‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 16 sur 88 · DEFAUT D ENTENTE. DOWNING-STREET ET LES TUILERIES · texte numérisé non relu

DEFAUT D ENTENTE. DOWNING-STREET ET LES TUILERIES

Ils abhorrent l'oppression ; mais ils craignent encore plus la guerre.

Ils s'intéressent vivement aux Polonais ; mais ils se défient de la France impériale.

Ils voudraient voir la Pologne libre ; mais le rouge leur monte au front quand ils songent au Rhin menacé.

Ils souhaiteraient, pour la Pologne, une victoire de Solferino ; mais ils redoutent pour elle une paix de Villafranca.

Us gémissent au fond de l'âme de l'humiliation infligée à leur pays par une intervention impuissante et des négociations pitoyablement conduites; mais ils n'auraient pas voulu d'une politique ferme et fière qui les eût exposés au danger d'avoir dans Alexandre un ennemi à combattre et dans Napoléon un allié à surveiller.

En cette situation d'esj)rit, il est tout simple qu'ils s'efforcent de trouver satisfaisante une solution qui, si elle est loin de répondre à leurs sympathies, a du moins le mérite de couper court à leurs inquiétudes.

Que signifie-t-elle cependant, cette solution que saluent les espérances du Daily News et que le discours de lord John Russell, à Blairgowrie, a fait entrevoir?

Eu ce qui concerne la Pologne, son admission au rang de puissance belligérante est , au point où en sont les choses, dérisoire. Le grand avantage, pour les Polonais, d'être égorgés sous le nom de belligérants , au lieu de Tétre sous le nom d'insurgés !

Lorsqu'on se hâta si fort d'accorder aux planteurs du Sud, révoltés contre l'Union, le titre de belligérants, on fit, en leur faveur, une chose très-significative, que dis-je? trèsimportante. Ils avaient, en effet, besoin de ce titre pour armer en course des navires qui, autrement, eussent été regardés comme des pirates, traités comme tels; et l'on

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sait de reste quels coups ont frappé s»r le Nord leurs écumeurs de mer. Mais, daus le cas des Polonais, rien de semblable. Le titre de belligérants leur donnera-t-il un mousquet de plus, ou leur permettra-t-il de courir un danger de moins? S'il est vrai, —et cela est trop vrai, hélas! — qu'en prolongeant outre mesure le tournoi diplomatique et littéraire •ù s'est complu l'amour-^propre des chancelleries française, anglaise et autrichienne, on a laissé à la Russie le (empb de ramasser ses forces, de compléter ses ressources, d'organiser ses moyens d'extermination ; s'il est trai que l'hiver approche, et qu'il va chasser les insurgés du fond des bois, \ês affamer... en quoi, je le demande, le titre de belligérants accordé à ces soldats héroïques du droit les sauverat-iLdes conséquences d'un délai meurtrier?

C'était au moment où ils se soulevèrent, c'était le lendemain même du jour où la tyrannie russe changea la con* scription en proscription, qu'il fallait dire au czar : « Aux yeux de l'Europe officieUe, vous n'aviez à la possession de la Pologne qu'un titre , un seul. Vous l'avez perdu en violant les conditions auxquelles il vous fut donné. Les puissances signataires du traité de Vienne retirent solennellement leur sanction à un partage qu'elles n'auraient jamais dû sanctionner. Les choses ont été ramenées par vous-même au point où elles étaient en 1772. Dans la Russie combattant la Pologne, nous ne voyons plus que deux peuples dont l'un veut injustement asservir l'autre. Nous refusons de nous^ rendre complices de cette iniquité, et vous restez comptable des suites. » Oh ! ûj sans déclarer la guerre à la Russie, mais sans lui ôter non plus à cet égard toute appréhension, comme lord Russell a eu l'enfantine candeur de le faire, on eût tenu ce langage à la Russie alors que l'Europe frémissait d'indipation et que les sympathies pour la Pologne

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étaient comnoe un tourbillon qui emportait péle-méle les gouvernements et les peuples, nul doute qu'un fait pareil n'eût été d'un poids eonsidérable, du moins au point de vue moral.

Mais il est trop tard aujourd'hui. Une déclaration qui, aur début de la querelle, eût probablement troublé le cabinet de Saint-Pétersbourg et servi la Pologne , a perdu , par suite de négociations aussi longues que stériles, son caractère de menace à l'égard du premier, et, à l'égard de la seconde^ son caractère d'encouragement.

