LETTRE XVIII
Suite de la précédente. — Chambre des.
Pairs.
Ija salle où se réunit la Chambre des Pairs est plus vaste et plus décorée que celle des Communes , mais la distribution des places et la forme de la salle sont à peu près les mêmes. C'est un carré long dont un des petits cotés est occupe par le trône du roi ; à l'autre extrémité, au-dessous de la barre, est l'espace réservé au public. C'est là que les membres des Communes , avec le Speaker à leur tête , viennent écouter , debout et découverts , le discours de la couronne.
C'est aussi à cette barre que se placent les avocats et les parties , lorsque la Chambre des pairs est censée siéger comme cour d'appel. Je dis censée, car, dans ce cas, le
SUR l'angleterre. 37g
Chancelier est le seul juge véritable , lors même que souvent c'est de lui, comme président de la cour de chancellerie , à luimême comme président de la Chambre haute , que l'appel est porté. Les deux pairs qui sommeillent sur leur banc, pendant la plaidoirie , ne sont là que pour la forme, '
Je me suis demandé , à cette occasion , ce qui arriverait si quelques jeunes lords, par esprit d'opposition, ou même par partie de plaisir , venaient à Timproviste faire majorité contre la grave opinion du Chancelier. La réponse à cette question est dans l'tmpire de l'habitude et du bon sens.
Mais le même sentiment des convenances qui , dans les causes civiles , écarte des débats judiciaires les pairs étrangers à l'étude de la loi , les y appellerait au contraire, s'il s'agissait de quelque question , d'intérêt général ou de quelque grief se-
* Il faut qu'il y ait au moins trois membres présens pour juger.
rieux contre la décision du Chancelier en première instance.
Le trône est séparé par une petite barrière à hauteur d'appui, des places occupées par les pairs. A droite sont les bancs des évêques , et plus loin ceux du ministère ; à gauche , ceux de l'opposition. Dans les * ■ séances ordinaires , les pairs du sang royal n'ont point de place qui leur soit particulièrement assignée; chacun se range au milieu de ses amis politiques. Le duc d'York du côté du ministère dont il fait partie ; le duc de Sussex avec l'opposition.
Le sac de laine sur lequel siège le Chancelier est exactement ce que le mot indique, un grand carreau de laine recouvert de drap rouge , sans aucune espèce de dossier pour s'appuyer; et tel est, dans les moindres choses, le respect minutieux des anciens usages , que le Chancelier actuel , vieillard presque octogénaire , a hésité^ pendant plus de sept ans, sur la question de savoir s'il
SUR l'angleterre. 38 1
se permettrait de se faire apporter un coussin , lorsque les séances deviennent par trop • longues et trop fatigantes. Aujourd'hui même il n'use que rarement de cette invention hardie; du reste, gardien fidèle de l'étiquette dont il n'a dévié qu'à regret^ c'est encore sur le carreau même où il est assis que tous ses papiers sont rangés autour de 9- lui, et qu'on place des flambeaux pour qu'il puisse les lire ; il reste ainsi , jusqu'à une hernie avancée de la nuit, dans l'attitude la plus incommode , et mal éclairé par . la lumière incertaine de deux bougies que 'le moindre mouvement de son corps fait vaciller sur cette laine élastique , plutôt que de demander une table ou un pupitre , et de léguer à ses successeurs un si dangereux exemple d'innovation.
Quand on annonce un message des Communes , pour apporter à la Chambre haute des bills adoptés par l'autre branche de la législature , le Chancelier se lève et s'avance
jusqu'à la barre, tenant à la main un sac de velours rouge brodé d'or , où l'envoyé des Communes met un premier bill que le Chancelier retourne déposer à sa place; puis il recommence sa marche pour en venir chercher un second , un troisième , un quatrième, faisant autant de voyages qu'il y a de bills , au lieu de les recevoir tous , à la fois. A chacune de ces processions du Chancelier est attaché un droit de dix guinées , lorsqu'il s'agit de mesures locales ou individuelles {private bills) ^ droit qui forme une partie assez importante des revenus casuels de la charge. De malicieux obser- ' vateurs prétendent qu'il n'est pas impossible de distinguer sur la physionomie du Chancelier si le bill envoyé par les Communes a trait à une affaire particulière , ou aux intérêts généraux de l'État.
