LETTRE NEUVIÈME
Londres, 23 mai.
Il ne s’agit pas seulement de soirées; les banquets vont leur train, un train d’enfer. On n’a jamais tant dîné qu’en ce moment dans cette bienheureuse ville de Londres. Ici, l’heure du dîner est l’heure solennelle ; c’est le#moment consacré au repos, c’est même à peu près le seul repas de la journée ; aussi se prolonge-t-il ordinairement très avant dans la nuit. L’Anglais, tout entier à ses affaires, n’est pas assez riche de son temps pour consacrer une demi-heure à son déjeuner. Il avale deux tasses de thé le matin et court à la bourse ou partout où l’appelle l’amour du gain. A cinq heures il est libre, et c’est dans les tavernes ou dans les clubs qu’il fête, le verre en main, sa liberté.
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Nous avons eu cette semaine le banquet des sculpteurs qui ont exposé, le banquet des commissaires, le banquet du club commercial et le banquet de la presse des deux mondes. C’est à Gore-House qu’a eu lieu ce repas monstre où un bœuf tout entier a été offert à l’admiration et à l’appétit des invités. A cinq heures, trois cents journalistes de tous les pays étaient réunis dans les vastes jardins de cette opulente demeure, où sont encore gravés sur la façade le chiffre et les armoiries de lady Blessington. Sur la pelouse du fond du jardin, s’élevait le four monumental dans lequel cuisait au gaz un des descendants du dieu Apis. Trente marmitons surveillaient la cuisson de cette pièce de résistance, et l’immortel Soyer, le pantagruélique cuisinier, commandait lui-même aux apprêts de ce festin digne des héros d’Homère. Quand on eut constaté que ce gigantesque rôti était cuit à point, il fut enlevé par une quinzaine de garçons et conduit triomphalement dans la salie du banquet au son de la musique, qui jouait l’air national Rule Britannia , et aux applaudissements des Anglais, dont l’enthousiasme éclatait naturellement à la vue de ce beefsteak cyclopéen.
A six heures et demie, chacun prit place autour d’une table circulaire splendidement dressée et surchargée de mets extravagants. Les échansons du symposium ver-
saient alternativement les vins de France et de Portugal.
Au dessert, commença l’innombrable série de testes, qui sont l’appendice indispensable de tout dîner anglais. Premier toste : A la reine d’Angleterre ; applaudissements, musique et absorption générale de liquide. Second toste : Au prince Albert ; musique, applaudissements et nouvelle rasade. Troisième toste : Au prince de Galles ; les verres continuent à s’emplir et à se vider. La reine ayant sept enfants, il était à craindre que l’on n’épuisât la cave de Soyer avec la série des rejetons dynastiques, mais Soyer coupa court à cette litanie royale et bachique en portant le quatrième toste à la famille royale .
J’avais la jiaïveté de croire que tout était terminé. Hélas ! nous n’étions pas au bout. Les tostes particuliers, à Wellington, à la presse du Nord, à la presse du Midi, de l’Ouest et de l’Est, se mirent à défiler avec une telle rapidité que c’était tout au plus si, en faisant preuve de la plus étonnante activité, on avait le temps de remplir son verre et de le vider. A neuf heures, j’avais compté vingt-trois libations générales, et mon voisin m’assurait que nous n’étions qu’au début , et de fait les speech commencèrent en anglais , en allemand , en danois et én hollandais, sans compter un speech belge qui avait bien son prix, malgré son fumet de contrefaçon.
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Tous ces discours inintelligibles reportaient mes souvenirs vers le congrès de la paix, où M. Elihu Buritt faisait, en anglais, une réponse à M. Emile de Girardin, qui lui avait adressé une demande en français.
