LETTRE ONZIÈME
Londres, 3 juin.
Je parlais l’autre jour des courses d’Epsom. Il s’agit aujourd’hui d’une autre course, d’une course dont le • turff est la Tamise. Teddington se repose sur sa litière triomphale , et les sportsmen de la veille, transformés en marins, se préparent à un derby nautique. L’Angleterre a un coureur plus rapide encore que le cheval, c’est le vaisseau. Lord Londesborough, amiral de la flottille des yachts de plaisance, avait invité un assez grand nombre d’étrangers à cette aristocratique naumachie. A huit heures du matin, nous nous embarquons au pont de Londres sur un bateau à vapeur, le Ruby, qui va nous conduire à Gravesend, où est mouillée la flottille. De là nous monterons sur un yacht qui descendra le fleuve jusqu’à son embouchure. Le steamboat part comme une flèche et glisse à travers les mille embarcations qui
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montent et qui descendent cette grande rue de Londres appelée la Tamise. En quelques tours de roues, nous sommes devant les docks, une ville dans une ville. Trente mille ouvriers sont occupés chaque jour à charger et à décharger les vaisseaux, une forêt de mâts qui s’étend jusqu’à Greenwich. Greenwich est le rendezvous de la population dominicale. C’est le Saint-Cloud de Londres. En face est Blackwall , autre buen retiro dont les maisons semblent peintes à la suie. Les mes de Blackwall sont littéralement macadamisées avec de la poussière de charbon de terre. Bientôt nous apercevons les yachts pavoisés, et nous abandonnons le bateau à vapeur. Nous sommes à Gravesend, une petite ville italienne transportée du royaume de Naples sur le bord du fleuve britannique.
La flottille est composée de quinze yachts qui lèvent l’ancre et s’élancent comme des hirondelles à la suite du yacht amiral le Musquitto. Je ne sais s’il existe dans les quatre parties du monde un salon plus somptueux que les cabines de ces coquettes embarcations : des escaliers en palissandre, des tables et des étagères en bois de rose, des fauteuils sculptés, des divans recouverts en satin, des glaces dans toutes les encoignures, des tableaux de prix, l’or et l’argent ciselés et festonnés, tout ce que l’imagination peut rêver de plus fastueux, le bou-
doir d’une favorite. On me fait passer dans une cabine attenante à celle que je viens de visiter. C’est la bibliothèque, Elle se compose d’enviTon douze cents volumes, chiffre raisonnable et plus que suffisant pour charmer les ennuis d’une traversée. Je remarque que les ouvrages français dominent dans les rayons. George Sand, Lamartime, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Jules Janin, Alphonse Karr, Alfred de Musset, Scribe, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, la plupart de nos écrivains modernes naviguent de conserve et vont assister avec nous aux régates du Royal Thames yacht club. Je vois dans un rayon supérieur un exemplaire magnifiquement relié du Voyage en Orient , de Gérard de Nerval, ce Sterne français. M. Paul de Kock brille par son absence, phénomène assez rare, car c’est encore lui qui a le glorieux privilège d’initier la belle société de Londres aux délicatesses de notre langue. Un libraire français, établi depuis dix ans en Angleterre, m’a assuré que les plus grandes dames, après avoir parcouru les livres de nos écrivains littéraires, revenaient avec une constance obstinée et une curiosité toujours nouvelle à l’auteur de Monsieur Dupont et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Comment s’y seront prises ces sectatrices du cant pour demander, dans les librairies, ce livre de M. Paul de Kock dont le titre audacieux effarouchait, à bon droit la
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pudeur des lectrices parisiennes? Le stratagème mis en œuvre par les ladies pour se procurer ce bienheureux ouvrage serait d’autant plus intéressant à connaître, qu’il est encore aujourd’hui certains poëmes de lord Byron qu’une femme n’avoue pas avoir lus. A l’heure qu’il est, Lord Byron est encore à l’index dans son pays. Parmi les nombreuses irrévérences que j’ai eu le malheur de commettre, il en est une qui dépasse de beaucoup toutes les autres. Je pris un jour la liberté de parler à une dame du poème de Don Juanf en homme très-convaincu qu’elle connaissait cette œuvre du plus illustre poète de la Grande-Bretagne. Mais je vis avec stupéfaction le visage de mon interlocutrice se couvrir d’une subite rougeur. Je venais de la forcer de s’abriter derrière le sempiternel bastion de la pudeur britannique, l’éventail. Enfin, lorsque se furent écoulées les quelques secondes consacrées à la honte par le despotisme des convenances, elle voulut bien reprendre sa figure souriante et me dire qu’elle me pardonnait parce que j’étais un barbare ( stranger ) ; mais que jamais un gentleman ne se serait permis d’avoir d’elle une telle opinion. Barbarus hic ego sum.
