‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 10 sur 17 · LETTRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIXIÈME

Londres, 27 mai.

Après sa très-gracieuse Majesté Victoria Ire, le personnage le plus admiré, le plus adulé et le plus renommé de la Grande-Bretagne, c’est le cheval. John Bull est encore plus fier de son pur sang que de son rosbif. Les grands meetings de la nation anglaise ont lieu à York, à Epsom, à New-Market et à Ascott, et tout ce que l’Angleterre compte de leaders et de femmes à la mode se fait une loi d’assister à ces solennités hippiques. Quand un étranger de distinction arrive en ce pays, l’honneur le plus grand que puisse lui faire un lord, c’est de lui ouvrir à deux battants les portes de ses écuries. A Constantinople, un fils du prophète ouvrirait à cet étranger la porte de son harem. Les chevaux, je parle des nobles

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combattants du sport, habitent des palais. Leur râtelier est en bois de palissandre, et leur mangeoire en marbre blanc. Un peuple de palefreniers est à leur service, et ils reçoivent chaque jour la visite des plus illustres personnages. Ici le cheval vaut plus que l’homme, et bien des gens, à la vue du luxe et des soins qui entourent le pur sang, doivent accuser le sort de ne les avoir pas fait naître quadrupèdes.

A Londres, le cheval de luxe jouit d’une telle respectabilité en sa qualité de gentilhomme , que les cochers croiraient déshonorer leurschevaux s’ils les conduisaient dans des quartiers qui ne fussent pas fashionables. Il existe en ce moment deux théâtres italiens, le théâtre de Sa Majesté et celui de Covent-Garden. Ce dernier théâtre a l’irrémédiable inconvénient d’être situé près du marché aux fleurs et aux fruits ; aussi est-il peu fréquenté par la nohility. Cependant, quand un lord, attiré par le talent de Mario et la voix de la Grisi, consent à abandonner, pour un soir, sa loge de Her-Majesty’s-Theatre, il se rend en cab à Covent-Garden. Il veut bien s’encanailler de sa personne, mais, pour rien au monde, il ne compromettrait l’honneur de son attelage. Le premier pur sang historique a été Incitatus, ce cheval patricien dont Caligula, ce sportsman couronné, avait fait un consul.

SUa L’ANGLETERRE.

On comprend quelle passion, quelle fureur, quelle rage doit exciter dans la ville de Londres et dans toute l’étendue des îles britanniques l’annonce d’un derby. Depuis huit jours il n’était plus question que d’Epsom. Epsom avait fait oublier l’exposition et ses merveilles. Les hommes-affiches qui sillonnent la ville depuis Piccadilly jusqu’à Blackwall portaient d’immenses pancartes sur lesquelles on lisait : Great-Derby , Epsom races. Toutes les voitures étaient prêtes, tous les omnibus étaient retenus; les merveilleuses avaient dévalisé les magasins, car c’est un usage immémorial que toute femme à la mode doit inaugurer une nouvelle toilette au derby d’Epsom. Aussi, quand ce grand jour de mercredi 21 mai est arrivé, tout Londres était-il sur pied dès six heures du matin. Le ciel était gris, l’air humide et l’horizon menaçant. Mais ce jour-là, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il neige, peu importe : on court au turff comme le soldat au champ de bataille. D’ailleurs l’Angleterre ne compte jamais sur son soleil pour donner des fêtes, et elle a bien raison. A huit heures, nous nous installons au nombre de trente-un (on aurait pu tenir seize à la rigueur sans être trop gênés) sur l’impériale d’un carriage traîné par quatre chevaux enrubannés et ornés de cocardes roses, et nous partons de Trafalgar-Square en compagnie de cinquante autres

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carriages et omnibus qui chargeaient en même temps que le nôtre.

