‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 54 sur 88 · MORT DE THACKERAY · texte numérisé non relu

MORT DE THACKERAY

m'empêclia d'abord de reconnaître, était au seuil d'une belle maison à briques rouges, nouvellement construite dans le style du temps de la reine Anne. Dès que je fus auprès de lui, il me tendit cordialement la main, et me pria d'entrer.

La Hf^aison n'était pas encore meublée. Il me la fit parcourir dans tous les sens, m'en montra tous les coins et recoins, et après s'être bien assuré que je la trouvais fort habitable : « Eh bien, » me dit-il, «•cette maison que je viens de faire bâllr, et qui m'a coûté plus de 7,000 livres sterling (175,000 fr.), c'est le prix de la dernière nouvelle que j'ai publiée dans le Cornhill Magazine. (Il comprenait probablement dans ce chiffre énorme sa rémunération comme rédacteur de celte feuille.) « A la bonne heure, » m'écriai-je, « vous avez en Angleterre des éditeurs qu'on croirait descendus en droite ligne de Laurent de Médicis. » Il ne répondit pas; il y eut un moment de silence; puis il se mit à parler d'autre chose. Comme je le quittais, il me sembla voir glisser sur son front l'ombre d'une pensée triste, et il me demanda, en effet, dans un élan de sensibilité amère, qui partait bien véritablement du cœur : « Connaissez-vous l'histoire de Chatterton? — Oui, répondis-je, et je connais aussi celle de Gilbert. »

L'homme au nom duquel se rattache pour moi le souvenir (le cette anecdote était William Makepeace Thackeray, le même dont le cimetière de Kensal-Green recevait, mercredi dernier, les dépouilles mortelles. Il y avait foule autour de la fosse, et quelle foule ! Là était Charles Dickens, le grand rival de l'illustre défunt; M. Browning, qui, parmi les poètes de l'Angleterre moderne, a sa place a côté, quoique un peu au-dessous de Tennyson; M. Robert Bell, dont le talent souple et charmant a enrichi presque toutes les branches de la littérature; M. Edouard Pigott, du Daily News, un des

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écrivains dont le journalisme anglais a le plus sujet de s'honorer; M. Lewes, Tauleur de la Vie de frœtf^; M. Tom Taylor, le spirituel rédacteur du Punch; M. R. Doyle, le célèbre caricaturiste; M. Millais, le peintre. — Je mentionne seulement ceux que j'ai aperçus, et dont le nom vient sous ma plume sans que je le cherche. Là aussi étaient, en violation des lois d'une étiquette que le Spectaior a raison de dénoncer comme absurde, les filles de M. Thackeray, dont la présence, saluée avec une sympathie profonde et un douloureux respect, ajoutait pour ainsi dire au deuil de cette cérémonie des adieux.

Thackeray était né à Calcutta en 1 8H . Il n'avait donc que cinquante-deux ans lorsque la mort est venue subitement l'eiileyer. Douze jours avant, il était allé célébrer h Charterhouse ,, en compagnie d'anciens condisciples, l'anniversaire de la fondation de Técole où il avait été élevé. Le discojurs qu'il prononça dans le banquet donné h cette occasion était, dit-on, plein de vivacité, plein « d'humour », plein de vie ! Qui aurait cru que déjà la mam de la mort était sur lui? Toutefois, il y avait longtemps qu'il avait ressenti les premières atteintes d'une maladie grave. L'année passée, je crois, il lui arriva un jour de dire en riant : « Il faut que je fasse mes malles; mon médecin m'a donné congé. » La veille de Noël, nul, parmi ceux qui Teiitouraient, n'avait le moindre soupçon du coup qui allait être frappé. Pendant la nuit, sa mère, dont la chambre à coucher était au-dessus de la sienne, Fentendit se lever et marcher. C'était sa coutume quand il avah des spasmes d'estomac, et cette circonstance n'avait rien dont on eût lieu de s'alarmer. Le lendemain, son domestique entra, et, selon l'usage, plaça uue tasse de thé à • côté du Ht. Quand il revint, il remarqua q»*on n'avait pas touché h la tasse. N'entendant rien, il s'approche. Thaeke-

UrORT DE THACKERAY It^l

rapy, calme et les mahis étendues sur la couverture, dormait dn sommeil doat oh ne se réveiBe plus.