J’avoue que, malgré la remontrance, je ne me laissai pas prendre à cette charmante hypocrisie. J’osai regarder mon interlocutrice en face et je pris la liberté de lui
dire : « Il est bien convenu que pas une dame d’Angleterre 11e connaît Byron ; mais , entre nous , Pavez-vous lu? La dame se mit à rire et me répondit en recourant encore une fois à l’éventail : How curions those French are ! que ces Français sont donc curieux !
Je demande pardon de la digression, et nous remontons sur le pont du yacht, non sans avoir préalablement accepté un toste à la prospérité de la France, toste auquel nous répondons par une rasade de porto à la gloire de l’Angleterre, procédé de gens qui savent vivre, politesse sans conséquence de part et d’autre. Il y a une demiheure au plus que nous avons appareillé , et déjà Londres disparaît dans le brouillard, ses villas, ses cottages, ses palais et ses masures. La flottille glisse sur la pointe des vagues et dépasse les gros steamers ; les arbres , les champs , les vallées , les collines fuient derrière nous comme emportés par une rafale ; la nature entière a le mors aux dents. Les matelots des yachts sont des lords d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande, marins fashionables, en souliers vernis et en gants paille, qui connaissent la manœuvre comme de vieux loups de mer. Sur le pont du yacht amiral nous apercevons des dames qui se promènent , parmi lesquelles , la comtesse d’Essex et la • marquise de Norfolk. LadyPaulet, une des merveilleuses du high life , est à bord du yacht de lord Paulet.
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Lorsque nous serons arrivés à l’embouchure d u fleuve, si quelqu’un a le mal de mer, tenez pour certain que ce ne sera aucune de ces blondes et frêles ladies. Elles ont déjà sillonné tous les océans , il n’est pas de parages qui n’aient reçu leur visite. La patrie de l’Anglais et de l’Anglaise est partout où il y a une goutte d’eau. Quand un lord sent l’approche de cet invisible ennemi qui s’appelle le, spleen, il abandonne son château ou son palais , et se confie au coursier à la crinière d’écume. Les trois ou quatre hommes d’équipage vivent toujours à bord , occupés à cirer et à frotter le pont, qui brille comme un miroir. Où veut aller sa seigneurie? demande le pilote ; — à Naples, à Athènes, à Pétersbourg, à Constantinople? Et aussitôt le yacht bondit sous le gouvernail comme le cheval sous l’éperon. Dans l’espace de quelques mois, le propriétaire de la frêle embarcation a touché barre aux quatre coins de l’Europe. Où qu’il aille, il dort sous le pavillon de sa patrie. Il emmène sa famille, ses domestiques, ses cuisiniers dans son palais flottant, un palais qui ne coûte guère que cinquante mille écus d’entretien. On comprend cet orgueil de la nation britannique qui voit l’Angleterre partout où l’océan promène ses vagues sous le soleil ; ce que l’on comprend moins , c’est que ce peuple pérégrinateur reste immobilisé dans ses idées, dans ses mœurs et cui-
rassé dans ses préjugés. Comme il en est parti, il revient à son nid battu par les flots. On dirait que l’Anglais passe à travers les nations enveloppé dans un manteau de caoutchouc.
Après quatre heures de marche, nous sommes arrivés àErith,point de départ de la course. Aussitôt les canots qui doivent concourir sont divisés en trois classes. Pour chacune de ces classes il y a un prix consistant pour la première en une magnifique Neptune en argent acheté chez Mortimer. Le commodore lord Alfred Paget, monté sur le tambour d’un steamer, donne le signal du départ. L’artillerie et les hourras retentissent. Musquitto , à lord Londesborough , a une grande avance sur son concurrent Cynthéa. Tout le monde tient pour Musquitto, qui vient de tourner premier le phare du Nore-Light, limite de la course en bâs de la rivière ; mais tout à coup le vent s’abat et la voile de Musquitto tombe et pend le long du mât comme l’aile d’un oiseau blessé. Cynthia , à John Wiks esquire , gagne sur son rival et arrive premier. Les prix de la seconde et de la troisième course ont été gagnés par Mazeppa et Wisptr. C’est lord Paget qui a distribué les prix au son de l’artillerie et de la musique militaire.