Charing-Cross, une rue aussi large que le boulevard, est déjà encombrée, et la file des voitures est telle que nous restons un quart d’heure dans Parliament-Street, juste en face de White-Hall. Un Anglais profite de cette halte forcée pour me montrer la fenêtre à la hauteur de laquelle a été dressé l’échafaud de Charles Ier. Salut, sombre souvenir! Mais en ce moment un autre Anglais m’invite à admirer Westminster, dont les clochetons et les ogives se reflètent dans le miroir de la Tamise. Nous repartons enfin et nous sommes sur le quai. C’est de ce point que Londres apparaît dans toute sa splendeur monumentale. Les ponts, la Tour, la Cité, Saint-Paul, les mâts pavoisés des navires, tout cela resplendit quand le brouillard le permet, mais le brouillard ne le permet jamais. Au pont du Vauxhall, une foule de piétons est assemblée pour voir le défilé des équipages ; toute voiture à quatre chevaux reçoit en passant les honneurs d’un hourra énergique, auquel on s’empresse de répondre en agitant les chapeaux en l’air. Sur tous les visages éclate une animation extraordinaire ; on dirait que l’Angleterre court à un combat qui va décider des destinées de la patrie. Après le passage du pont, deux routes se présentent qui conduisent éga-

lement à Epsom, et dans chacune trois files de voitures s’établissent aussitôt. A partir de cet instant, les chevaux impatients peuvent enfin prendre le galop ; les deux côtés du chemin sont bordés d’hommes, de femmes et d’enfants auxquels succèdent d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres enfants. Nous parcourons ainsi un espace de trois milles, et si les maisons qui se pressent et s’entassent les unes sur les autres n’étaient plus blanches et plus souriantes que celles de Londres, on pourrait se croire dans une rue de Londres : c’est la ville des cottages, et cette ville-là vous la retrouvez tout autour de la métropole dans une circonscription de plusieurs lieues ; ces fraîches demeures semblent échappées d’une décoration d’opéra. Les plantes grimpent contre les murailles et encadrent les fenêtres dans des touffes de feuillages et de fleurs. On aperçoit en passant, attablée auprès de la croisée, toute la famille qui prend le thé : le père, la mère et des nuées de jeunes filles, visages riants, têtes blondes qui égaient le foyer. L’Angleterre gagne à être vue à la campagne. Chaque cottage est précédé d’une miniature de jardin ; dans ces jardinets se promènent des jeunes femmes en robes blanches, en écharpes roses; malgré le froid' et en dépit d’un ciel brumeux parsemé de nuages noirs, elles tiennent audessus de leur tête une ombrelle ouverte. Flatterie per-

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due adressée à un soleil apocryphe. Elles regardent passer les cavaliers et les voyageurs avec un sourire mélancolique. Hélas ! c’est qu’elles ne quitteront pas Y home; elles n’assisteront pas aux splendeurs du derby. Ces cottages des environs de Londres sont les Tiburs de la bourgeoisie. Ils sont généralement habités par des négociants, lesquels ont dans la Cité un office où ils passent la journée à gagner des millions et qu’ils se hâtent d’abandonner aussitôt après la fermeture delà bourse, pour aller respirer, à quelques milles, un air moins chargé de vapeurs, de charbon et de suie.

Mais pendant que je regarde et que je cause, les équipages se pressent sur la route. C’est un triple ruban d’attelages. Dans des calèches conduites à la Daumont, les ladies, paresseusement couchées, -contemplent à travers le verre de leur lorgnon ce pittoresque spectacle d’omnibus et de malles-postes couronnés de grappes humaines. Les broughams, les flies , les cabs, les berlines roulent de conserve sans se heurter , pendant que les tandem , traînés par deux chevaux en flèche, glissent à travers cette forêt de voitures et disparaissaient dans un ouragan de poussière. Et pour veiller au maintien du bon ordre, pas d’escouades de sergents de ville comme chez nous, pas de gendarmes à cheval. De loin en loin on rencontre sur le bord de la route un policeman immobile, qui

semble la statue cle la loi en frac bleu. A moitié chemin, toutes les voitures publiques font halte à l’auberge de l’Ancre et de la Couronne. On descend, on se précipite dans la cour, où l’ale, le gin et le porter sont distribués, et chacun, avant de vider son verre, pousse trois hourras à la gloire du derby et de la vieille Angleterre [to old England). Sur les murailles de l’auberge est tracé en lettres majuscules le cri de guerre du moment : No popery (à bas le papisme) , et des milliers de poitrines répètent No popery ! Je lis aussi l’inscription suivante : The pope and the french bayonets , for ever John Bull can,t{ le pape et les baïonnettes françaises, John Bull ne les supportera jamais). Il n’y a rien à dire à cela : John Bull est parfaitement dans son droit en donnant carrière à son patriotisme; mais où John Bull a-t-il vu qu’il était menacé par les baïonnettes françaises? Un Anglais m’explique le sens de cette inscription, qui n’est, à ce qu’il paraît, qu’une protestation contre l’expédition et l’occupation du territoire romain par nos soldats. On remonte à l’assaut des voitures, on part, et au bout de quelques minutes, nous sommes enfin au beau milieu de la campagne. Des tapis verts émaillés de boutons d’or, des bouquets d’arbres plantés de distance en distance pour reposer la vue, des collines savamment accidentées, des vallons fleuris, et sur ces vastes pelouses, soignées et