Une place reste amsi k remplir dans la littérature anglaise, et qm la remplira?

Thackeray n'arait certainemefft ni les connaissances classiques, ni la riche imagination, ni le génie flexible de sir Ed. Btttwer (aujourd'hui lordLytton) ; il n'était pashomrae, comme Charles Dickens, à conduire le lecteur, à travers tout un monde d'incidents pathétiqueset d'émouvantes situations, jusque dans tes plus intimes profondeurs de la société. A vrai dire même, a manquait de plusieurs des qualités essentielles ati romancier. Il ne savait pas nouer la trame du récit, tenir le lecteur en haleine par l'habile enchaînement des faits, mettre la pensée en actkm, concentrer l'intérêt sur un point ou sur itn personnage donné. Le colonel Newcome est, peut-être, te seul de ses héros auquel iî seit possible de s'attacher.

Ce qui constitue la grandeur de Balzac, c est la façon merveilleuse dont le génie du romancier se marie en lui m génie de l'observateur et dn moraliste. Chez Thackeray, rien de semblable. Dans ses romans, l'obscrv^on fine, Tanalyse sibtite, la satire vengeresse sont partout, et le drame, tel qu'ir résulte de faction, n'est presque nulle part.

Il n'a pas non plus ce pouvoir créateur que donne une imagination ardente. Ce qu'il voit, il le voit bien, et le rend arec force; imis il ne devine pas, il ne généralise pas, il ne crée pas des types.

En réalité, l'auteur de Vanity fair (la Fmre emx vanités} est un satirique, un moraliste, un hunMHisIe, auquel il a manqué, pour être tf)ut à fait grand, d'être an artiste.

Je dis tout à fait grand; car, s^l est douteux que, comme humoriste, on te puisse comparer soit à Lamb, soit à Sterne, il est bien certain, du moins, que comme satirique il ne con-

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naît pas de supérieurs, pas même Dryden, pas même Smft, pas même Pope. El ce qui le distingue d'eux, ce qui Télève au-dessus d'eux, ce qui fait de lui un génie essentiellement original, c'est que sa colère, pour qui est capable d'en pénétrer le secret, n'est au fond que la réaction d'une nature tendre, furieuse d'avoir été désappointée.

Lorsque, obscur encore, il essaya sa force dans le Fraser* s Magazine sous le nom de Michael Angelo Titmarsh, beaucoup jugèrent que c'était-un talent sans entrailles que celui d'un homme qui avait au service de ses antipathies tant de flèches empoisonnées. Ceux dont il flagellait sans pitié les prétentions le dénoncèrent comme un cynique, l'appelèrent Diogène, lui refusèrent le don de la bonté. Mais quand il eut donné tout ce que contenait son talent, il trouva des juges plus équitables, et l'on commença a se douter que son apparente misanthropie n'était que de la sensibilité découragée, de l'amour aigri, et, si j'ose parler ainsi, du lait tourné.

De là ce fonds de mélancolie qui perce dans ses sarcasmes, comme si son cœur saignait des blessures que fait sa main. De la aussi ces accaitsémus qui, quelquefois, lui échappent entre deux éclats de rire. Il y a dans son roman d'Esmond, il y a dans ses essais historiques sur les Quatre Georges^ des lignes que n'aurait jamais pu tracer un homme auquel il ne serait pas souvent arrivé de pleurer en dedans. La tristesse a deux manières de s'exprimer : le rire, les larmes; et, de ces deux formes de laUristesse, les larmes ne sont pas toujours la plus triste.

Thackeray a soulevé un coin du voile qui cachait aux regards peu exercés le vrai caractère de son génie, lorsqu'il a écrit : « La vie n'est pas toute joie. On rencontre, sans s'y attendre, les pensées graves, comme on rencontre dans la rue, sans s'y attendre, un convoi funèbre. »

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