Ces régates avaient attiré une foule considérable. Parmi les personnages marquants, on citait le marquis
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de Londonderry, le marquis d’Anglesea, ainsi que beaucoup d’autres gentlemen et ladies dont j’ai oublié le titre et le nom.
À six heures du soir , nous étions de retour à Londres, où lord Londesborough avait fait préparer un dîner pour tous les invités, lesquels se sont donné, en se séparant , rendez-vous aux courses d’Ascott, qui auront lieu jeudi prochain.
Il faut bien que je parle maintenant de la grande solennité de samedi dernier. C’était l’anniversaire de la naissance de la reine. A dix heures du matin, le prince Albert , accompagné du duc de Saxe-Cobourg , du duc de Wellington et du marquis d’Anglesea, passait la revue des gardes du corps et des horse-^iards dans Saint-James-Park , pendant que la revue des autres troupes avait lieu à Woolwich. A midi commençait l’interminable cérémonie du drawing-room au palais Saint-James. La nobility avait mis dehors tout son or, toutes ses fleurs, toutes ses plumes, tous ses diamants, pour frapper les étrangers d’admiration. Jamais encore, disait-on autour de moi, on n’avait vu une pareille exhibition de toilettes et d’épaules. De toutes les femmes civilisées , les Anglaises sont les seules qui soient assez sûres de leur beauté pour se montrer en plein jour en toilette de bal , décolletées jusqu’à la ceinture , le front
et le sein constellés de diamants, et bravant sans sourciller le feu de cent mille regards.
Dans la crainte que les moindres détails du spectacle n’échappent à la foule formée en double haie sur le parcours des carosses, les stores sont tout grands ouverts. Comme les voitures ne vont qu’au pas et font halte de distance en distance, l’œil du vulgaire peut s’égarer à loisir sur ces aristocratiques trésors dont la plus grande partie a l’inconvénient d’avoir été admirée par la précédente génération.
11 y a deux files d’attelages enrubannés , encocardés, empanachés et caparaçonnés de toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Les domestiques, non moins fleuris que les chevaux, se tiennent, armés de leurs longues cannes, derrière la voiture, et droits comme des piquets. J’en ai vu jusqu’à quatre postés sur le même strapontin. Pendant le défilé, des spectateurs obligeants citent le nom des ladies et disent ce qu’elles valent (J’en demande bien pardon au lecteur, mais l’expression est anglaise.) Celle-ci vaut cent mille livres sterling, celle-là deux cent mille ; la duchesse de Sutherland a une valeur prodigieuse : elle vaut par ses innombrables propriétés en Angleterre, en Irlande et en Ecosse ; elle vaut encore par ses diamants, les plus riches des deux îles, et si j’osais, j’ajouterais qu’elle vaut également par sa beauté,
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quoiqu’elle soit menacée d’être bientôt grand’ mère, Mme de Sutherland, que l’on appelle ici la grande duchesse, est véritablement, sous le rapport de l’éternelle jeunesse bien entendu, la Ninon du xixe siècle. On dit qu’elle vient d’expulser de ses propriétés d’Irlande des centaines de familles, des villages entiers pour pouvoir transformer ses domaines en prairies artificielles. Que voulez-vous ! la grande duchesse veut, valoir encore davantage. Voici le marquis de Westminster, qui possède la plus grande partie du West-End, un petit coin de Londres plus vaste que le faubourg Saint-Germain ; puis le duc de«Bedford, le duc de Buccleugh, le duc de Burlington, le duc de Richmond, le duc de Northumber- Jand ; ces six lords réunis valent des millions de livres sterling. Us partagent , avec trente autres personnages tout au plus, la nue propriété de la métropole. Aussi quels laquais galonnés ! quels splendides attelages ! Chez quelle nation du continent trouverez-vous ces lieues de diamants, de rubis et d’opales, ces montagnes d’argent et d’or, ce luxe qui éblouit, cette splendeur qui épouvante? — Voilà pourtant le spectacle que vous avez perdu chez vous en faisant des révolutions, me disait un Anglais émerveillé comme tout le monde; ce qui ne m’empêchait pas de conclure , à part moi , que dans un pays où l’or est tout, il vaut mieux être métal que citoyen.