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peignées comme le gazon de nos jardins, les grands bœufs qui paissent et les poulains qui bondissent ; illuminez cette verte nature d’un tout petit rayon de soleil, et vous aurez le paysage de convention des peintres du xvme siècle. On dirait que les campagnards de ces contrées ont copié nos toiles Pompadour. Wateau est le grand horticulteur et le grand silviculteur de l’Angleterre, de ce pays qui a transformé son soi rebelle en un immense jardin peuplé d’arbres, de fleurs, de gazon, et sillonné de petites rivières dont les rubans se déroulent à perle de vue et se tordent , serpents argentés, sur des nappes vertes et odorantes.

Voici le village d’Epsom, un village comme il ne s’en trouve qu’en Angleterre et à l’Opéra-Comique, des maisonnettes en bois dressées tout le long d’une rue garnie de larges trottoirs. Les villageoises ont des robes de soie, des chapeaux à plumes et des bottines en satin turc. Les villageois offrent un spécimen du parfait notaire. C’est au village .d’Epsom que s’arrête le rail-way. A dix heures il a déjà transporté pour sa part trente et quelques mille voyageurs. Nos chevaux, excités par le bruit des locomotives, redoublent d’ardeur, et leur sabot fait jaillir des étincelles en guise d’épigrammes ; les gens qui sont venus par le chemin de fer ont encore deux milles à parcourir pour arriver à l’hippodrome. Quant à nous,

rien qu’un coup de fouet, et nous sommes dans les plaines de l’Elide.

Tout le monde a vu, étalées dans la vitrine des marchands d’estampes, ces gravures babyloniennes de Martinn, où de petits points noirs habilement groupés représentent des émigrations de peuples; l’aspect de ce gigantesque amphithéâtre d’Epsom, où sont entassés des hommes, des femmes, des enfants, des chevaux, des voitures, une foule sans limites, omnia pontus , le crayon de Martinn seul pourrait le reproduire. De tous les côtés, au nord, au midi, à l’est, à l’ouest, sur la colline, dans la vallée, aussi loin que peut s’étendre le regard de l’aigle, la foule, toujours la foule. Les collines ont dépouillé leur robe verte, et elles apparaissent dans le lointain comme des masses noires ; la vallée est submergée par un océan dont les flots sont des têtes. Grimpez sur l’impériale de votre carriage, hissez-vous sur la pointe des pieds , tâchez de découvrir un nouvel horizon, et au hout de cet horizon vous apercevrez encore une ligne d’habits noirs, de chevaux et d’équipages. Ce cirque cyclopéen, dans lequel se pressent des centaines de mille d’individus, donne une idée de cette vallée de Josaphat où se trouveront réunies, au dernier jour du monde, les générations des générations. Quiconque n’a pas vu ce grandiose meeting, cette cohue sans pareille,

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ce tohu-bohu sans nom, ne peut se figurer l’effet imposant que produit cette masse d’êtres qui grouille dans un espace quatre fois plus vaste que le Champ-de-Mars, Cela ébahit, exalte, épouvante; au bout de trois minutes, j’avais le vertige.