Ce que ces négociations ont ajouté de force à la force de" la Russie et d'audace à son audace est incalculable. La guerre de Crimée avait pu faire craindre au C2ar la possibilité d'une action commune entre la France et l'Angleterre : maintenant le voilà rafssuré. Ce qu'il lui importait le plus de^ connaître d'une manière certaine, ces malencontreuses négodations le lui ont appris. Elles lui ont livré le secret de l'irritation sourde qu'a laissée dans le cœur des Anglais le brusque dénoûment donné par Napoléon à la guerre de Crimée. Elles l'ont amené à voir clair au fond des défiances^ dont l'expédition du Mexique, d'abord entreprise en commun, mais non poursuivie en commun, a été la source. Il sait maintenant à n'en pins douter :

Que la polîtique des Tuileries et celle de Downing-Street n'ont ni le même point de départ ni le même but ;

Que l'une s'appuie sur l'anéantissement des traités de 1815, tandis que l'autre vise à leur maintien;

Que l'une à intérêt à ne vouloir qu'une Pologne indépendante, tandis que l'autre est intéressée à vouloir une Pologne libre ;

Que, pour l'une, la question polonaise s'étend au delà

des limites du grand-duché de Varsovie , tandis que , pour Taulre, elle s'y arrête;

Que Tune ne croit pas pouvoir se passer de l'alliance de l'Angleterre, tandis que l'autre a presque aussi peur de l'alliance de la France que de son inimitié.

Encore si, en délivrant le cabinet de Saint-Pétersbourg de la crainte de l'action commune, les négociations lui avaient laissé la crainte de l'action isolée ! Mais non ; pendant que l'Angleterre ne cessait de dire : « Nous ne ferons pas la guerre avec la France, » le gouvernement français, par ses organes accrédités, avait toujours l'air de dire : « Nous ne ferons la guerre qu'avec l'Angleterre. » La Russie jouait ainsi contre des adversaires qui, tour à tour, lui faisaient voir leurs cartes. Comment n'aurait-elle pas gagné la partie?

Aussi le ton de sa diplomatie est-il graduellement passé de la politesse froide à l'ironie voilée, de l'ironie à l'arrogance, de l'arrogance à une sorte de langage impérieux. Le « il faut en finir », — car c'est à cela que revient la conclusion de la dernière dépêche du prince Gortschakoff, — fournit la mesure d'un orgueil auquel les puissances intervenantes ont ofiFert à l'envi tout ce qui pouvait servir à l'alimenter.

Et ce n'est pas seulement en grossissant la voix que la Russie, à mesure que les négociations se prolongeaient, a témoigné de sa confiance croissante. Le 25 septembre, le Times écrivait : « Voici que la Russie prétend avoir tenu la Pologne, en 1815, du droit de conquête. A l'entendre, la simple déclaration des intentions bienveillantes de l'empereur Alexandre, dans le traité de Vienne, ne confère pas à l'Europe le droit de se mêler des affaires intérieures de la Russie, c'est-à-dire d'exiger quoi que ce soit en faveur de la Pologne. Cette prétention rend superflue toute discussion

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ultérieure sur le traité de 1815. Il ne reste plus aux puissances occidentales d'autre alternative qu'une humble soumission {tame submission) ou une guerre européenne. »

Depuis, le Times a prouvé qu'à une guerre européenne, il préférait , quant à lui, une humble soumission ; mais cela même proclame assez haut le triomphe de la Russie.

Venez donc nous parler, après cela, de retirer votre sanction au traité de 1815 et de reconnaître la Pologne comme puissance belligérante ! Eh qu'importe à la Russie votre sanction, dès qu'elle peut impunément s'en passer? Posséder la Pologne par droit de conquête, dans ce cas, n'est pas moins conforme à ses intérêts et Test beaucoup plus à son orgueil. Elle n'ignore pas, d'ailleurs, qu'en invoquant les traités de 1815, on invoque un fantôme, et M. Emile 'de Girardin a cent fois raison lorsqu'il demande ce qui reste de ces traités, après le rétablissement de la nationalité belge en 1831, après l'incorporation de Cracovie à l'Autriche en 1846, après la restauration de l'Empire en 1852, après l'annexion de la Lombardie au Piémont en 1859.

Pour ce qui est de la dignité des puissances intervenantes, si elle est compromise, ce n'est certainement pas cet expédient tardif et inutile qui la sauvera. Leur devoir était de vaincre, et c est a peine si elles ont su couvrir leur retraite.

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20 septembre.»

Le rétabllssemeiit de l'Union en Amérique Joupé intpossible en Angleterre.

La lettre écrite par M. Abraham Lincoln à la « Ligue unioniste, » qui siège dans la capitale tle l'Illinois, a produit ici une sensation très-vive. Les uns applaudissent, les autres sifflent ou en font le semblant ; mais il est manifeste que sur tous l'impression est profonde. Le coup a porté.

