MORT DE THACKERAY
Du reste, son amère philosophie n'avait sa source ni dans une humeur naturellement chagrine, ni dans les habitudes d'une vie retirée et morose.
Il recherchait le monde; il fréquentait les salons d'où la gaieté n'est point bannie; il était bon compagnon; il était ami généreux et délicat. Voici une anecdote qui est à ma connaissance personnelle, et qui montre Thackeray sous un trop aimable aspect pour que je résiste au plaisir de vous la raconter.
Il y a quelques années, les journaux de Londres annoncèrent qu'un Français, dont il est inutile que je vous dise le nom, allait donner en anglais, dans le quartier de Saint- John's Wood, ce qu'on appelle ici une lecture. Au nombre de ceux qui, mus par un sentiment de bienveillance délicate et de curiosité hospitalière, songèrent à aller l'encourager de leur présence, Thackeray fut des plus empressés. La lecture finie, l'administrateur [manager) de Tinslitution littéraire de l'endroit crut devoir, je ne sais à quel propos, recommander aux assistants de ne pas sortir sans prendre garde à leurs poches, là. foule étant très-serrée aux portes. Cette recommandation, adressée à un auditoire composé de personnes très-respectables, dont quelques-unes très-distinguées, fit un fort mauvais effet.
Il y en eut qui réclamèrent, et nul n'éleva la voix avec plus d'éloquente vivacité qu'un inconnu très-bien couvert, qui était assis à côté de M. Robert Bell. Non content de parler, l'inconnu gesticulait, et cela d'une manière étrangement animée : « N'est-ce pas, monsieur, disait-il à M. Bell, qu'un ^ pareil avis est indécent, insultant? Pour qui nous prendon? etc., etc., etc.. 30 Après avoir exhalé de la sorte son indignation, le susceptible inconnu s'éclipsa; et lorsque M. Robert Bell, voulant savoir combien de temps la lecture
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avait duré, consulta sa montre, il se trouva qu'elle lui avait été volée. Thackeray apprit de son excelleût ami Robert Bell, séance tenante, cette triste aventure, et Tinvita à dîner pour un des jours suivaats. Le jowc venu, autour d'une table égayée par la présence de plusieurs hommes d'esprit, M. Robert Bell alla prendre place, et ne tarda pas à avoir un joyeux assaut à soutenir, relativement à un article de lui, très-remarque et très-remarquable, qui avait paru dans le Cornhill Magazine^ alors sous la direction de M. Thackeray, — article contenant un exposé fidèle, sérieux et philosophique des faits de spiritisme, dont l'auteur avait été témoin dans une séance donnée* par M. Home. M. Robert Bell est un admirable causeur, plein de bon sens britannique et de verve irlandaise. Les questionneurs trouvèrent donc à qui parler, et chacun fit merveille. Le lendemain, un messager mystérieux arrive chez M. Robert Bell, et lui remet sans pouvoir dire qui l'envoie, une boîte dans laquelle était un billet ainsi conçu ou à peu près : « Les esprits présentent leurs compliments à Robert Bell, et, pour lui témoigner leur gratitude, ils ont l'honneur de lui faire tenir la montre qu'on lui a volée. » C'était effectivement une montre que la boîte contenait, mais une montre beaucoup plus riche que celle qui avait disparu.
M. Robert Bell pensa tout de suite à Thackeray et lui écrivit, sans s'expliquer davantage : « Je ne sais si c'est vous... Mais cela vous ressemble bien ! » Thackeray répondit par l'envoi de son portrait dessiné de sa main en caricature sous la forme d'un esprit ailé, avec robe flottante et lunettes sur le nez. Thackeray s'était d'abord adonné à la peinture, et, 6'il etU suivi sa première vocation, peut-être serait-il arrivé à>tQanier le pinceau aussi bien que la plume. Ce qui est sur, c'est que le dessin eu question — jfi l'ai vu — Était à vou^
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faire rire aux larmes. Il était accompagné d'un billet dont voici la teneur : « L'esprit Gabriel présente ses compliments à M. Robert Bell et prend la liberté de lui faire passer le portrait de la personne qui paye pour la montre. » Je me hâte de vous prévenir^iue cette traduction est détestable, et que les mots qui paye pour la montf'e remplacent par une expression vulgaire et plate les mots anglais « who stood ihe watch, » lesquels appartiennent au langage de Targot britannique (slang)^ et sont, malheureusement, intraduisibles.
Ne voilà-t-il pas une charmante petite histoire, ditesmoi? Que de grâce, que de délicatesse, que « d'humour » dans cette inspiration d'un ami qui, pour punir son ami d'avoir fait aux esprits l'honneur de parler d'eux, lui envoie, le sourire sur les lèvres, un magnifique cadeau! Honorable pour Thackeray, cette anecdote l'est aussi pour Robert Bell, capable d'avoir inspiré de tels sentiments à un tel homme. C'est pourquoi j'ai à la consigner ici un double plaisir.
