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M. COBDEN ET M. BRIGHT

quelques-uns et si elle n'ajoutait pas à leurs moyens de domination. En somme, c'est le cœur qui, chez M. Bright, mène Tintelligence, tandis que, chez M. Cobden, c'est l'intelligence qui mène le cœur.

Aussi, rien de plus calme, de plus, positif, de plus mai^erof-^fact, comme s'expriment les Anglais, que l'éloquence de M. Cobden. Celle de M. Bright, c'est le souffle même de l'ouragan.

Ai-je besoin d'ajouter que, unis comme ils le sont, ces deux hommes se complètent d'une façon merveilleuse et tirent de leur alliance un prodigieux surcroît de force? Les questions que l'un éclaire, l'autre les embraserait.; et, d'un autre côté, les âmes que l'un laisserait froides, l'autre les échauffe et les élève.

Vous vous étonnerez sans doute que, M. Bright, dans son alliance avec M. Cobden, représentant le côté de la passion, ce soit M. Cobden qui ait défié le Times^ M. Bright choisissant pour lui le rôle du dédain silencieux et du calme. Il y a là effectivement un phénomène singulier. Mais le résultat montre que, en matière de division du travail (style de M. Cobden), chacun doit se renfermer avec soin dans la tache qui lui convient le mieuxi La colère sied si peu à M. Cobden, que, lorsqu'il s'est avisé de se fâcher, il n'a pas su le faire et s'y est pris tout de travers. Où M. Bright eût été terrible, M. Cobden n'a été que maladroit.

20 décembre.

Le journalisme anonyme

Un jour, M. John Stuart Mill me denaanda ce que je peuais du système qui a prévalu dans la presse anglaise, celui de Tanonymie. Je lui répondis que c était, très-décidément, le système contraire qui avait ma préférence, du moins dans un pays libre; et je fus ravi de me trouver en cela du nriéme avis qu'un homme dont l'opinion fait autorité, en tout ce qui relève de l'intelligence et du cœur.

D'où vient que, (J^ns un pays tel que l'Angleterre, le journalisme est anonyme? Et d'où vient que, généralement, on y considère Taiionymie comme une indispensable condition du journalisme? C'est, je l'avoue, ce que j'ai peine à comprendre.

Qui l'ignore? les Anglais sont fiers de leur nature; ils ont à ce point le sentiment de la dignité personnelle, que souvent il dégénère chez eux en raideur : dans tous leurs arrangements sociaux, dans toutes leurs idées, ce qui domine, c'est une sollicitude ardente pour les droits de rhomme individuel; et certes, s'il est un pays au monde où la loyauté {fair play) soit en honneur, ce pays est l'Angleterre. D'où vient donc, je le répète, la faveur qu'y a obtenue un système ^^ui semble en désaccord avec les traits les plus saillants du caractère anglais ?

Car il n'est sûrement pas d'une âme fière de s'abriter

LE JOURNAUSIIE ÂHONYME 248

SOUS r anonyme. Fuir la responsabilité morale de ses pa* rôles est une pratique à kquellt le sentiment de la dignité personnelle ne saurait trouver son compte : Tindividu esC mal protégé là où sa réputation est exposée à des flèches lancées par une main inconnue, et il n'est guère confonae aux lois du fair play qu'un homme soit autorisé à se cacher derrière un impénétrable buisson pour tirer de là, sans pé'* ril, sur son adversaire qui passe.

Dans ma dernière lettre, je vous exprimais mon étonne^ Oient de ce que Tiusertion de la réponse dans le journal où s'est produite Tatlaque ne soit pas ici obligatoire. H ixm être juste : sur ce point comme sur beaiicoup d'autres, tes mœurs suppléent à l'absente de la loi ; et je suis heureuK d'avoir à dire que les journalistes anglais sont en généfal trop jaloux de l'honneur de leur profession, trop loyauac, trop gentlemen, pour refuser à celui qu'ils attaquent sur un fait donné le moyen de s'adresser à lew public dans leujRS propres colonnes. Mais pourquoi subordonner à une inspinrtion de bienveillance, à un caprice de générosité, à un scrupule de délicatesse l'applicatioA d'un principe social? Pourquoi réduire un homme traduit au tribunal de l'opinion à tenir d'une faveur de son adversaire la reconnaissance de son droit?

Il en résulte que, si l'hospitalité accordée à la réclamatioQ du plaignant est la règle, celte règle n'est pas, en tout cas, sans admettre d'assez fréquentes exceptions. Là est le mal. Je pourrais citer maint exemple. Celui que met sous nos yeux la querelle de M. Cobden et du Tirnss ne sullit-il pas^? Selon moi, l'excessive violence de la lettre de M. Cobden explique, mais ne justifie pas entièrepient le refus du Timèê, C'était au public, noa au journal, à juger, tant pour la forme que pour le fond, du mérite de là réponse. On eit

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trop sujet à se tromper quand on est juge et partie. Que si le Times n'avait aucun doute sur l'inconvenance du langage employé à son égard par M. Cobden , rais<m de plus pour qu'il se fiât à la sûreté du sentiment public du soin d'en faire bonne justice... Mais non : il dépendait de lui que la lettre fût ou ne fût pas publiée dans ses colonnes, et elle ne Fa pas été. Devant les lecteurs du TimeSj qui constituaient ici le tribunal, Tune des deux parties n'a pas eu la parole. La cause, je le demande^ a-t-elle été entendue?

Et maintenant, à ce pouvoir d'un journal de repousser, quand bon lui semble, toute réponse provoquée par ses attaques, joignez le pouvoir que lui confère Tanonyme. N'y a-t-il rien là dont on ail à se plaindre ou à s'alarmer? L'indépendauce des journaux est un bien comme sauvegarde de la vérité, non comme obstacle h son triomphe. Il est d'une importance souveraine que la liberté de la presse soit garantie contre les injustices possibles du gouvernement; mais il importe aussi que l'honneur du citoyen isolé soit garanti contre les injustices possibles de la presse.

Que, sous l'empire de certaines circonstances particulières, exceptionnelles, la signature ne soit pas absolument requise, je serais mal venu à le nier; mais, même dans ce cas, l'auteur, dès qu'un intérêt par lui froissé élève la voix, doit être prêt à s'écrier : Me, me^ adsum qui feci! Et je n'ai pas besoin d'ajouter que la chose n'a jamais été comprise autrement par celui qui trace ces lignes. '

Nul doute que l'anonymie ne présente des avantages. Tel n'hésitera pas à dévoiler un abus dans le gouvernement, que la crainte de compromettre sa position aurait arrêté s'il avait dû signer sa dénonciation. Tel ne craindra pas de révéler une iniquité, à qui des considérations de famille ou de société auraient imposé le silence, s'il lui avait fallu se faire

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