‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 11 sur 88 · T. IT · texte numérisé non relu

T. IT

6 leptembre.

Le « Forei^n Emlistment Aet >.

Une des questions qui, dans la semaine qui vient de finir^ ont le plus occupé Topinion, est celle qui se rapporte à la manière dont il convient d'entendre et dont certaines personnes appliquent la loi connue ici sous le nom de Foreign Enlistment Act,

D'après cette loi, il est interdit à tout entrepreneur privé, constructeur de navires, de construire un vaisseau de guerre destiné à un pouvoir étranger belligérant. La preuve de cette destination bien établie, il y a lieu à la saisie par le gouvernement du vaisseau en question.

Eh bien ! en ce moment, M. Laird est en train de faire construire, à Birkenhead, deux vaisseaux de guerre que chacun croit destinés à compléter le sinistre chapitre des brigandages exercés sur mer par les corsaires confédérés, YAlabama et la Florida. Les constructeurs, est-il besoin de le dire, voilent soigneusement leur dessein. En apparence, les deux vaisse|iux sont construits pour le compte d'un Français; mais on soupçonne, et on a toute raison de soupçonner la main de M. Slidell dans cette affaire.

La chose est grave. Les coups portés au commerce américain par XAldbama et la Florida ont profondément ulcéré contre l'Angleterre , des ports de laquelle se sont élancés ces deux navires funestes, et 1q gouvernement et le peuple

LE « FOREINGH ENLISMËNT ÂGT » 1^

des États-Unis. L'apparition sur TOcéan de quelque autre ' Alabama élèverait à un chiffre absolument prohibitif le prix d'assurance des navires marchands américains. Les fédéraux verraient ainsi combler la mesure de leurs griefs; ils seraient autorisés à regarder la neutralité- dont se couvre l'Angleterre officielle comme un masque hypocrite et le Foreign Enlistment Act comme un mensonge. Qui sait ce qui résulterait de là? Et si la guerre éclatait entre les deux contrées, qui peut dire ce qu'elle coûterait aux Anglais d'or et de sang? Il serait vraiment par trop fort qu'il fût loisible à un simple particulier tel que M. Laird d'entraîner son pays dans des hostilités que le gouvernement anglais a tant fait jusqu'à ce jour pour éviter.

La tendresse de M. Laird pour les possesseurs d'esclaves, aujourd'hui en armes, est très-grande sans doute, et Tintérét matériel qu'il peut avoir à leur fournir de puissants moyens de piraterie est manifeste ; mais, franchement, ce sont là des mérites qu'on priserait trop haut s'ils suffisaient à le faire investir en quelque sorte du droit de paix et de guerre !

Voilà ce que pensent, ce que disent tous les hommes sensés. 11 y a quelques jours, une excellente lettre paraissait à ce sujet dans le Times, et il est digne de remarque que ce journal, qui commence à virer de bord depuis le dernier succès de la cause fédérale, insiste, lui aussi, sur la nécessité de veiller au maintien de la loi.

Un mémoire qui met cette nécessité en relief dans un langage plus décisif encore, a été présenté à lord Russell par la « Société d'émancipation », Mais que faire? « 11 faut des preuves, répond lord Rûssell ; le « Foreign Enlistment Act » exige des preuves et bien claires; sans cela, pas de saisie possible. » « Fort bien, observent à leur lour les

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feuilles libérales ; mais à quoi bon uue loi qu'il est si facile d'éluder? Ou qu'on l'abroge, si elle est inutile, ou qu'on eh fasse une autre. Pour empêcher de simples particuliers de porter la guerre dans les plis de leur manteau, le moyen est bien simple : on n'a qu'à interdire la construction et l'équipement de tout vaisseau de guerre dans les chantiers privés sans autorisation expresse de l'État.

La question en est là, et certes, de tous les maux qui peuvent s'échapper de cette boîte de Pandore, les plus cuisants ne. seraient peut-être pas ceux dont l'Amérique aurait à souffrir.

9 septembre.

L'Unité allemande aux yeux des Anglais.

€ Le silence des peuples, » a-t-on dit, « est la leçon des rois, » C'est possible ; mais une leçon des rois plus claire encore que le silence des peuples, c'est leur opinion librement exprimée. Si l'empereur d'Autriche a les dispositions libérales et les lumières qu'on s'accorde à lui reconnaître , le jugement que les Anglais portent sur son œuvre ne saurait lui être indifférent, et le lui faire connaître sans vain détour est, de toutes les façons de lui être utile , la plus efficace en même temps que la plus flère.

l'unité allemande aux yeux des anglais 21

Eh bien, cecpii a été fort goûté ici,. c'est sa démarche, mais Don son projet.

La démarche a, en effet, un caractère de grandeur impossible à méconnaître.

L'Allemagne soupirait, depuis longtemps, après la réalisation de son unité, et bien que le Zollveretn ne fût qu'une union commerciale, les avantages qu'avait produits cette union étaient, certes, de nature à aiguillonner ce grand désir des Allemands d'arriver enfin à former une nation. Dans ces circonstances, prendre l'initiative d'une réforme ayant pour but l'organisation de la patrie commune , c'était s'essayer au rôle le plus imposant qui pût tenter Tambition des Césars germaniques.

