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LETTRE XVII

Séances du Parlement. - — Chambre des

Communes.

Si, sur divers points de la phnosophie politique, les idées de nos publiais tes ont plus de justesse et d'étendue que celles des publicistes anglais, ceux-ci retrouvent leur supériorité dès que Ton rentre dans le domaine de la pratique; et c'est surtoutdans la conduite des débats parlementaires

que cette supériorité se fait remarquer.

Pendant mes divers séjours en Angleterre, j'ai négligé peu d'occasions d'assister ^ . aux séances de la Chambre des Communes ou de la Chambre des Pairs, et je ne connaîtrais pas de plus grand plaisir, si la jouissance n'en était pas troublée pour moi par un triste retour sur nous-

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mêmes. Et en effet, nos assemblées sont dans une si mauvaise voie , les vices de notre système de délibération publique sont si multipliés , que lorsqu'on Ta une fois comparé avec un meilleur modèle, il s'y attache non seulement un blâme raisonné, mais une sorte de ridicule , que l'éloquence même de nos premiers orateurs ne parvient pas toujours à faire oublier. A cet égard nous sommes sans excuse; nous ne saurions alléguer d'anciennes lois , des usages consacrés par le temps. Quels que soient les grands mots vides de sens que l'on puisse débiter à cet égard , notre gouvernement représentatif actuel n'est qu'une imitation de l'Angleterre : il est donc impardonnable, ou d'avoir mal copié, ou de s'être écarté sciemment des règles et des usages dont la sagesse était le mieux éprouvée- Un premier fait incontestable , c'est que le Parlement anglais vote maintenant de

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quatre à cinq cents lois par session , et que , dans le mêtne espacée de teiïips, nous pouvons à peiïîe en adopter quinze ou vingt.

Cependant nos projets de loi ne sont soumis qu'à une seule discussion , presque toujours interrompue par des votes de clôture , tandis que les bills du parlement ont à subir l'épreuve de trois débats ou lectures distinctes , et que la lettre des règlemens offre à l'opposition près de quinze manières différentes d'arrêter dans sa marche une proposition législative.

Un second fait qui n'est pas moins certain , c'est que , malgré la déplorable lenteur de la marché de nos assemblées, les lois y sont toujours rédigées à la légère , et votées tumultuairement. Quicoflque a suivi les débats de notre chambre élective a pu se convaincre qu'ils passent presque sans transition d'une pédanterie académique à une violence révolutionnaire; et, au milieu d'une, nation justement célèbre pour l'élé-

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gance de ses mœurs et rutbaiiité de ses manières ^ il a dû s'étonner de voir lès partis opposés s'accabler réfeiproqueinent (Jes plus grossières injures, et lés orateurs interrompus à (chaque instant par des clameurs brutales , sans quié jamais la discussion se maintienne dans ce ton à la fois énergique et modéré qui fait le caractère distinctif des assemblées anglaises; •

Que concluerons^nous de là ? Nous joindrons-nous à nos détracteurs , français ou étrangers^ pour abdiquer les plus beauit titres de la race humaine , et nous déclarer incapables de la liberté ? A Dieu ne plaise qufe j'accueille jamais cette absurde calomnie j elle serait hautement démentie par les progrès que fait chaque jbur notre na,tion , en 'dépit de îaon gouvernement. D'un autre côté ^ peufc-on dire qufe nos troubles civils et les haines que la révolution nous a léguées soient une explication suffisarite du triste spectacle que présentent souvent

nos assemblées délibérantes? et serait-on en droit de soutenir que , dans des circonstances^ pareilles *, de^ Américains ou des Anglais ne feraient pas mieux que nous ?