Encore un trait caractéristique, et j'ai fini. Dans Thackeray, cet écrivain si terriblement subtil, il y vivait un homme naïf; dans cet écrivain d'une verdeur si redoutable, il v avait un homme singulièrement timide. Dans le monde il paraissait embarrassé, et si sa conversation n'était pas très-brillante, c'est — je l'ai toujours supposé du moins — parce qu'elle se ressentait de cet embarras. Sa sensibilité avait quelque chose de si féminin, que je l'ai vu en certaines circonstances rougir comme une jeune fille. Si Ton me demandait d' expliquer eu deux mots ce que je pense de son génie, je dirais :
C'est un génie né de l'union d'un esprit extraordinaireim^nt sagace avec uue âme tendre et c^dide.
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Slt^iue sujet.
Le jour de Noël est déjà loin, mais les fêtes de Noël durent encore. Pour les uns, rien de plus gai que ces fêtes; pour les autres, rien de plus triste. Sans parler des pauvres, au foyer desquels la joie trouve si peu de place, à combien de ceux qu'on nomme les heureux, Noël n'apporte-t-il pas des pensées sombres ! Le gai banquet de famille; le plumpudding traditionnel s'étalant sur la (able d'un air triomphal; les êtres, grands et petits, vieux et jeunes, qui s'aiment sous le même toit, groupés autour d'un feu qui flambe: les faces animées et Tadorable babil des enfants chargés de cadeaux; les danses folles; les baisers dérobés soi|s le gui; au dehors, les théâtres pleins; le peuple se pressant pour voir les pantomimes nouvelles; les boutiques faisant étinceler leurs trésors sur le passage de l'acheteur pressé de se défaire de son argent..., tout cela est charmant sans doute pour ceux qui ne portent pas encore ou ne portent plus le deuil du passé. Mais que ne doivent pas souflfrir ceux qui ont à se rappeler qu'au souper de Noël il y avait, l'année précédente, un convive de plus..; ceux qui, dans le salon où la famille fait cercle, ont à se dire, les yeux fixés sur un fauteuil vide : « A pareille époque, il était là ! »
Eh bien ! cette douleur, que rend plus amère le bruit des joies environnantes, les filles d un des princes de la littéra-
ture moderne viennent d'être condamnées à la ressentir, et avec quelle aggravation de circonstances, juste ciel! La veille , oui , la veille même de Noël , William Makepeace Thackeray a été trouvé mort dans son lit. Depuis longtemps il souffrait de spasmes d'estomac, mais personne ne l'aurait cru si près de sa fin. Peu de jours avant la catastrophe, Charterhouse, l'école où il fut élevé, l'avait vu s'asseoir, souriant et plein de vie, à une table dressée pour fêter des souvenirs d'enfancç. On peut dire que la mort est entrée chez lui sans frapper à la porte.
L'auteur de Vdnity Fair, de Pendennis^ des Newcornes, manquait essentiellement de l'art qui constitue le romancier, et que son grand rival, Charles Dickens, possède si bien : l'art d'intéresser par l'action. Les romans de Thackeray peignent la vie, mais ils ne la montrent pas en mouvement. Us abondent en observations, mais ils sont très-pauvres en incidents. Ils parlent beaucoup à l'esprit, peu au cœur, et presque pas aux yeux. Les drames qui s'y développent sont de ceux qui n'ont une scène que dans le monde des intelligences. Les personnages y vivent sans se remuer. L'intérêt qu'on y prend est d'une nature presque exclusivement philosophique. C'est assez dire que, dans Thackeray, l'Angleterre n'a pas à pleurer le départ définitif d*un romancier; mais elle a, bien certainement, perdu en lui un moraliste égal à Addison, un humoriste presque égal h Sterne, et un satirique supérieur à Swift, — supérieur à Swift, en ce sens que Thackeray avait ce que Swift n'eut pas, j'en ai peur : une âme.