Des baraques en bois que l’on nomme des booth , ornées de l’écusson de Saint-Georges et surmontées de l’étendard britannique, bordent le plateau dans toute sa circonférence ; au centre est le grand stand où se tiennent les gentlemen ridders et les fanatiques du derby. L’entrée du grand stand est de cinq schellings. Un des côtés du plateau est réservé aux omnibus, aux carriages, et en général aux voitures publiques. Sur le versant opposé sont rangés les équipages de maîtres. Chaque voiture paye une livre d’entrée dans le premier compartiment et deux livres dans le second ; mais le piéton, toujours privilégié en Angleterre, n’a pas un penny à débourser pour circuler dans toutes les parties de l’hippodrome. C’est le cheval qui fait les honneurs du turff, lui seul paie. Tous les lords, toutes les ladies, toute l’aristocratie des trois royaumes, attend le signal des courses. J’aperçois au milieu d’un groupe de sportsmen M. le duc de Nemours accompagné de M. Paul Daru ; à quelques pas, se promène, un stick à la main, et en toilette irréprochable, Sa Grâce sexagénaire le vicomte

Palmerston. Tl a abandonné le foreign-office pour venir jeter un regard mélancolique sur le premier théâtre de ses exploits. Dulces reminiscitur Argos. Cependant la trompette sonne , voici le signal ; aussitôt chacun se précipite vers l’impériale des voitures, et les femmes elles-mêmes ne reculent pas devant cet assaut hasardeux, Mais il ne s’agit que d’une petite course de quatre chevaux, et c’est tout au plus s’il y a cent mille livres engagées sur ces coureurs préliminaires. On se réserve pour la grande course des trente-deux pur sang, parmi lesquels on compte dix favoris. Quelque incroyable que puisse nous paraître ce fait, à nous peuple continental, qui ne comprenons pas celte bourse du derby où se font et s’engloutissent les fortune^, chacun de ces favoris représente au moins un demi-million sterling de paris (douze millions cinq cent mille francs). L’intervalle qui sépare la petite course de la grande est consacré au dîner : c’est l’heure pittoresque ; la table se dresse dans les calèches; chaque impériale d’omnibus se transforme en salle à manger. Le sherry, le porto, et surtout le champagne, coulent à flots. Le vin de Champagne est obligatoire ce jour-là, et l’on porte à deux cent mille le nombre des bouteilles qui vont être vidées en l’honneur des victorieux. Je dois ajouter que jamais encore je n’avais vu boire avec un pareil enthousiasme ; hommes,

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femmes, enfants, tout le monde fait son devoir. L’Angleterre est une grande nation !

Dans la partie réservée au high life , tout se passe de la même façon ; seulement, la nappe est plus blanche, le service plus splendide. Des domestiques en grande livrée, poudrés et enrubannés, servent leurs maîtres dans de la vaisselle plate. A cette solennité, le luxe met toutes voiles dehors ; il faut bien que les mendiants qui rôdent autour des équipages comme des chiens qui attendent un os, puissent contempler une fois dans l’année cet amas de richesses, ces coupes festonnées, ces couvercles ciselés, ces surtouts armoriés, ces montagnes d’assiettes d’or et d’argent. Quand la fashion aura dîné, elle fera jeter par ses valets la desserte de son repas aux affamés. Il faut voir aussi quels sinistres regards lancent en passant les troupes de bohémiens et de bohémiennes, ces éperviers qui se montrent par bandes dans toutes les fêtes de la Grande-Bretagne. Dans ces gypsies, qui portent sur la tête une torsade en calicot rouge, et dont quelques-unes sont remarquablement belles, vous ne retrouverez plus la poétique création de Gœthe. Mignon ne regrôtte plus les citronniers de la patrie ; elle vole les montres et les bourses sous le prétexte de dire la bonne aventure. Le soir, quand le turff sera désert, elle ne dansera pas sur la pointe du gazon, au clair de la

lune, mais elle fouillera chaque brin d’herbe, dans l’espoir de trouver quelque schelling égaré, quelque débris de vaisselle oublié dans l’emballage.

Connais-tu la contrée où, sous les verts ombrages,

Brille comme un fruit d’or le fruit des orangers?

— Que me font vos orangers ? répondra la fille du soleil ; les fruits d’or, ce sont les guinées. Je suis sans affections , sans enthousiasme et sans patrie , et si je parais à vos fêtes, c’est que j’y suis attirée par l’appât du vol, comme le corbeau par l’odeur du cadavre.