Sans doute il faut bien ctJniîenir que de toutes les situations politiques , celle qui rend le plus difficile le maintien de Tordre dans les délibérations , c'est la combinaison d'un ministère asservi aux caprices d'une majorité- ignorante et passionnée avec une opposition trop peu homogène, et trop éloignée de toute chance d'arriver au pouvoir , pour qu'elle veuille s'imposer une discipline régulière , sous des chefs reconnus pour tels. Mais , tout en admettant ce fait incontestable, il faut bien admettre aussi que notre éducation parlementaire est encore dans la plus grande imperfection , et que les formes mêmes adoptées jusqu'ici par nos assemblées opposent un obstacle presque invincible aux progrès que nous pourrions faire en ce genre.

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Westminster et ses deux vastes édifices sont pour TAngleterre ce que le Forum et le Capitole étaient pour Rome. Les traditions du passé dans toute leur magie, les intérêts du. siècle dans toute leur vigueur y sont concentrés. C'est là que repose la cendre des héros et des poètes ; c'est là qu'une génération nouvelle s'élève pour les remplacer un jour ; c'est là que les cours suprêmes rendent leurs arrêts, et que le Parlement règle le sort de l'Angleterre et du monde, ^l'imagination, comme les regards, se trouve sans cesse ramenée vers ces monumens tout chargés des souvenirs de l'histoire, et le pouvoir même de l'habitude n'affaiblit pas le respect et l'émotion qu'on éprouve en s'en approchant.

On traverse la salle immense où se réunit la Chambre des Pairs, lorsqu'elle siège, comme cour de justice, dans les procès A'impeachr ment. C'est là que Strafïbrd a succombé ; c'est là que Charles i®^' a entendu sa sentence ;

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c'est là que naguères encore a retenti Téloquence de Burke et de Whitbread , dans les débats contre Hastings et contre lord Melville. Cette salle est constamment ouverte au public ; elle sert d'antichambre aux trois cours de justice distribuées autour de son enceinte. Nulle décoration moderne n'en altère la majesté ; leplafond même , quoique en bois , a toujours été réparé dans le style gothique, et en conserve rigoureusement le caractère.

De là un escalier fort simple conduit au vestibule de la Chambre des Communes , petite pièce dépourvue de tout ornement , et où se rencontrent pêle-mêle des députés qui entrent et qui sortent , des gens d'affaires qui viennent s'enquérir du sort d'un bill, d'autres qui prennent des membres du Parlement au passage, pour les prier de leur affranchir quelques lettres par leur signature; des curieux, des oisifs, et jusqu'à des marchands d'oranges ; car les

oranges remplacent , pour les orateurs 'du Parlement , les verres d'eau sucrée de notre tribune. C'est dans ce vestibule que se retire la majorité ou la minorité, lorsqu'il y a division dé la Chambre, et que l'on compte les voix ; c'est là que le malheureux Perceval a été frappé par son assassin.

Deux vieux huissiers en frac noir , assis sur une escabelle de chaque coté de la porte , sont les seuls gardiens de cette Chambre des Communes, dont la puissance embrasse les deux hémisphères. L'aspect d'aucune baïonnette ne vient offenser les regards, et l'idée d'un président marchant au son du tambour , paraîtrait bouffonne à ceux qu'elle ne révolterait pa^s comme inconstitutionnelle. L'introduction pompeuse de nos ministres ne semblerait pas moins étrange. L'Orateur, comme représentant officiel des privilèges de la Chambre, est le seul dont l'entrée soit accompagnée de quelque cérémonial ; il mar-

che précédé du Sergent aux armes et de la masse , et suivi d'un officier de la Chambre, qui porte la queue de sa robe , et n'a , je crois , pas d'autre fonction , sans que pourtant' cette charge soit , que je sache , comptée parmi les sinécures.

Rifen de plus Bizarre et de plus inattendu que le spectacle de ^intérieur dé la Chambre des Communes; rien qui réponde moins, au premier abord , à tous les souvenirs de l'histoire , à toutes les images de grandeur et de majesté dont l'esprit se sent comme enivré , lorsque l'on franchit le seuil de la porte. La salle est petite et sans décoration; point de marbre , point d'or, point de tentures ; rien que des bancs et des lambris de bois de chêne , de ce chêne robuste auquel le peuple anglais a été si souvent comparé.

