‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 53 sur 88 · LE JOURNALISME ANONYME · texte numérisé non relu

LE JOURNALISME ANONYME

connaître. Mais, d'un autre côté, qu'on songe aux insinuations calomnieuses que Tanonyme encourage, aux attaques meurtrières qu'il couvre dé son ombre, aux inimitiés personnelles dont il provoque le déchaînement par l'attrait de l'impunité! *

Et puis, quand on se place à un point de vue élevé, que sont les avantages dont on nous parle à côté de cet abaissement des caractères que risque d'amener l'habitude de dire la vérité sans péril, de servir la justice sans dévouement, et de frapper sans être vu? Ce n'est point là le pain des forts. Si l'Angleierre a des vertus viriles, ce qui est incontestable, cela tient non pas h l'existence d'une presse anonyme, mais, au contraire, à des dispositions naturelles et à un ensemble de causes par qui les mauvais effets de ce système ont été en partie paralysés. Même le règne d'une presse anonyme n*a pu réussir, dans un pays libre, à émasculer les âmes, tant Faction de la liberté est fortifiante! Voilà le fait.

Quoi qu il en soit, il est certain que je n'ai pas rencontré, depuis que je vis en Angleterre, un seul journaliste anglais qui n'eût en horreur la théorie des articles signés. Tous ils sont convaincus qu'à l'application de cette théorie la presse perdrait une notable partie de son influence; et en cela ils ont raison. Mais le point est de savoir si le genre d'influence qu'ils perdraient de la sorte est légitime, et c'est justement ce que je nie. Il est bien certain, par exemple, qu'aucun article, fût-il signé du plus populaire des hommes d'État de l'Angleterre ou du premier de ses penseurs, de lord Palmerston ou de M. John Stuart Mill, n'aurait dans l'opinion des lecteurs le poids d'un article qui n'a d'autre auteur que ce personnage invisible, impalpable, mystérieux : le Times. « Que dira le Times? » Vous n'imaginez pas le nombre de

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fefis dont ces mots expriment la préoccupatron dominante chaque fois qu'une question se présente; et tel est, ponr beaucoup, le prestige qui s'attache à cette puissance impersonnelle ; tel est l'éclat dont rayonne cette vague divinité, qu ils en ont comme des éblouiçsements. Est-ce un bien? La raison publique a-t-elle à tirer un profit véritable de la transformation de ses organes en fétiches? Est-il favorable au développement des facultés critiques de chacun , est-il de nature à avancer l'éducation des esprits, le régime qui tend à remplacer par une sorte de culte superstitieux la déférence due aux grands prêtres de la pensée? Est-il bon qu'un argument pèse plus que son poids intrinsèque?

Le Morning Poêt soutenait l'autre jour que la valeur d'un argument ne dépend eu aucune sorte de la signature Dîise au bas. Absolument parlant, rien de plus vrai; relativement parlant, rien de plus faux. Combien de gens n'y a-t-il pas pour qui pensent ceux qui pensent! Combien de gens n'y a-t-il pas sur qui l'effet d'un raisonnement n'est que celai de l'autorité d'un nom ! Il faut donc avouer que, sous ce rapport, le système des signatures n'est pas lui-même sans substituer, jusqu'à un certain point, la puissance du prestige à celle de la raison. Mais ici, du moins, l'inconvénient est le résultat de la nature des choses, et non le produit d'une combinaison artificielle. Il y a phis : c'est souvent im utile hommage que celui qu'une intelligence inférieure rend a une intelligence dont elle accepte et aflfeclionne la supériorité. Cela vaut assurément mieux que de subir nne influence, devant laquelle on s'incline uniquement à cause du nuage où elle s'enveloppe.

Autre considération. Vous êtes attaqué. Si le trait part de la main d'un malhonnête homme vous visant an cœur sous le masque de l'anonynw, n'est-il pas manifeste que, pour ap-

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précier le fait, en supposant qu'il y ait doute, le public manque d'un des éléments nécessaires ?

fabrége, n'ayant pas assez d'espace pour tout ffirci et je me hâte, avant de conclure, d'aborder l'aspect le plus curieux de la question. Elle cachait tin grand secret, cette , question ; et les hommes de lettres doivent de sincères remerciements à VEton(ymi$t pour l'avoir éventé. Avec u»e candeur tout k fait louable, ce journal déclare (pie le grand avantage de Vanonymie est de réduire les rédacteurs de journaux à n'être que les très-humWes et très-obéissants serviteurs des hommes d'argent. Voici comme. Si les articles étaient signés, le public se prendrait d'attachement pour certains auteurs ; il chercherait chaque matin leur nom au bas^ des articles qu'on lui donne à lire ; il regretterait lenr absence, quand il ne les trouverait pas à la place accoutumée. Et qu'en résulterait-il? Que le succès d'un journal finirait par s'identifier avec la popularité de tel ou tel nom, si bien que sa valeur, comme propriété, dépendrait de la collaboration de tel ou tel écrivain. Quelle importance n'acquerraient point par là, dans un journal, ceux qui le rédigent, aux dépens de ceux qui le possèdent! Quel prix les premiers ne seraient-ils pas autorisés à mettre à leurs services ! quel coup ne leur serait-il pas loisible de porter a la feuille où leur signature aurait étincelé, en Tabandonnant pour une feuille rivale ! On serait donc exposé à l'immense malheur de voir la pensée dépendre un peu moins de l'argent. Et alors, adieu Tordre! adieu les idées de conservation! adieu la sécurité des heureux ! Qui peut dire tout ce que ne dévorerait pas, une fois libre, ce boule-dogue que , par bonheur, l'argent tient aujourd'hui en laisse : la pensée!

La France, que régit la loi des signatures. Ta échappé belle jusqu'ici, comme vous voyez, ce que YEconomist ex-

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plique par Texistence d'un frein autre que Tanonymie. Mais en Angleterre, où ce frein n'existe pas, qui protégerait la société contre le danger d'un déluge intellectuel, si les journaux étaient un peu plus aux journalistes?

Ah ! c'est faire un triste conapliment h l'intelligence hjimaine que de la supposer nécessairement amoureuse du désordre, de l'anarchie, de la spoliation; et c'est faire un Iriète compliment h ceux qui éveillent si fort la sollicitude de YEconomist que de représenter leur intérêt comme nécessairement hostile au développement libre de l'intelligence humaine.

V Economist assure que la sagesse de la presse anglaise est due au sévère contrôle qu'exerce sur elle, au moyen de Tanonymie, la puissance de l'argent. Nous en demandons bien pardon à YEconomist^ mais c'est ce que nos sympathies pour l'Angleterre et notre respect pour le peuple anglais nous défendent de croire.

31 décembre

Mort de Thackeray«

Un jour je passais, à la nuit tombante, dans l'avenue de « Palace-Gardens, » lorsque je m'entendis appeler par mon nom. Un homme d'une très-haute taille, que l'obscurité

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