Cependant, la France n’avait pas encore dit un mot, et les étrangers attendaient avec une vive impatience qu’elle prît la parole. On demandait, de toutes parts, et avec tous les accents, M. Jules Janin ; mais M. Janin avait fait défaut à l’invitation. Plus modeste que Cicéron, il s’était dérobé au triomphe. A son défaut, M. Achille Jubinal se leva et lit un discours pyrotechnique qui obtint le plus grand succès. Du reste, l’entente la plus cordiale régnait parmi toutes ces races et ces plumes diverses. Peut-être s’entendait-on d’autant mieux qu’on se comprenait moins ; l’harmonie des intelligences naissait de l’anarchie des dialectes. On m’a dit qu’à deux heures du matin les tostes et les speeches duraient encore.
On parle en ce moment d’un grand banquet que la presse anglaise veut offrir à la presse étrangère ; puis viendra après le banquet de la presse étrangère aux journalistes de la Grande-Bretagne. On voit que nous ne sommes pas au bout des festins, et, par les tostes qui les suivent, cette perspective n’a rien de rassurant pour des estomacs français, peu aguerris aux fumées du sherry et du porlo.
La foule continue à se porter au palais de Cristal, et la recette moyenne de chaque journée, en dehors des billets de saisons, se monte à deux mille livres (cinquante mille francs). Les omnibus qui charrient les visiteurs ont baissé leur prix. Aujourd’hui on va de la banque à Hyde-Park pour trois pences. A partir du 21 de ce mois, le prix d’entrée ne sera plus que d’un schelling à certains jours, et l’on assure que le nombre des curieux triplera. La physionomie intérieure de la grande serre commerciale va nécessairement subir une modification. Jusqu’à ce jour le monde fashionable a eu seul le privilège de venir s’asseoir sur les banquettes du transept, qui est le salon où se réunissent les élégants et les merveilleuses. C’est surtout vers quatre heures que les équipages transportent à l’exposition la noble et brillante cohue, c’est le quart d’heure étincelant, tous les pianos chantent, toutes les harpes soupirent, toutes les orgues mugissent ; il faut avoir des oreilles anglaises pour supporter un pareil charivari. Trois ou quatre industriels ont le privilège d’attirer la foule oisive : d’abord un papetier anglais qui a exposé une machine à fabriquer des enveloppes de lettres dont les rouages fonctionnent depuis le matin jusqu’au soir;, en une seconde, la feuille de papier est taillée, pliée et gommée. Cet homme doit fabriquer cent mille enveloppes par
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jour ; du reste , il les distribue au public avec une générosité qui n’est surpassée que par la magnificence d’un marchand de chocolat, lequel emploie son temps à faire des tablettes et des pastilles, et à offrir gratis ces produits aux dames et aux messieurs qui consentent à accepter l’adresse imprimée de sa maison.
Cette réclame à la vanille obtient le plus grand succès. Il y a aussi un fabricant d’aiguilles et d’épingles ' qui s’empresse de donner à tous les passants un échantillon de son industrie- Le puff n’a jamais été à pareille fête , et il faut dire que c’est surtout dans la partie réservée à l’ exhibition anglaise qu’il prend ses coudées franches. Le piano à cent francs excite également la curiosité du high life. Ce bienheureux piano en bois de chêne , sur le clavier duquel tapotent en passant les doigts aristocratiques, apparaît aux insulaires comme la merveille des merveilles. On va même jusqu’à prétendre qu’un prix extraordinaire sera adjugé à ce meuble bruyant. Les paris sont ouverts, et l’on dit que des milliers de guinées sont déjà engagées. Quant à moi, je me demande ce que nous allons devenir le jour où le piano à cent francs va faire irruption sur le continent. Entendez-vous d’ici les artistes de la loge , de l’antichambre et du salon ? Quel vacarme de romances ! quel déluge de note à tous les étages ! Le règne de l’arpége est déci-
dément arrivé, Pianopolis s’étendra jusqu’au désert.