Sur les bancs , de droite et de gauche , sont assis ou couchés nonchalamment 4es députés en bottes et le fouet à la main, souvent même le chapeau sur la tête ; ils

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lisent la gazette , ^causent avec leurs voisins, ou dorment, en attendant une discussion qui les intéresse ou les amuse. Au premier aspect d'une telle assemblée, un observateur superficiel serait tenté de se croire dans le sein d'un club de républicains ; mais en y regardant de plus près , on ne tarde pas à trouver dans cette familiarité même un raffinement d'aristocratie auquel l'orgueil n'est point étranger. Pourquoi se gêner entre gentilshommes , pourquoi faire preuve de politçssé entre gens de qualité , tous également certains de la libéralité de leur éducation et de l'élégance de leurs habitudes ? Pourquoi s'astreindre à une dignité étudiée, lorsque d'un mot l'on peut faire apparaître toute la.majejaté du Parlement , et déployer l'appareil redoutable de sa puissance ? Tel est , je crois , le fond des cœurs et la véritable explication de la familiarité apparente de la Chambre des Communes,

Au milieu de cette absence de gêne , de certains égards de politesse parlementaire * . ne cessent pas d'être rigoureusement observés ; et il n'y a point de reproche auquel on soit plus sensible qu'à celui* de s'être permis une expression ou un procédé con-.

traire aux usages de la Chambre ( an unpar^ liamentary expression orproceeding). C'est ainsi que dans maint salon bien dés ^ens aimeraient mieux être accusés d'avoir manqué à la morale qu'à l'usage du monde.

Le grave costume de l'Orateur forme un contraste bizarre avec le frac , la redingote ou la veste de chasse des députés. La robe noire dont il est revêtu , l'énorme perruque qui couvre sa tête , rappellent à la Chambre j comme à lui-même, qu'il est un juge % et un juge dont les arrêts sont sans appel ; chaque^ membre se respecte en lui, et les mots or-- .

' On sait qu'en Angleterre les juges et les avocats portent à Faudience des perruques dont l'ampleur et la forme varient suivant les différens grades.

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der, ordery prononcés à voix basse, lui suffisent pour obtenir silence, et faire cesser toute interruption. Le Sergent aux armes , en habit de cour, et 1 epée au côté , est assis près de la barre ; son costume semble représenter Turbanité , comme sa charge représente la force. Enfin la masse d'or surmontée de la couronne qui repose sur la table , tant que le président occupe le fauteuil ; cette masse , symbole de la puissance impériale du Parlement , est là comme le lion qui dortj et qui peut se réveiller terrible.

Si vous douties^ de ce que l'absence de gêne n'est, chez les membres du Parlement, qu'une des formes de l'aristocratie , suivez ces mêmes orateurs dans quelqu'autre réunion publique , dans quelque assemblée du peuple ou de la bourgeoisie , et vous les verrez aussi prodigues de formules d'égards et de modestie , que vous les avez vus simples et quelquefois rudes dans leurs ma-

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nières et dans leurs discours , au sein de la Chambre des Communes. Pourquoi ? C'est que dans un cas le rang est marqué par la politesse , et dans Tautre par la familiarité.

Je n'ai jamais passé l'Atlantique ; mais ceux qui ont eu le bonheur d'assister aux séances du congrès de Washington m'ont assuré qu'il y règne moins d'aisance et plus de dignité que dans la Chambre des Communes. Je J'aurais supposé.- Les représentans de l'Amérique se sentent constamment en présence du peuple qui les juge , et qui seul les a faits ce qu'ils sont ; les membres du Parlement , toujours sûrs de leur élection, par droit de naissance ou par droit de conquête , ressemblent un peu aux rois de la légitimité , qui veulent ne tenir leur pouvoir que de Dieu et de leur épée , et nen devoir compte à •personne.