Et pour applaudir à ce rôle, l'Angleterre a^ait des* raisons spéciales. L'unité de l'Allemagne une fois bien assise, adieu les craintes du peuple anglais sur la puissance continentale de la France, sur ses débordements toujours prévus, sur la possibilité d'une conquête des bords du Rhin ! « A défaut d'un empire collectif, écrivait le Times il y a quelques jours, on peut espérer qu'une confédération du Rhin, sous le protectorat français, est désormais impossible. » Ces mots disent tout. Et puis, cette unité allemande, barrière contre la France, ne serait-elle pas du même coup barrière contre la Russie?

D'autre part, il ne déplaisait pas à l'Angleterre, bien qu'elle soit protestante, que Tinitiative, dans cette question, eût été prise par l'Autriche, catholique; car c'est un des exploits de M. de Bismark d'être parvenu à rompre le lien naturel qui existait entre la Prusse et l'Angleterre. L'Angleterre est protestante sans doute , mais elle est constitutionnelle; on y aime la liberté; on y redoute la propagande des doctrines despotiques ; on y déteste les triomphes de la

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force brutale; on s'y défie des tyrans, grands et petits. Le jour où le fatal ascendant de M. de Bismark sur l'esprit du roi de Prusse leur fut bien prouvé, les Anglais se détournèrent de la Prusse et se mirent à regarder avec autant de sympathie que d'espoir du côté de l'Autriche, — de F Autriche faisant sa paix avec la liberté. Ajoutez à cela qu'il n'est pas de pays où les qualités personnelles de l'empereur François-Joseph soient plus appréciées que de ce côté du détroit. Vous pourrez en juger par les lignes suivantes, extraites du premier journal anglais qui me tombe sous la main. Après s'être répandu en éloges sur le ^act et l'habileté avec lesquels l'empereur d'Autriche a conduit-les délibérations du congrès, sur Tart avec lequel il a su ménager les susceptibilités individuelles, et sur la bonne humeur déployée par lui en toute occasion, le correspondant du Daily TeUgraph ajoute : € J'ai étudié l'attitude de la population sur le passage des princes, et j'en suis venu à cette conclusion que le plus populaire d'eux tous\ c'est l'empereur... Il est possible que cela tienne en grande partie au titre de Kaiser^ qui est cher au cœur des Allemands en général et aux habitants de Francfort en particulier; mais beaucoup de la popularité dont jouit l'empereur d'Autriche s'explique par ses qualités personnelles et ne peut s'expliquer autrement. Le fait est que François-Joseph est, dans cet assemblage de souverains, la figure sur laquelle les yeux aiment le plus à s'arrêter. Soit qu'on le voie assis dans sa voiture et causant d'un air familier avec son voisin, ou s'avançant à cheval, son cigare à la bouche, on lui trouve quelque chose de si affable, de si bon, qu'il est impossible de ne pas se sentir attiré vers lui. » Je cite ce passage , entre mille autres de ce genre, pour vous prouver que, si le projet de l'Autriche a rencontré ici ^s censeurs nombreux et sévères, la faute en est au projet

l'unité allemande aux yeux des anglais 2»

lui-même. Je le répète , depuis que rAutriche est entrée dans le grand chemin de la liberté, les sympathies de l'Angleterre accompagnent sa marche.

Mais suit-il de là que le projet soumis aux délibérations du congrès ait été approuvé ici? Non. C'était l'unité des divers États allemands qui paraissait la chose désirable, et non l'unité des maisons princières.

Or, il a été, dès l'abord, manifeste que cette dernière seule avait quelque chance de s'opérer, puisqu'au lieu de procéder par voie de représentation nationale, on recourait à un congrès des souverains.

Que l'édifice de l'unité allemande, de la véritable unité allemande, ne puisse s'élever que sur les ruines des petites souverainetés particulières entre lesquelles TAUemagne se divise, c'est ce qui n'est ici un doute pour personne. Les difficultés qui î' opposent à l'œuvre d'unification de l'autre côté du Rhin sont déjà bien assez sérieuses , même la question des gouvernements à part, pour qu'on ne la complique pas par le conflit de leurs intérêts égoïstes et de leurs prétentions rivales. L'Autriche, sur trente-cinq millions d'habitants, en compte à peine sept millions qui soient d'origine allemande; maîtresse de la Hongrie et de Venise, elle risque à tout moment d'être entraînée dans des querelles où l'intérêt allemand n'entre pour rien, et elle est catholique. La Prusse traîne Posen dans ses bagages; elle a desaflFairesà régler avec le Danemark, et elle est luthérienne. C'est le catholicisme qui fleurit en Bavière et dans la plus grande partie du duché de Bade. Dans le Hanovre et le Wurtemberg, ce qui domine, c'est le protestantisme. En Saxe, un prince catholique gouverne des sujets protestants. Le Mecklembourg est féodal. Le grand-duché de Bade est constitutionnel. La Saxe vit sous le régime des institutions libérales. L'Autriche est

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entrée dans ce régime. La Prusse en sort. Si Ton veut, à rheure qu'il est, trouver le despotisme en politique associé à la liberté religieuse et au principe de la liberté du commerce, c'est en Prusse qu'il faut aller. Si Ton veut trouver le constitutionnalisme combiné avec les doctrines de la protection et du monopole en matière de commerce, c'est en Autriche qu'il faut se rendre. Que de diversités politiques, religieuses, économiques ' Que d'éléments contraires à rapprocher ! Que de principes discordants, ou à faire vivre ensemble, ou à fondre !