Cependant, sur un signe des policemen, la foule qui encombrait le turff est rentrée dans ses limites ; les trente-deux pur sang, montés par les jockeis à casaques et à toques bariolées , paraissent dans la lice ; une animation extraordinaire resplendit sur tous les visages ; l’anxiété se reflète même sur les traits de ces ladies qui étaient toutes au champagne quelques instants auparavant : c’est qu’elles-mêmes sont engagées dans des paris considérables. On me montre parmi les concurrents qui vont disputer la couronne olympique , Lamartine et Louis-Napoléon. Un Anglais placé sur Yobside d’un carriage voisin du nôtre me demande* si je veux parier pour Louis-Napoléon. Sur mon refus, il me dit : «Vous

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n’avez donc pas confiance clans le succès de Louis- Napoléon?» Et tous ces compatriotes de rire à gorge déployée de ce bon mot , qui passe pour une des plus fines plaisanteries de la journée. Mais les hourras retentissent de chaque côté de la haie des spectateurs. Voici Teddington, le favori des favoris, le roi, l’empereur du derby .

Des spéculateurs ont une telle foi dans son triomphe, qu’ils ont fait imprimer son portrait sur cent mille foulards qui seront vendus chacun dix schellings s’il est vainqueur. Si , au contraire , il est vaincu , tous les exemplaires réunis ne vaudront pas six pences. Qfest encore une manière d’engager un pari. Le propriétaire de Teddington , sir Henry Hawley, a hasardé pour sa part cent mille livres (deux millions cinq cent mille francs) sur les jambes de son .coureur. Que la sagesse des nations viennent nous dire, après cela, que l’argent ne se trouve pas sous le pied d’un cheval ! Depuis huit jours , dans tous les clubs de Londres , de Dublin , d’Edimbourg, de Manchester, de Liverpool, dans tous les public houses de la métropole et des capitales de comtés , des paris dans la proportion de un contre cinq ont été tenus en faveur de Teddington. Dans cette dernière minute qui 'précède le départ, les paris sont doublés, triplés, quadruplés ; des millionnaires jettent toute

leur fortune sur ce coup de dé. Les trente-deux coureurs sont en ligne ; combien sont opulents, enviés, admirés, parmi ces impassibles gentlemen qui, dans trois minutes, ne posséderont plus un schelling ! En attendant l’arrêt du destin , un dernier verre d’aï aux dieux inconnus, le coup de l’étrier de la fortune.

Sur un signe, l’escadron s’ébranle, et le turff palpite comme la foule. Un hourra formidable , échappé de deux cent mille poitrines , déchire l’air et salue le départ. Tous ces chevaux, pressés les uns contre les autres, glissent avec une telle rapidité qu’ils semblent à l’horizon un train de chemin de fer. Teddington suit quatrième ; il s’est laissé couper par trois rivaux. Puis , pendant cinq secondes qui pèsent comme un siècle , tout l’escadron disparaît derrière un monticule. Mais voici les casaques rouges, bleues , blanches , vertes , jaunes , qui pointent dans le lointain. Hourra! Teddington est second, et nous ne sommes qu’à la moitié de la course. Dans cet instant solennel , tout fait silenfe. Ces deux cent mille spectateurs sont autant de statues. On n’entend que le hop ! hop ! des jockeis et le bruit du tourbillon. All’right (tout est bien), comme on dit ici. Les trente-deux coursiers passent devant nous comme trentedeux éclairs. En un clin d’œil ils sont au poteau. Sir HenryHawleya gagné ses deux millions cinq* cent mille

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francs , et le marchand de foulards ses cinquante mille écus. Teddington est vainqueur 1 J’ai bien fait de ne pas tenir pour Louis-Napoléon. Il arrive dernier. AU’ right.

Vous croyez que tout est terminé; c’est alors que tout commence. Des volées de pigeons sont aussitôt lancées dans l’air ; des milliers de courriers sont expédiés dans toutes les directions. Ces pigeons vont annoncer la victoire de Teddington dans toutes les villes des trois royaumes et jusqu’à Bruxelles ; ces courriers sont attendus dans tous les endroits où ne fonctionne pas encore la télégraphie électrique. Une presse, placée au milieu de l’amphithéâtre, imprime des milliers de bulletins qui sont vendus , moyennant six pences , par des boys , lesquels se répandent dans toute l’étendue du meeting en poussant des cris de cormorans effarouchés. Le bouchon des bouteilles de champagne recommence à sauter, les verres s’emplissent et se vident pour s’emplir et se vider éhcore , et le triomphateur Teddington est amené en face du grand stand , devant les gentlemen ridders , qui se découvrent et saluent. Hommage d’autant plus grand qu’il est moins prodigué. En Angleterre , on n’ôte pas son chapeau même devant les femmes ; cet honneur n’est accordé qu’aux chevaux.