La salle même où se réunit la Chambre des Communes , son arrangement et ses dîmensîons sont , on peut le dire sans tomber

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dans le paradoxe , au nombre des circonstances heureuses qui ont concouru au développement du gouvernement représentatif en Angleterre. Je crois que vous eh demeurerez convaincu en jetant les yeux sur le plan de cette salle que je joins à ma lettre , et qu'un petit nombre d'observations vous feroMt sentir les avantages qu'elle possède sur nos salles , copiées des théâtres grecs, et sur cette tribune, véritable bastion flanqué de deux courtines , où nos députés s'élancent comme à l'assaut , et se débattent comme sur la brèche.

La Chambre des Communes est un carré long. Le siège du président occupe une des extrémités , en face de la ' porte d'entrée.

Devant lui est une grande table oii sont assis les deux clercs de la Chambre , en robe « noire. C'est sur cette table cpie l'on dépose les bills, les pétitions, et tous les. autres papiers parlementaires. A droite et à gauche de l'Orateur, sur cinq rangs , sont les bancs

de la trésorerie et ceux de Topposition. hei chefs de chaque phalange occupent d'ordi-

. naire le banc inférieur , près de la table , afin d'être plus à portée de consulter les papiers qui ont rapport à la discussion.

C'est à cette place que Pitt et Fox étaient assis ; c'est là que Canning et Brougham sont en présence. La largeur de lap table est donc le seul intervalle qui sépare le ministère des chefs {leaders) de l'opposition; et 9 dans la lutte , chacun des antagonistes peut suivre non pas seulement toutes les inflexions de la voix , mais jusqu'aux moindres mouvemens de la physionomie de son adversaire. Ai-je besoin de vous dire tout ce que cette seule circonstance donne de naturel , d'intérêt et de vie à la disèussion ?

« La plus simple interpellation adressée à im ministre du haut de la tribune , a l'air d'un défi ou d'une déclaration de guerre. La même question faite de près , d'Un côté de

' table à l'autre , prend le caractère facile de

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la conversation j et amène une réponse franche et familière qui, en deux mots, aplanit mainte difficulté.

Les bancs dont je viens de vous parler

ne suffiraient pas pour contenir tous les

membres de la Chambre , lorsqu'elle est au complet; on y a suppléé par une galerie supérieure où se placent les députés qui . viennent faire nombre.

A droite et à gauche de la poirte d'entrée ^ en-deçà de la barre , sont deux tribunes en gradins, réservées pour les pairs et leurs fils , pour lés maîtres en chancellerie faisant office de messagers d'état, et pour les étrangers auxquels le président veut bien permettre! d'assister à la séance dans l'enceinte même de la salle. Au-dessus de ces gradins règne la galerie publique, qui ne contient, je crois, qu'environ cent cinquante personnes.

Les dimensions restreintes de là Chambre des Communes et le petit nombre des spectateurs sont encore une circonstance

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heureuse que je vous prie de remarquer.

Elle permet aux orateurs de se faire en-

tendre sans changer l'intonation naturelle de leur voix ; et par là même elle exclut à la fois l'enflure théâtrale et l'appel aux passions de la multitude , écueils que notre tribune, nos amphithéâtres et nos galeries rendent souvent bien difficiles à éviter.

Les orateurs parlent debout, de leurt*.

place. Lç président leur donne la parole en les appelant par leur nom. Lorsque deux membres se lèvent simultanément, le président ou la Chambre décide de la priorité.

Mais au reste il est presque sans exemple que l'on se dispute à qui jouira du privilège de parler. Le simple tact des convenances indique en un instant à la chambre et aux orateurs eux-mêmes quel est celui d'entre eux qui doit avoir la préférence. Est-ce dans une question de politique générale , on cédera naturellement la place au talent le plus illustre; est-ce dans un objet d'intérêt

spécial , la priorité sera donnée à celui qiie sa position sociale , ses relations , ses études mettent à même de jeter le plus de jour sur la discussion. Loin de Técarter, on Tinvite à se produire , et , lors même qu'il aurait peu d'habitude de la parole, tant qu'il a des faits à alléguer, il est écouté avec attention.