Le soir, toutes les rues sont illuminées, la foule crie à tout instant: The queenl God bless lier! Les clubs, les restaurants, les fournisseurs de Sa Majesté, les théâtres, les hôtels des compagnies d’assurances sont ornés d’une décoration qui consiste invariablement en un Y. et un R., initiales de Victoria Regina, surmontées d’une étoile et de la couronne impériale. Cependant Regent- Street-Pall-Mall se distingue par un magnifique transparent d’un effet très-pittoresque. La reine, debout et en costume royal, reçoit les tributs et les hommages des différentes nations du globe. Les peuples de l’Inde, dans la position des envoyés d’Artaxercès à Hippocrate, versent des trésors et déposent des cachemires sur les marches du trône britannique. L’Allemagne chante la gloire de Victoria en s’accompagnant de trombones démesurés dont les colossales proportions dépassent celles des instruments de Sax. La Russie s’empresse de lui apporter ses plus riches fourrures. Quant à la France, elle est représentée par un garde national enthousiaste, lequel presse son mouchoir sur son cœur, et tendant son schako vers la reine, semble demander pardon à Sa gracieuse Majesté de n’avoir pas pour le moment un cadeau plus digne d’elle à lui offrir. Ce gigantesque transparent, peinturluré dans le goût d’une enseigne de village, obtient un succès prodigieux. Depuis huit heures jusqu’à
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minuit il est salué par les hourras de plus de cent mille spectateurs. L’Anglais est très-indulgent pour tout ce qui ressemble, même de loin, à un objet d’art. L’ingénieux industriel qui a exposé cette annonce à la détrempe espère bien qu’elle lui rapportera au moins autant que les réclames qu’il fait chaque jour insérer dans le Times.
Mais Soyer a été encore plus ingénieux. Depuis deux jours il avait annoncé qu’il ferait rôtir deux bœufs en riionneur de l’anniversaire de la reine, et qu’il espérait bien que tout bon Anglais résidant à Londres s’empresserait de venir ce jour-là au Symposium pour manger du bifsteck royal. Partout ailleurs, on aurait pris pour ce qu’elle valait cette proclamation dynastique et culinaire; mais en Angleterre on ne plaisante jamais sur un sujet aussi grave, et la preuve, c’est que le soir, le Symposium était littéralement encombré. Gentry, nobility, commonalty, tout le monde voulait se montrer bon Anglais la fourchette à la main. Le surlendemain, pour récompenser Soyer de son zèle, la duchesse de Sutherland, la duchesse de Bedford et la comtesse d’Essex lui faisaient savoir qu’elles iraient déjeuner au Symposium. C’était donner à rétablissement le baptême aristocratique. Voilà pourtant comme un bœuf rôli à point peut faire la fortune d’un cuisinier.
Il était dit que ce jour-là le puff dépasserait toutes les limites. Le soir, le bruit se répand qu’une révolution a éclaté à Paris et que Louis Bonaparte vient d’être assassiné ; des hommes courent les rues avec des imprimés à la main, en criant à tue tête : Express from Paris. Tout le monde se précipite vers les new’smèn, et c’est avec la plus grande peine que je parviens à me procurer, moyennant douze sous (six pence), un petit papier dont je cite textuellement le premier paragraphe : « We stop the press to announce that Luis Napoléon has been assassinated. B y some it issaid lie is shot de ad; by others that he is only wonded in the right arm. » Traduction : « Nous suspendons uotre tirage pour annoncer que Louis-Napoléon vient d’être assassiné. Selon les uns, il a été tué sur le coup ; selon les autres, il a été seulement blessé à l’épaule droite. » Le reste de l’imprimé donnait heure par heure les détails de l’insurrection victorieuse. Cela éUTit conçu dans les termes suivants :
Trois heures. — Le Louvre est pris par le peuple.
Trois heures et demie. — L’hôtel de ville vient de se rendre.
Quatre heures. — Les insurgés sont maîtres de la capitale.
L’inventif auteur de ce canard allait même jusqu’à
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citer des noms propres. Le tout était terminé par un bouquet de réflexions philosophiques sur le malheur des révolutions.
On comprend facilement l’émotion causée au premier moment par cette foudroyante nouvelle. On courait de tous côtés pour avoir des détails. A sept heures du soir, Paris était brûlé... à Londres. Enfin on connut bientôt la vérité. Il ne s’agissait que d’une honnête spéculation. Le mystificateur avait réalisé un petit bénéfice de quatre à cinq cents livres. La police n’a songé à arrêter les distributeurs d’imprimés que lorsque tous les imprimés étaient vendus.
