L ANGLETERRE INJUSTEMENT ATTAQUEE H
quelques jours, les puissances dont on n'a eu aucune peine à obtenir l'adhésion, sont précisément celles auxquelles le . congrès offrait une chance de gain? L'Italie tend les bras à Venise et appelle Rome. L'Espagçe n'a pas renoncé h Gibraltar. La Suède regarde du côté de la Finlande. Le Danemark veut qu'on lui assure une bonne fois la possession du Slesvig. La Suisse aspire à la neutralisation du territoire qui confine à ses frontières. Le pape tient « à faire prévaloir le respect des droits, violés » (eu sa personne, bien entendu), et il promet son concours moral au congrès, avec l'intention de « revendiquer spécialement dans les pays catholiques la position prééminente qui appartient à la religion catholique, la seule véritable. » Si bien que ce congrès, d'où la paix devait sortir, comme conséquence d'un concours empressé de sacrifices, se trouve être un jeu auquel nul ne prend part que dans l'espoir de gagner la partie. Est-il donc si extraordinaire qu'après un calme examen des résultats probables de cette mise en présence de tant d'intérêls opposés, de tant de prétentions inconciliables, le cabinet de Saint-James ait jugé le remède pire que le mal? On conviendra, en tout cas, que, si quelque chose était de nature à l'entraîner vers la politique de l'optimisme, ce n'était pas le dénoûment des négociations entamées avec la Russie dans la question polonaise !
Je viens de citer la réponse du pape : se figure-t-ou la protestante Angleterre se rendant à un congrès pour y entendre affirmer la prééminence de la religion catholique, ff qui est la seule véritable ! » Le congrès transformé en concile œcuménique, et Tâpreté des disputes théologiques se mêlant à l'ardeur des discussions soulevées par un remaniement de la carte ! Il ne manquait plus que ce trait !
De tout ceci. Monsieur, que conclure, sinon que le déchaî-
nS LETTRES SUR l/ ANGLETERRE (1863)
nement d'une partie de la presse française contre l'Angleterre, à l'occasion du congrès, est absurde au point de ressenabler à un accès de folie ?
Certes, je ne prétends pas me constituer le défenseur quand même de l'Angleterre. Français, et bon Français, je sui^ moins disposé que personne à me faire illusion sur les défauts d'un peuple dont l'action a été plus d'une fois funeste à mon pays. Mais il a, ce peuple, des qualités sérieuses et fortes qu'il est injuste de nier, qu'il est dangereux de méconnaître. Et il a cela de grand, de très-grand, qu'il représente dans le monde le principe de liberté.
C'est pourquoi j'estime que ceux-là, en France, doivent être rangés, ou parmi les ennemis de la liberté, ou parmi ses amants aveugles, qui s'étudient à attiser contre l'Angleterre, en Tétat actuel de l'Europe, le feu des rivalités nationales ^t des ressentiments militaires.
Qu'on reproche aux Anglais de pousser trop loin le culte des intérêts, de regarder plus aux faits qu'aux principes, de voir trop souvent les choses par leurs petits côtés, de trop s'aimer comnae nation, soit. Mais qu'on y prenne garde ! il n'est pas qu'un genre d'égoïsme. La passion de primer par la guerre n'est pas moins égoïste que la passion de primer par le commerce, et elle est plus désastreuse. Voilà ce que sont tenus de dire bien haut à la France ceux de ses enfants qui, au profit qu'il peut y avoir à la flatter, préfèrent l'hon- Deur et la fière satisfaction de la servir.
Oui, s'appuyer sur la vanité et ks rancunes nationales pour exciter contre un peuple libre un peuple dont l'affaire principale est de le devenir^ c'est, qu'on le sache ou non, eoQiprofflettre la cause de la liberté.