La certitude d'obtenir la parole, si on la réclame, tranquillise les amours-propres; elle contribue puissamment au maintien de l'ordre , et rend par là même la marche des débats beaucoup plus rapide, quoiqu'on laisse la discussion mourir de sa belle mort , sans jamais interrompre arbitrairement un orateur , comme chez nous , par un vote de , clôture. Si, lorsque la chambre est fatiguée , des trépignemens , des murmures sourds, des cris de question y question (aux voix , aux voix)*se font entendre, ce ne sont que des marques d'impatience impossibles à éviter ; mais jamais la majorité ne dit à l'opposi-

tion : Non seulement nous vous soumettrons à notre force , mais nous ne voulons pas même entendre vos raisons. Et voilà pourtant ce que signifient les votes de clôture par lesquels , dans nos chambres , le parti le plus fort impo3e silence à la minorité !

Je dois appeler votre attention sur deux usages de la Chambre des Communes , frivoles en apparence , mais qui n'en sont pas moins de la plus haute importance dans la discussion. Le premier est d'adresser la parole au président , au lieu de l'adresser à la chambre ou à l'orateur auquel on répond ' • Le second est de ne jamais désigner un député par son nom propre.

* Dans la Chambre haute , on adresse la parole à Tas-* semblée {Mjrlords) , parce que le Chancelier qui ia préside étant membre du n^inistère^ et par conséquent appelé à prendre une part active aux débats , on ne voit gas en lui un être impa^^tjial et pour ainsi dire abstrait comme le Speaker de la Chambre des Communes. C'est une distinction pleine de délicatesse.

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Le premier de ces usages est sans doute une fiction , mais une fiction reconnue si essentielle au maintien de Tordre , que Tobservation en est presque poussée jusqu'à la pédanterie. Ainsi, lorsqu'un- député de l'opposition est debout et porte la parole , si un membre qui siège habituellement à c6té de lui j mais à sa droite , et par conséquent plus près du Speaker, vient à entrer dans la salle, il n'ira point directement à sa place ; il se dirigera vers les bancs de la trésorerie, tournera derrière le fauteuil du président , et reviendra à son banc par ce circuit , plutôt que de passer enfre le président et l'orateur qui est censé lui adresser là parole. Il en serait de même, si c'était un membre du gouvernement qui entrât pendant le discours d'un de ses collègues ; il irait suivre les bancs de l'opposition, et reviendrait gagner ceux de la trésorerie, après avoir fait le tour du siège du prési- ^ dent , se conformant en cela au même prin^

cipe de politesse qui, dans un salon, ne permettrait pas de traverser la conversation de deux personnes qui causeraient tête à tête. Et bien que , dans le fait , le ministre et le député de lopposition soient les vrais interlocuteurs, la fiction l'emporte sûr la réalité ; Ion peut passer entre eux sans inconvenance; mais il y aurait manque d'usage à passer entre l'orateur qui parle et le président, qui est peut-être occupé de toute autre chose que du discours.

En réfléchissant à cette fiction , qui paraît bizarre au premier coup d'œil, on trouve qu'elle repose sur une observation très juste et très fine des lois de notre imagination.

Chacun n'a qu'à consulter ses propres impressions pour reconnaître qu'une interpellation à la seconde personne, telle que :

vous avez dit.... , vous avez fait.... , vos assertions. . . . , votre conduite. . . . , vos projets. . . . met notre amôur-propre bien plus en garde , et excite bien plus vivement notre irritabi-

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Hté qu'une réponse indirecte adressée à un président impartial , dqnt le seul aspect * rappelle quelles sont les bornes dont on ne doit pas sortir dans la discussion. Cette forme de débat permet d'employer un langage beaucoup plus énergique , sans avoir à craindre de soulever les passions. Tel homme entendra patiemment censurer, persifHer ipéme sesactes et ses discours , lorsque son adversaire l'attaque sous le nom de Ykonorable membre qui siège de l'autre côté de la chambre, tandis qu'il sentirait sa vanité blessée, on son point d'honneur offensé, si les mêmes paroles lui étaient adressées directement , et à la seconde personne.