Et cependant, il y a wn peuple en Allemagne, et un grand peuple : un }ieuple dont l'unité, attestée par sa langue et sa littérature, l'est peut-être d'une manière plus saisissante encore par l'unanime ardeur de ses aspirations vers l'unité.

Mais l'imité à laquelle il aspire a ses raci^ps en lui et non pas hors de lui ; le congrès de Francfort est à l'œuvre de l'unité allemande ce que la surface d'un fleuve est à ses profondeurs.

Voilà sous quel point de vue la question est envisagée par le parti vraiment libéral en Angleterre. On n'y attend rien, absolument rien de l'initiative de l'Autriche reposant sur l'union des princes ; on y attendrait beaucoup de l'initiative de l'Autriche reposant sur les larges bases du suffrage populaire. En d'autres termes, il faudrait que l'Autriche se mît résolument à la tête d'un mouvement de la nature de celui d'où sortit, en 1848, le parlement de Francfort.

Et à cela, l'intérêt de l'Autriche est manifeste.

Elle se le dissimulerait en vain : sa position en Allemagne est loin de présenter les mêmes avantages que celle de la Prusse: Le prestige des traditions est en sa faveur, c'est vrai, et elle est comme portée par la majesté de l'histoire ; mais, prise dans l'ensemble des éléments qui aujour-

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d'hui la constituent, elle n'est pas Allemande au même degré que la Prusse. Ainsi que YEconomist le remarquait dernièrement, rAutriche, proprement dite, est moins étendue que le Hanovre, moins étendue que la Bavière , à peine plus étendue que le royaume de Wurtemberg et que le grandduché de Bade. L'Allemagne n'a rien à voir, comme telle, avec le dixième du territoire de l'Autriche, rien à voir avec le sixième de la population soumise à ses lois. Donc, si l'Autriche a pour elle l'histoire, elle a contre elle la carte et la statistique. Aussi n'est-ce pas dans la direction de Vienne, mais dans la direction de Berlin, qu'était, avant les folies de M. de Bismark, la pente des ienàsmces An Nationalverein ; et ce n'est pas non plus à l'action de l'Autriche que se rapporte l'établissement du Zollveretn^ cet acheminement, tout pratique et tout moderne, vers l'unité. C'est au point que si, même aujourd'hui, le projet attribué à M. de Bismark se réalisait, c'est-à-dire s'il opposait au plan de l'Autriche un plan plus populaire, il n'est pas sûr que cette stratégie, quoique d'avance percée à jour, ne mît un gros atout dans le jeu de la Prusse.

Que l'Autriche y songe ! Elle a déjà fait beaucoup pour gagner les sympathies de l'Europe libérale, et je ne connais rien de plus frappant que le changement d'opinioii qui s'est produit en sa faveur dans le pays d'où je date cette lettre. Mais il lui importe de ne pas laisser se perdre dans un avortement l'initiative qui, prise tout à coup et si hardiment par l'empereur François-Joseph, avait éveillé tant d'espérances. L'Autriche n'a qu'un moyen d'établir et de légitimer sa suprématie en Allemagne : c'est de la conduire à l'unité vraie, en pt^enant appui sur le peuple.

C'est dans ce cas seulement que l'unité allemande serait un bien pour la Germanie, sans être une menace pour d'au-

très nations voisines. Car rien de plus redoutable que l'unité dans le despotisme : il n'y a de rassurant, il n'y a de conservateur et de progressif à la fois que l'unité dans la liberté.

10 septembre.

Débat «m le sens du c Worelgn. Enlistmeut Aet ».

Quel est donc ce mystérieux spéculateur français qui menace, dit-on, de mettre l'Angleterre entre l'enclume et le marteau? Quel est ce prévoyant homme d'affaires français qu'on prétend disposé à acheter, pour le compte des confédérés, mais en son propre nom, les deux formidables vaisseaux de guerre cuirassés mis au monde dans les chantiers de M. Laird, à Birkenhead? Si cet homme existe, quel mobile est le sien ? S'agit-il simplement pour lui de gagner le bon billet à la loterie du commerce? Est-ce une tendre sympathie à l'égard des propriétaires d'esclaves qui le conseille? Agit-il proprio motu^ ou n'est-il qu'une individualité mise «n avant pour aider M. Laird à éluder la loi connue sous le nom de « Foreign Enlistment Act », et dont la clause septième porte : « Il est défendu à tout Anglais d'équiper et d'armer soit des vaisseaux de transport, soit des vaisseaux de guerre, dans l'intention de commettre des hostilités contre un pouvoir en paix avec l'Angleterre , ou d'employer

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