Je suis -persuadé qu’à part les étrangers, il n’y avait

pas dix personnes sur cet immense terrain qui ne fussent intéressées dans cette course. Les gens du peuple parient comme les lords ; toute la différence est dans la valeur du pari. J’ai été témoin d’un fait qui prouve combien est profondément enracinée dans: le caractère national cette fureur de risquer des sommes exorbitantes. Un jeune gentleman que j’avais rencontré dans une des grandes librairies de Saint-James Street, chez Sam, me dit, quelques instants avant la course, qu’il voudrait bien hasarder quelques guinées en faveur de Teddington, mais que tout le monde étant engagé, il ne pouvait parvenir à trouver un tenant. Au moment où il me parlait, passait un des rois du sport, lord Spencer, à qui il fit part de sa mésaventure, et qui lui répondit : « J’ai votre homme, attendez quelques instants. » En effet, cinq minutes n’étaient pas écoulées que se présentait, de la part de lord Spencer, un homme assez mal vêtu et dont les formes rudes et le langage grossier annonçaient un ouvrier anglais. C’était un maçon. Le gentleman lui proposa un pari de quarante livres, mais le maçon répondit avec dédain : « Ce n’était pas la peine de me déranger pour si peu ; je ne parie pas moins de cinq cents livres, » et il s’en alla. On m’apprit alors que ce maçon était le représentant de tous ses camarades, qui avaient fourni chacun quelques schellings

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pour constituer une somme dont le chiffre se montait à trois mille livres sterling (soixante-quinze mille francs). Il en est de même pour les autres corporations d’ouvriers ; toutes ont leur représentant sur le turff, et elles s’entendent pour lutter contre les lords. L’année dernière, les corporations avaient réalisé un gain considérable, mais elles ont eu le dessous au derby de cette année. On m’a cité un membre du club de New-Market, M. Davis, autant que ma mémoire est fidèle, qui a perdu pour son compte soixante-quinze mille livres : et, chose inadmissible au premier abord, des gens très au courant du sport m’ont affirmé que le déplacement monétaire qui se faisait chaque année aux courses d’Epsom pouvait être raisonnablement évalué à trois cents millions de francs. Quelques-uns poussaient leur évaluation jusqu’à un demi-milliard.

Evidemment les courses anglaises sont le résultat d’une sorte de pléthore de guinées. Il existe en ce pays des gens si riches qu’ils ont besoin pour se sentir vivre d’éprouver les fortes émotions de la perte ou du gain. Au fond de toutes ces folies, cependant, il y a un but sérieux. Je n’ai pas, pour ma part, une admiration excessive pour le cheval anglais, ce cheval factice, aux jambes grêles, au corps allongé, fabriqué par la main de l’homme et qui ressemble à un grand lévrier, mais l’An-

gleterre le voit d’un œil plus favorable, et, d’ailleurs, il est incontestablement le premier coureur de l’univers. Ces courses, pour lesquelles on déploie tant de pompe et de magnificence, ont excité l’émulation des éleveurs, et celte émulation se répandant de proche én proche, a gagné les propriétaires de bestiaux et profité à l’agriculture. On peut dire que le peuple anglais a tout refait dans son pays, en commençant par le sol. Dieu lui avait donné un bœuf étique, il en a fait le roi des pâturages européens. Ainsi pour les autres bestiaux, qui sont superbes et innombrables. L’Angleterre est le pays où la consommation de la viande est la plus grande, et où cette viande, de qualité excellente, se vend à meilleur marché. Si nous mettons de côté les paris et les autres excentricités du turff britannique, il faut reconnaître que nos courses du Champ-de-Mars et de Chantilly ne sont que de misérables contrefaçons. En France, on est sportsman par ton, ici par croyance. Chez nous, l’hippodrome est une mode ; chez nos voisins, c’est un devoir et une passion. L’amour du cheval, pour tout dire, est une des religions de l’Angleterre.