C'est à un principe semblable que se rattache l'autre règle dont je vous ai parlé ; celle de ne jamais désigner un membre par son nom propre. Tout député qui manquerait à cette règle , serait immédiatement rappelé à ' l'ordre, et averti de son tort par un murmure général ; mais elle est devenue si fami-

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lière à chacun , qu'au milieu même du débat I le plus animé , il est presque sans exemple que Ton s'en écarte.

Les dénominations sous lesquelles on désigne un membre dans la discussion , ne sont pas non plus sans importance. Tantôt c'est simplement par le nom de la ville ou du comté qu'il représente ; et en identifiaïit ainsi un député avec ses commettans, on resserre les liens qui les unissent. L'honorable membre pour Durham, pour Winchelsea, pourLiverpool, pour Westininster, devient synonyme de Lambton , de Brougham , de Huskisson , de sir Francis Burdett.

• Tantôt c'est par son titre : le noble lord qui siège en face ou à côté de moi ; ou bien par ses fonctions publiques : le très honorable secrétaire d'état; ou simplement le très hononorable gentilhomme {the right honou* rahle gentleman ) ; vous savez que cette épithète de très honorable s'applique spécialement aux membres du conseil privé.

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Tantôt c'est par les qualités qui sont Tattfibut naturel d'une certaine profession, comme le brave officier {the gallant officer)^ s'il s'agit d'un militaire; le savant jurisconsulte , s'il s'agit d'un avocat. Si celui qui parle est avocat lui - même , il ajoutera à cette épithète celle de mon ami, lors même qu'il s'agirait d'un liomme du parti opposé au sien. Ainsi TAttorney général nommera M. Scarlett , ou M. Brougham , mon honorable et savant ami , parce qu'une profession semblable établit entre eux des relatioiis de familiarité que la différence des opinions politiques n'est pas censée devoir interrompre. Il suffît de lire les journaux anglais pour voir combien ' • cette politesse parlementaire , lorsqu'elle a passé dans les mœurs , et qu'elle n'a rien d'affecté, donne de dignité et d'élégance aux débats , même les moins ihtéressans par leur sujet.

Non seulement les discours éccils sont

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interdits dans la Chambre des Communes , mais le ridicule poursuivrait impitoyablement ceux qui seraient censés appris par cœur , et Ton ne s Y tromperait pas. Les orateurs qui parlent de mémoire sont comme Petit-Jean ; ce qu'ils savent le mieux , c'est ^eur commencement. A mesure qu'ils avancent , leur assurance diminue , leur voix devient sourde et monotone; ceux qui improvisent , au contraire , s'animent , en se pénétrant de leur sujet , et acquièrent , vers k fin de leur discours , la facilité d'élocution qui leur manque quelquefois dans le début.

Cette interdiction des discours écrits est ' d'une telle importance constitutionnelle , que tant qu'elle ne sera pas adoptée dans nos Chambres , on ne pourra pas dire que nous soyons entrés dans la réalité du régime représentatif; que nous ayons franchi la barrière qui sépare les gouvernemens de vieille mode où l'assemblée délibérante n'est

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qu'un hors-d'œuvre solennel , de ceux où elle discute les intérêts , et dirige les affaires du pays.

La première (fualité que les Anglais recherchent dans un orateur , le premier signe auquel ils reconnaissent l'homme d'état, c'est d'être ce qu'ils appellent a good debor . ter ( un bon discuteur ) , c'est-à-dire d'être toujours prêt à répondre aux argumens de ses adversaires , et à produire ses idées , non pas seulement dans l'ordre qu'il a médité , mais dans l'ordre quelconque que la marche des débats pourra lui suggérer. Et en effet , pour bien écrire sur une question , il suffit souvent de l'avoir étudiée sous un seul point de vue ; pour bien parler , il faut l'avoir retournée dans tous les sens , l'avoir examinée sur toutes ses faces. Dans l'un des systèmes , c'est la phrase qui domine ; dans l'autre, c'est l'argument; d'un côté la pédanterie et la mort , de l'autre la simplicité et la vie.