La France, qui n’était pas prête le jour de l’ouverture; la France, qu’à la première vue, les autres nations avaient trop lestement traitée, reste, comme parle passé, la reine du goût et de la grâce ; de l’avis presque unanime, elle conserve décidément sa supériorité artistique. Il y a deux jours au plus que les soieries de Lyon sont exposées dans la montre, et ces magnifiques étoffes arrachent même aux rivaux des exclamations de surprise et d’admiration. De tous côtés, dans ces parages français de Y Universal Exhibition, éclatent l’or et l’argent ciselés, chatoient les satins et les velours ; le bronze dompté par l’artiste se dresse en candélabres élégants et revêt la forme des hommes et des animaux. Puis, ce ne sont que des dentelles , des guipures, des fleurs , de la gaze , des broderies , des fourrures, tous les festons et toutes les astragales de Scudéry.
Les Anglais , par amour-propre national , ne se prononcent pas encore en faveur de nos produits, mais ils font mieux, ils les achètent. Hier matin, la duchesse de Sutherland a fait des acquisitions considérables dans l’exposition française, ainsi que le duc de Northumberland. Le fait suivant donnera une Idée de la fortune et du goût du noble duc. Il possède une des plus riches collections de tableaux de l’Europe, et il estime surtout
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ses toiles d’après le prix qu’il les a payées. Le duc de Northumberland a la prétention d’avoir non pas les peintures, les plus belles, mais les plus chères. Cependant, comme le prix des oeuvres d’art, quelle que soit leur perfection, est limité, l’intelligent millionnaire, désespéré de ne pouvoir trouver dans l’univers un tableau qui valût seulement un ou deux millions, a pris l’héroïque parti de faire magnifiquement encadrer dans son salon, au milieu des œuvres des maîtres, et à la place d’honneur, une bank-note de cent mille livres sterling (deux millions cinq cent mille francs). 0 Molière!
Cet amour du positif et de la valeur intrinsèque dans les œuvres d’art est général en Angleterre, le pays le moins artiste du globe malgré ses prétentions. J’ai eu occasion de causer avec des exposants ; tous m’ont dit que la première question qui leur était adressée par les gentlemen était celle-ci : Combien entre-t-il d’or ou d’argent dans tel objet? Quant à. la ciselure, quant à la perfection des détails , ils n’en parlent pas. Ici un lingot brut l’emporterait sur un lingot fouillé par le ciseau de Cellini, si le premier pesait deux onces de plus que le second . C’est ce qui explique la véritable fureur d’admiration qu’excite la vue du Ko-ni-or, ce gros morceau de diamant mal taillé qui jette moins de flammes que le
Régent, le grand Mogol et le Sanci. Ce que l’insulaire vient contempler clans le Ko-ni-or, ce sont les vingtdeux millions qu’il représente.
C’est demain que commencent les courses d’Epsom. Tous les sportsmen, tous les stevnrds du Jockey-club de New-Market font leurs préparatifs. Les courses d’York ont eu lieu la semaine dernière, et le Great-Northern raillway a transporté de Londres à la métropole du Nord de l’Angleterre deux cent mille voyageurs. Un nombre presque égal d’individus a payé un shelling pour s’asseoir dans le grand stand où sont les tribunes et les places gardées autour des limites de l’hippodrome. Plusieurs milliers ont donné une demi-couronne (3 fr. 2 sous) pour entrer dans l’enceinte réservée. Vingt-trois mille voitures publiques ou particulières, stage-coaches, mailcoaches, carriages, Aies, cabs, ont été remisées, soit dans la ville, soit dans les environs, et dix-sept steamboats ont transporté des visiteurs. Eh bien ! tout cela n’est rien, lrork n’est que' la préface d’Epsom. Les courses d’Epsom sont la grande solennité de l’Angleterre et offrent le plus curieux et le plus étrange des spectacles. Je me dispose à faire comme tout le monde et à suivre la foule, je veux dire Londres tout entier, sur le plus célèbre turff de la Grande-Bretagne. Toutes les voitures publiques sont retenues depuis huit jours,
et c’est avec la plus grande difficulté que je suis parvenu à trouver une place dans un omnibus qui me conduira, moi trentième, et me ramènera pour la modique somme de une livre sterling.