En effet, loin d'être, chez Thackeray, le résultat d'un caractère morose, d'un esprit chagrin, d'un cœur méchant et jaloux, la satire n'est, dans l'auteur de Vanily Fair, que
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le cri vengeur de la sensibilité qui s'indigne et de l'honnêteté aux abois. Doué h la fois d'un coup d'oeil sûr, d'une sensibilité presque féminine et d'une candeur prompte à s'effaroucher, Thackeray avait beaucoup vu et beaucoup souffert de ce qu'il avait vu. Son expérience, friiit de longs voyages, était considérable et variée. Né h Calcutta en 1811, il avait visité la plupart des contrées de l'Europe, l'Orient, l'Amérique. Pris d'un violent désir de peindre, avant qu'il se fût senti la vocation d'écrire, il avait eu occasion d'étudier, h Rome, les mœurs de l'atelier. Enfant, on lui avait montré Bonaparte se promenant dans son jardin de Sainte-Hélène. A Weimar, il avait reçu les conseils de Gœthe. Devenu homme de lettres, il lui avait été donné de s'initier à tous les secrets de la vie littéraire. Entré dans la gloire, les salons s'étaient ouverts devant lui. Pour lui, ni le Quartier latin de Paris, ni le West-End de Londres n'avaient de mystères. Et partout il avait trouvé amplement de quoi exercer la pénétration de son esprit et irriter son cœur. Il était peu de formes sous lesquelles il n'eût observé les vices de la nature humaine. Aussi ses écrits sont-ils remarquables par un invariable mélange de tolérance et de dédain. Il est tolérant h l'égard des plus vicieux, parce qu*il sait oii se trouve, chez les plus vertueux, le défaut de la cuirasse; et les plus illustres, il les regarde avec dédain, parce qu il sait mieux que personne combien peu ils sont des héros pour leurs valets de chambre.
Une chose qui m'a toujours plu dans Thackeray, je l'avoue, c'est l'invincible répugnance que lui inspiraient les tueurs d'hommes qui sont fameux. Il avait cherché ce que contiennent les mots gloire militaire, et, tout effrayé d'y trouver le sang en si forte proportion, il aimait à haïr les puissants capitaines. Ce n'est pas lui qui pardonnait h Marlborough,
en considération de ses victoires, ses allures de tyran, ses bassesses, son ignoble avarice !
Non que Thackeray ait toujours frappé où il fallait. Injuste, il Ta été quelquefois sans aucun doute, mais tcnijoursdans une intention droite et par suite d'un aveuglement honnête.
Sous un autre rapport aussi, Thackeray mérite de rester dans les annales de la littérature anglaise : il est écrivain. Le style est un' don fort rare, plus rare qu'on ne croit généralement : c^lui de l'auteur àEsmond est d'une simplicité, d'une pureté, d'une transparence, qui lui assignent une place parmi les meilleurs modèles de Tart d'écrire. Il y a dans le roman historique è^Esmond^ dans les essais sur les Quatre Georges^ dans les essais sur les Humoristes a»glais^ des pages qui n'ont rien, absolument rien qui sente le chrysocale : tout y est or pur.
Ne vous étonnez donc pas si je vous parle de la mort de Thackeray comme du grand événement du jour. Un potentat, une célébrité de cour ou d'antichambre, un illustre donneur de coups de sabre, cela se remplace ; mais quand un homme de génie s'en va, l'humanité se sent irréparablement appauvrie !
C'est mercredi dernier que les funérailles de Thackeray ont eu lieu. Il s'était fait des ennemis, surtout par ses premiers écrits, publiés dai>s le Fraser' s Magasine sous un nom supposé» et qui semblaient révéler un talent impitoyable ; mais à la nouvelle de sa mort, il n'y a eu de voix que pour les regrets.
Le cercueil et une voiture de deuil, contenant deux cousins de Thackeray et son beau-frère, ont quitté la demeure du défunt, dans Ken'sington Palace-Green, à onze heures. Suivaient des voitures privées en fort petit nombre, la
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famille ayant exprimé le désir que les funérailles fussent sans pompe. Il n'y avait, à proprement parler, ni procession, ni cérémonial. Seulement, on voyait s'avancer derrière le cercueil, deux jeunes dames voilées, et, de près, on entendait leurs sanglots. La foule assemblée sur le passage du corps n'ignorait pas quelles étaient ces deux dames, et elle les suivait des yeux avec un douloureux respect.
C'était dans le cimetière de Kensal-Green que Thomas Hood avait été confié à la terre en 1845, et Leigh-Hunt en 1859; et c'est au cimetière de Kensal-Green qu'ont été portées, l'avant-dernier jour de 1863, les dépouilles mortelles de Tliackeray. Quand je suis arrivé sur le théâtre des suprêmes adieux, la fosse se trouvait entourée d'environ deux mille personnes, dont chacune était quelque représentant distingué, ou de la presse, ou de la littérature, ou des arts. Charles Dickens était venu de loin payer à son émule le tribut d'admiration et de douleur qui lui est dû. En 1857, Dickens et Thackeray avaient conduit le deuil de Douglas Jerrold : des deux, l'un maintenant pleurait l'autre !
Le temps était, beau, l'air calme; le soleil brillait. La nature extérieure, en cela, ne répondait point au sentiment funèbre qui remplissait les coeurs ; mais en nous donnant, au milieu de l'hiver, un avant-goût du printemps, elle semblait nous dire qu'il y a une vie au delà de la vie, et que la mort n'est qu'une porte qui s'ouvre sur l'immortalité.