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Les discours écrits, outre les inconvéniens qui leur sont propres, ont encore celui de fausser le ton de Véloquence (Jes orateurs mêmes qui parlent d'abondance , en les forçant , pour ainsi dire , à donner plus d'attention à la forme qu'au fond ; car l'oreille du public , habituée à la correction académique des discours écrits, exige de l'improvisation la même régularité , et s'étonne de la moindre hésitation , du moindre temps d'arrêt. En Angleterre , on n'a point cette rigueur ; on permet à IWateur de se reprendre , de réfléchir, de recueillir un instant ses idées ; et toute la sévérité d'examen qui , chez nous , s'attache au style , se porte chez eux sur les argumens et sur les faits. J'ai vu écouter avec délices dans le Parlement un orateur dont le débit était pénible, qui hésitait, qui, par momens, ne trouvait qu'avec difficulté l'expression correspondant à sa pensée, mais dont parfois aussi l'éloquence cap-

tive s'échappait comme par torrens; et, dans la même séance , un discojirs pur de langage et prononcé avec une élégante facilité , n'avait excité que l'ennui.

Mais est-il juste , me direz-vous , de faire du talent d'improviser la condition première et sine qitd non de la carrière légis- * la tive ? Ne peut-il pas arriver qu'un député , doué de toutes les autres qualités qui font le publiciste et l'homme d'état , manque de celle-là seulement, et que l'on fasse tort à son pays, en le privant du secours de ses lumières ' ? Ne peut - il pas arriver aussi que, dans une circonstance donnée, tel

* J'ai entendu citer à cette occasion l'exemple de Tora- * teur qui, dans cette session même, a commandé par un discours écrit l'admiration de la France attentive. Mais de ce que , dans une question de haute philosophie religieuse et politique , et lorsque la vérité n'avait aucune chance 4e • triompher par la discussion , un sage a cru devoir graver comme sur l'airain sa protestation solennelle^ s'ensuit-il qu'il parlerait avec moins de talent qu'il n'écrit? Non, sans doute , et sa carrière législative prouve le contraire.

ministre ou tel député , eût-il même le talent de la parole , croie devoir se mettre en garde contre les expressions imprudentes qui pourraient lui échapper dans la chaleur de l'improvisation ? Non , sans doute ; ces suppositions ne sont point impossibles; comme il n'est pas impossible non plus que tel magistrat qui serait doué d'ime sagacité et dune patience à toute épreuve, mais qui aurait Fouie dure , discernât mieux la vérité dans ime procédure écrite que dans une plaidoirie publique, avec confronta-^ tion de témoins. Et cependant quel jurisconsulte , digne de ce nom , hésiterait aujourd'hui entre la procédure secrète et le débat oral , entre le jugement par jurés et le code ténébreux que Charles v a légué à l'Europe? Ce n'est point en vue d'exceptions si rares que l'on peut faire des lois générales. Et , quant à cet entraînement de la tribime que l'on redoute, j'y vois au contraire un des plus grands bienfaits de l'im-

provisation , une de ses conséquences- les plus belles et les plus morales. Sous Tinfluence de cette force magique, les caractères dissimulés sont contraints à la franchise ; les cœurs froids retrouvent quelque inspiration généreuse , et la vanité même tient quelquefois lieu d'émotion aux âmes desséchées par Tégoïsme.

En fait d'improvisation, nous n'avons qu'à vouloir pour bien faire : aucune nation en Europe n'est douée , pour Fart oratoire , d'une auàsi grande aptitude naturelle. J'en atteste les talens transcendans que dix années d'un gouvernement représentatif très imparfait ont déjà développés dans une Chambre composée de députés dont l'âge moyen est de cinquante-cinq ans. Les annales même du Parlement britannique offrent peu de débats comparables à la . discussion de la loi sur la presse , dans la session de 1819.

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