Introduire de pareilles étiquettes là où elles sont inconnues , serait absurde autant que puéril ; et dans les pays même où elles
existent depuis long-temps , il ne serait pa* facile de les justifier aux yeux de la raison. Toutefois lorsqu'elles nç compromettent aucun intérêt sérieux , et n'entravent point la marche des affaires , elles peuvent plaire à quelques imaginations , en rattachant le présent aux souvenirs d'un autre siècle.
Les femmes sont absolument exclues des séances de la Chatnbre des Communes. On ne fait d'exceptidn à cette règle que pour les princesses du sang et les dames qui les accompagnent. Hors ce cas fort rare, ce ne serait que déguisée en homme qu'une femme pourrait aller entendre parler son mari ou son frère. Dans la Chambre des Pairs 5 elles jouissent d'un peu plus de latitude ; elles obtiennent parfois la permission d'assister à la séance , derrière les tentures dont le trône est entoure. Je me rappelle même certaine question législative sur laquelle les sollicitations de quelques femmes d'un rang élevé avaient exercé
tant d'influence , qu'en venant écouter les débats , elles semblaient moins de simples spectateurs que des généraux d'armée suivant de l'œil la bataille dont ils ont tracé le plan. Ce n'est là néanmoins qu'une bizarrerie dont on ne doit tirer aucune conséquence , mais qui m'a d'autant plus frappé que je l'aurais crue plus incompatible avec les mœurs politiques de l'Angleterre.
Du reste , les formes de la délibération sont les mêmes dans la Chambre des Lords que dans la Chambre des Communes, ou du moins les différences ne sont pe^s assez importantes pour que je vous en entretienne.
Ce qui distingue éminemment les orateurs parlementaires de notre époque , c'est la simplicité et; la rectitude du raisonnement. Je vous ai parlé d^ns mes premières - lettres du penchant qu'ont les Anglais à maintenir toutes les question^ dans la sphère moyenne des idées pratiques , immédiatement applicables, aux intérêts de leur pays. .
SUR l'angleterre. 385
C?est dans les derniers temps surtout que cette tendance des esprits est devenue évidente. Aux jours où lord Chatham t^ait le sceptre du Parlement, et jusque vers les commencemens de la guerre d'Amérique , réloquence politique a eu en Angleterre un caractère plus rapproché de celui qu'elle a chez nous. Les citations de Locke abondent dans les discours de cette époque, et: Fôn y voit souvent les. questions politiques rattachées aux principes gé- ^ néraux de la philosophie morale.
Dès la génération suivante, le goût avait changé.; et, pendant le règne de Pitt, de Fox et des grands orateurs que Ton désigne encore sous le nom de la race des géans , nous voyons les esprits se déclarer de plus en plus contre toute espèce d'emphase dans le débit, comme d'essor métaphysique dans le raisonnement. Le sentiment général était déjà si prononcé à cet égard, que le talent même de Burke n'en pouvait triompher.
Chacun se levait dès <|u'il demaiidatt la parole, tellement qu'on l'avait suraommé la cloche du dîner {dinner bell) , et quelques uns de ses discours , les plus a^^mûrés à la lecture , ont été prononcés dans une salle déserte.
En considérant la composition a<^liiel]e du Parlement, on reconnaîtra, je crois, qu'à côté de quelques talent qw soutiennent la comparaison de» pdus grands modèles , il possède une masse de notions justes , et de connaissances pratiques qui > en moyenne , le rendent supérieur à toutes les assemblées précédentes. Mais ce n'est cependant que dans les matières d'é(îOtiomie publique , que cette supériorité est incontestable. Quand on aborde une sphère plus élevée , on est même parfois péniblement
afifecté de quelque chose d'étroit dân& les
idées , et d'incomplet dans le raisonnement; c'est ce qu'il est impossible de ne pas remarquer dans les débats relatifs à l'organi-
SUR i'AKGLETERRE. 38^
sation )rdigieuse «t politique de l'Irlande.