A six heures du soir, les courses de cette grande journée étaient terminées. Aussitôt les chevaux sont amenés et attelés. Les cavaliers partent les premiers pour n’être pas arrêtés par l’encombrement des carriages. Cette pré-

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caution n’est pas inutile. Toutes ces voitures s’ébranlant à la même minute, dans la même direction, sont forcées de stationner des heures entières. Trois rubans s’établissent, et l’on ne peut aller qu’au pas. Des voyageurs d’un carriage passent tranquillement sur l’impériale d’un omnibus voisin , au risque de se rompre le cou. On se fait des visites d’une voiture à une autre voiture. Mais on a bu beaucoup dans la journée, et en Angleterre comme ailleurs, il y a un Dieu pour les gens qui ont fêté la vigne. On compte deux sortes d’ivresses de ce côté de la Manche : l’ivresse causée par l’ale, le porter, les liqueurs fermentées, et l’ivresse qui résulte de l’absorption des vins de France. La première est taciturne, la seconde gaie et bruyante. Or, ce sont, on se le rappelle, les coteaux d’Aï et d’Epernay qui ont fait presque tous les frais de la journée. Aussi la gaîté estelle communicative. On chante, on cause, on se livre à des plaisanteries qui doivent être d’excellent aloi, si j’en juge par les gros rires qu’elles provoquent de toutes parts. Les Frenchmen servent de point de mire aux traits des loustics. « Monsieur le Français, avez-vous perdu beaucoup d’argent au derby ? » Et tout le monde d’éclater. D’autres, qui n’ont pas encore pénétré aussi avant dans les arcanes de notre langue, se contentent de nous dire en passant, avec l’accent que vous savez :

« Bonjour, monsieur le Français, comment vous portezvous? » Et les rires recommencent de plus belle. Des gentlemen qui, le matin, étaient graves comme des procureurs au Châtelet, ont troué leur chapeau pour y planter au sommet des poupées à ressort et des coqs en pain d’épices. Grattez le gentleman, vous trouverez FalstafF. Le coq en pain d’épices est un produit particulier du terroir, il est au derby d’Epsom ce qu’était autrefois le mirliton à la fête de Saint-Cloud. Toutes les faces sont illuminées, tous les yeux brillent comme des escaboucles. L’Angleterre est gaie, l’Angleterre est heureuse, l’Angleterre se demande s’il y a un spleen au monde, et il n’a fallu que deux cent mille bouteilles de vin de Champagne pour opérer ce prodige !

Des femmes passent dans des calèches conduites à la Daumont, et de l’impériale des omnibus on leur jette de la farine. Je suppose qu’elles vont se fâcher ; au contraire, elles prennent part à l’hilarité générale et ripostent par des quolibets. Il est dix heures, et nous sommes à peine à la moitié du chemin ; nous avons mis quatre heures pour faire trois lieues. Mais les carriages, les cabs, les tandem, les Aies, les malles-postes, les calèches elles-mêmes ont une soif de damnés, et l’on s’arrête à toutes les tavernes. La joie va crescendo , comme la soif. Tous ces gens qui avaient quitté le turff avec des

habits noirs ont maintenant des paletots blancs. Cette métamorphose est causée par les nuages de farine qui pleuvent de tous les côtés. Se jeter réciproquement des poignées de farine et même de poussière quandla farine vient à manquer, c’est le comble de la gaîté anglaise. Les cochers ronflent sur leur siège comme des toupies. Dans toute cette foule les seuls êtres raisonnables ce sont les chevaux. Enfin, après six heures de cris, de contorsions, de rires, de chansons et de hourras modulés sur tous les tons, nous entrons dans Londres. Tel est, en résumé, le spectacle de cette journée qui commence comme une procession et qui finit comme une descente de la Courtille.

En France, le gouvernement se serait cru obligé de déployer tout le luxe de sa force armée pour veiller au bon ordre ; tous ses escadrons de gendarmes, toutes ses escouades de sergents de ville ne lui auraient pas suffi : il aurait encore échelonné des piquets de' troupes de ligne sur la route. A cette solennité d’Epsom, il n’y avait pas cinquante policemen et l’on n’a pas eu un accident à déplorer.

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