Les ennnemis du Nord, et ils sont nombreux en Angleterre, triomphent de quelques vulgarismes qui déparent l'éloquence, fort peu apprêtée en effet, de ce républicain élu par des républicains ; ils citent teDe phrase où Ton chercherait en vain la trace d'un esprit raffiné; ils relèvent dans la lettre, objet de leur fastidieuse critique , telle plaisanterie qui sent le terroir et que la littérature des chancelleries désavoue; ils reprochent à l'énergique adversaire de Jefferson Davis, ce héros de leurs prédilections, de parler plutôt i/ankee qu'anglais. Mais le vigoureux bon sens qui marque d'un cachet si particulier ce manifeste de gouvernement, le parfum d'honnêteté qui s'en exhale, la conviction d'airain dont il témoigne, l'inébranlable volonté dont il est le gage , et la sérénité qu'attestent, au sein d'une crise gigantesque, les saillies populaires qui égayent une rude logique, tout cela n'est pas sans trouver des admirateurs.

Le parti dont les sécessionnistes sont les enfants gâtés

RÉTÂBUSSEMEKt 0E l'oHION SVGÉ IMPOSSIBLE 43

affede de prendre en pitié le fanattsme d'un homme qui, dîsent^ilft, n'a qu'on cri : <t Mainticai de rUnion. » Je vou« drais tûen savoir quel autre cri aurait l'Angleterre si demain rirlande se détachait d'elle violemment , cette Irlande qui est catholique , qui n'a pas une goutte de sang saxon dans les veines et qui, sous les lois de l'opulente Angleterre, iBeurtdeCaim?

« Maintien de l'Union, » voilà des mots qui effectivement doivent mal sonner de ce côté-ci de l'Atlantique, car c'est à « rCnîon » que l'Amérique a dû de voir s'élever, en peu d'années, une puissance dont le développement prodigieux avait fini par devenir rétonnementt de la Grande-Bretagne, presque son effroi. Pourquoi le taire et comment le nier? (Test en haine de la force que l'Amérique puisait dans le « maintien de l'Union » et qu'elle retrouverait dans son rétablissement, que les Anglais, eux qui avaient aboli l'esclavage, se sont prononcés en si grand nombre pour les possesseurs d'esclaves, réclamant la liberté d'être oppresseurs, le droit de supprimer le droit.

Mais ce que ne veut pas un pays rival du sien^ M. Lincoln est, certes, bien excusable de le vouloir ; et s'il le veut avec ardeur, avec passion, c'est parce qu'il sait que, pour le Nord, c l'Union » est non-seulemenl une question de puissance et de grandeur, mais une question de nécessité. Le Nord et le Sud, comme États indépendants, ne peuvent pas plus exister l'un à côté de l'autre que le travail libre ne peut exister à côté du travail esclave. Ce sont deux forces qui, de même que les deux principes qui les meuvent, ne sauraient se toucher sans se heurter et tendre violemment à s'entredétruire. La guerre, assoupie aujourd'hui, se ranimerait demain.

Voila ce que, dans les États-Unis, chacun comprend; et voilà ce qui rend T attitude de la masse si indomptable, son élan si fougueux. Pour le Nord, il ne s'agit pas , ainsi que je l'entends dire, de subjuguer le Sud, mais tout simplement de s'assurer le moyen de vivre en paix. Il attaque afin de n'avoir pas à se défendre. C^ qui lui fait désirer passionnément Tunion avec le Sud , c'est Tiramense danger de son voisinage. Et Ton reproche à M. Lincoln de partager ce désir ! Mais, en vérité, autant vaudrait lui reprocher d'être président des États-Unis ; car il ne gouverne la nation dont il est relu qu'à la condition de la représenter, et, en Amérique, un président n*est que le premier ministre du souverain, le peuple. *

Reste à savoir s'il est raisonnable de croire que l'abîme creusé entre le Nord et le Sud par la guerre civile puisse être jamais comblé. L'opinion générale ici est ou semble être que toute espérance de ce genre est un rêve ; que les haines d'où Tafifreuse lutte est sortie et qu'elle a si fort envenimées sont de celles qui rongent le cœur jusqu'à ce qu'il ait cessé de battre. « On ne soumettra les planteurs, disent beaucoup de gens en Angleterre, qu'à la condition de les exterminer. Si le cabinet de Washington aspire à conquérir un désert, à régner sur des cadavres, à la bonne heure. L'assimilation de deux sociétés que sépare une mer de sang est devenue absolument impossible. Prétendre unir de nouveau te qui a été divisé de cette horrible sorte est une chimère qui touche à la folie. A supposer même que les sécessionistes vaincus consentissent à survivre à leur défaite, le jour où le Nord leur aurait brisé Fépée dans la main, il serait réduit à leur donner des chaînes, dont ils se serviraient, eux, tôt ou tard, pour le frapper à la tête. Entre les fédéraux et les confédérés, en dehors de l'indépendance des seconds, il n'y

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