Les questions, en général, ne sont ni attaquées ni défendues sur un terrain assi^ large, et Ton s'étonne de ne voir appa<- * filtre dans la discussion ^ ni les réflexions, ni les exemples qui y jetteraient Je plus de olanbé. Lorsqu'il ne s'agit que d'améliorer l'aidministratîon intërieupe d'^i^n pays, oa les grandes base* de la jiistioe et de la li>bertë sont déjà assurées , on ne saurait sans doute aller trop droit au fait; mais lorsque^ ainsi qu'en Irlande, c'est l'ordre social même qui est à refondre, comment ne pas remonter à la source? Les solutions qui «« sont pas donnée» par rhistoire , il &ut bien les trouver par la raison.
Ce qui , à mes yeux du moins , donne à la discussion parlementaire un attrait incom^rablc, c'«est dotnc moins l'étendue et l'élévation des pensées que la simplicité vi»rile des formes die l'éloquaice. Calmes dans lé sentiment de leur dignité morale, ja*
388 LETTRJE»
mais les orateurs ne songent à revêtir un« gravite d'emprunt ; le ton des discours est i^cile ; la plaisanterie , loin d'en être bannie, est accueillie avec faveur; des allusions à la littérature nationale: ou aux chefsd'œuvre de Rome et d'Athènes prêtent du charme, et de la couleur à des sujets quelquefois arides par eux-mêmes , et les citalions de l'antiquité n'ont rien de pédantesquè au milieu d'un auditoire à qui les moindres nuances des langues classiques sont familières.
Un membre de l'opposition attaquait un jour le gouvernement sur la profusion des dépenses , et rappelait ce mot de Cicéron :
Optimum vectigal est parcimonia; mais se trompant sur la prosodie latine, il prononçait "vectigal , en faisant brève une syllabe qui doit être longue : vectigal, reprit le ministre ( c'était lord North , autant que je puis croire ) , en se contentant , pour toute réponse , de rétablir la quantité que son ad-
SUR l'angleterre. 389
Tersaire avait altérée ; et cette plaisanterie fut saisie à Tinstant de toute la Chambre.
Fox citait les vers d'Homère et de Sophocle , dont son étonnante mémoire était ornée , certain d'être compris de son auditoire ; et quoique aujourd'hui cet usage ait passé de mode , avoir étudié la littérature ancienne, être ^i good scholar (un bon écolier, en propres termes ), est encore une des conditions essentielles pour briller dans le Parlement.
En comparant les deux branches de la législature anglaise , et en songeant aux talens du. premier ordre que renferme lô Chairibre des Pairs, je me suis souvent étonné de ce que les discussions de cett^ Chambre n'offrent pas le même intérêt que celles des Communes , et de ce qu'à moins de circonstances extraordinaires , elles ont même quelque chose dé froid et de languissant. L'on peut dire sans doute que la plupart des bills prenant naissance dans la
SgO LETTRES
Chambre baaâe^ la preiûère vivacité de Fintérêt est, épuisée lorsqu'ils arrivent à la Chambrp des Pairs : mais eu revanche , le vote de cette Chambçe a toute 1 importau<^e d'un jugement en dernier ressort. Je crois, donq qu'il faut chercher d'autres causes à un phénomène qui a droit de nous surpre9dre4 ^i j'étaia chargé de les indiquer , peut-être en trouj^ferais^je deux , l'une matérielle et secoodaire àw» la dîspropor^ tion qui existe entre l'étendue, de la salle et le> petit noiiabjre de B^r^ iM^bit^vellement présent aux séances; V^ttÈre plus importante, et; pJufr généraJk d^afl^. l'aflfeiblissevient' progressif que le principfs aristocratique éprouve dan*) k. nwwde. entier. En Angleterre même où dçs. trauf^s ,vénérables SQ(nt encore debout , lew fûrc;e vitale disparait par degrés ^ et la sève dLe l'imagination prend une autre roujte.
SUR l'aW€H<CTERRE. 391