Quelques jours avant cet anniversaire, l’hôtel du duc de Devonshire avait été témoin d’une fête vraiment intéressante. Les auteurs les plus célèbres de Londres ont formé une société d’encouragement pour les jeunes hommes de lettres, et de secours pour les littérateurs malheureux. C’est Charles Dickens, ce talent si puissant et si original, qui a eu l’idée de cette association. Les associés se sont entendus pour donner quelques représentations dramatiques dont le produit doit être affecté à une caisse de secours. Le duc de Devonshire s’empressa de mettre son salon à la disposition des artistes improvisés, et sir Edward Bulwer Lytton écrivit une comédie qu’il donna en toute propriété à la société de la littéra-
ture et des arts. La reine et le prince Albert signifièrent de leur côté leur intention d’assister à cette première représentation, dont le prix du billet fut fixé à cinq guinées (130 fr.).
Devonshire-House est située dans Piccadilly. Je ne veux plus rentrer dans les descriptions à perte de vue : c’est toujours le même or, le même éclat, le même luxe; lorsqu’on a visité ces clubs et ces palais de la ville de Londres, on soupire après le petit appartement parisien; comme Horace dans le palais de César, on envie la simplicité de Tibur, paterna rura. Pourtant, je dois reconnaître que le salon de Devonshire-House se distingue par une magnificence peu commune en ce pays , par la magnificence du goût. Une belle fresque de Verrio décore le plafond, et si dans les ornements le ton criard de l’or, trop prodigué peut-être, fatigue un peu la vue, l’œil et l’esprit se reposent avec calme sur des toiles d’un rare mérite, sur des peintures de maîtres. Quand la reine eut pris place dans sa loge, ayant à ses côtés le royal consorts l’orchestre entonna le God save the queen de rigueur, après quoi la représentation commença.
Je ne suis point assez familiarisé avec la langue anglaise pour porter un jugement sur l’œuvre nouvelle de sir Edward Bulwer; tout ce que je puis dire, c’est que cette
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pièce, inti tulée Not sobad as we seem (Nous ne sommes pas si mauvais que nous le paraissons), a reçu pendant toute la durée de la représentation des marques d’approbation non équivoque. Ce parterre de grands seigneurs et de grandes dames semblait prendre le plus vif intérêt à la nouvelle production de l’auteur d ’ Eugène Aram et de la Dame de Lyons.
A la chute du rideau, Sa Majesté se leva et fit gracieusement inviter les artistes amateurs à reparaître sur la scène pour recevoir les applaudissements de l’assistance. Ils étaient une douzaine à peu près, au nombre desquels MM. Charles Dickens, John Forster, Mark Léman, un des plus spirituels rédacteurs du Punch , Dudley Castello, collaborateur à’ Ainsworth’ s magazine, et Westland Marston, un des premiers dramaturges de l’Angleterre. Parmi les littérateurs et les artistes qui assistaient à cette solennité comme simples spectateurs, on m’a montré l’éminent historien M. Macauley, M. Thackerai, dont la réputation littéraire a depuis longtemps déjà franchi le détroit ; Albany Fonblanque, rédacteur de Y Examiner ; le célèbre peintre Martinn, et la Corinne de la Grande-Bretagne, la belle madame Norton.
La représentation a été suivie d’un grand bal.
Les artistes amateurs qui ont joué à Devonshire-House
vont représenter le nouveau drame de sir Edwar Bulwer sur un des théâtres de Londres , et ils se proposent même d’aller donner quelques soirées dramatiques dans les principales villes de l’Angleterre. La représentation de Devonshire-House a rapporté à elle seule à la Caisse de l’association deux mille livres sterling.
Dans quelques jours la belle saison de Londres va finir. Aussitôt après les courses d’Ascott, qui ont lieu après-demain, la nobility émigrera sur le continent ou retournera dans ses châteaux. C’est ainsi que cela se pratique chaque année. La reine elle-même se dispose à quitter l’Angleterre et à aller passer quelque temps à l’ile de Wight. Cependant, avant son départ, elle donnera un bal costumé au palais Buckingham. Les invités ne seront admis qu’en costume du temps de Charles II ou de Louis XIV. Il sera curieux de voir Sa Grâce lord Wellington en cavalier de Charles II.