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LETTRE DOUZIÈME

Londres, 12 juin.

Si, comme cela se dit assez généralement, il y a de la part de nos voisins une arrière-pensée de spéculation dans l’installation à Hyde-Park d’une exposition universelle, la spéculation est manquée. Un homme d’affaires parisien dirait que la Grande-Bretagne a bu un bouillon , une bien petite métaphore pour une si grande puissance II ne faut pas croire cependant que les bateaux à vapeur et les chemins de fer ne transportent pas chaque jour un assez grand nombre de visiteurs. Leicester-Square , Soho-Square, Golden-Square, regorgent littéralement d’étrangers, et surtout de Français; tous les dialectes du continent se croisent ets’entre-choquent, et lorsque, vers minuit, on traverse ces quartiers situés au commencement du West-End, c’est à peine si, de

distance en distance, l’oreille est frappée par quelques consonnes britanniques. Ces squares sillonnés par la population flottante retentissent, à toute heure du jour et de la nuit, de bruyantes conversations et de chansons joyeuses. C’est une ville au milieu d’une ville, et l’on se croirait presque en France si l’aspect noirâtre et refrognë des maisons, si les grilles sépulcrales qui les entourent ne venaient fustiger l’illusion. Mais trois squares vivants, trois squares peuplés d’hôtes accourus de tous les bouts du monde, qu’est-ce que cela à côté de tant d’autres tristes , désolés et vides? Supposons cent mille visiteurs, et c’est supposer beaucoup, cela s’aperçoit à peine, dans une agglomération de rues qui renferment une population de deux millions d’âmes. — C’est tout au plus un seau d’eau dans la Tamise, me disait mélancoliquement un honnête commerçant de Coventry qui comptait se débarrasser d’un vieux fonds de rasoirs au profit des acheteurs du continent.

Les Londonniens étaient si fermement convaincus, avant l’ouverture du palais de Verre, que l’Europe s’apprêtait à charrier ses croisades d’émigrants vers la Jérusalem industrielle, qu’ils avaient pris toutes leurs précautions en vue de cette inondation menaçante. Londres

se résignait à être pendant six mois l’hôtellerie de l’uni vers. Ses habitants poussaient le désintéressement jus-

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qu’à abandonner leurs maisons ornées de l’écriteau to be let , et à aller vivre à Calais, à Boulogne ou dans toute autre petite ville du littoral ; quelques-uns, retenus sans doute par l’amour de la patrie : Salve , magna par ens ! s’étaient modestement logés dans leurs caves ou installés dans leur cuisine. Jamais encore aucun peuple n’avait donné un tel exemple d’abnégation. On sait le reste. L’Europe s’est contentée, du moins jusqu’à ce jour, d’envoyer des milliers de délégués au grand conclave de l’industrie, et voyant cela, les bourgeois de Londres se sont hâtés de revenir à leur home. Heureux ceux qui ont pu louer pour quelques schellings le petit appartement dont ils avaient arbitrairement fixé la location à un certain nombre de guinées !

Cependant, le Londonner désappointé n’a pas encore pardonné aux Frenchmen. Il s’est abandonné à toutes sortes d’imprécations contre l’indifférence et l’avarice des continentaux. Naturellement la presse anglaise s’est faite l’écho de ces lamentations nationales. « O peuple anglais ! s’écrie le Morning-Hérald , ce n’est pas toi qui te contentes d’acheter une douzaine d’aiguilles quand tu voyages à l’étranger. Napoléon t’a appelé un peuple de boutiquiers, et cependant quel peuple a eu la pensée d’élever dans un de ses parcs un palais à l’industrie universelle, quel peuple a payé ce palais de ses deniers? »

Comme cette plainte éloquente prouve bien que nos voisins, malgré leur nouvelle prétention au désintéressement, n’ont pas encore l’habitude du sacrifice !

Hélas! ce n’est pas tout. Alors qu’on se berçait de cette souriante pensée que les visiteurs arriveraient par millions, il avait été question de supprimer la taxe des monuments publics. Pour la première fois, P Angleterre allait ouvrir gratis ses musées, ses temples, ses palais; gratis, un mot complètement inconnu à Londres. Si ma mémoire n’est pas infidèle, le Times annonçait pompeusement qu’il venait d’être décidé que les étrangers seraient reçus sans bourse délier à Saint-Paul, à la Tour, au Zoological-Garden , à Mansion-House, où l’on est libre d’admirer une grande toile violette de M. Alaux, représentant la visite du lord-maire et des aldermen à Louis-Philippe dans le château de Windsor.

En France, les étrangers n’ont qu’à montrer leur passeport pour être accueillis au Louvre, au Luxembourg, partout où il y a un chef-d’œuvre ou un objet curieux à contempler; à Londres, pour visiter le chœur de Westminster, ce chœur pavé de jaspe, d’albâtre, de porphyre, de lapis-lazuli , il faut donner 25 sous, et 12 sous en plus si l’on veut voir les tombeaux d’Élisabeth et de Marie Stuart, ces deux irréconciliables ennemies qui ne furent unies que dans l’éternité. On paie d’a-

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van ce. Cette résolution généreuse de lever les taxes d’entrée n’a pas eu de suite. Sur les murailles nues de la cathédrale de Saint-Paul, on lit encore une pancarte qui explique le tarif des curiosités religieuses :

Pour pénétrer dans l’intérieur.

Pour monter dans les galeries.

Pour voir la pierre qui murmure.

Pour visiter la salle des modèles.

12 sous.

12 sous.

12 sous.

25 sous.

25 sous.

12 sous.

25 sous.

kl. la boule.

Id. l’horloge.

Id. les caveaux.

Il n’en coûte donc qu’un peu plus de 6 fanes pour pénétrer dans cette basilique de l’anglicanisme. Dans ce pays de l’or et de l’argent, il n’est pas jusqu’à Dieu qui ne fasse payer son hospitalité.

L’Angleterre est la ruche industrielle de l’univers. Promenez-vous seulement pendant une heure sur les ponts de Londres, et à la vue de ces docks remplis d’ouvriers, de ces milliers de vaisseaux et de bateaux à vapeur qui couvrent la Tamise jusqu’à Gravesend, de ces usines qui vomissent par leurs hauts fourneaux une fumée perpétuelle, à la vue de ces deux rives pleines de bruit, de mouvement et de travail, vous serez convaincus que vous avez devant les yeux la moderne Lemnos,

SUR i/ ANGLETERRE.

la cité titanesque, où nuit et jour s’agite un peuple de cyclopes. Ce spectacle, je le sais, plonge dans l’extase nos commerçants et nos économistes ; les rêveurs et les hommes inutiles comme celui qui écrit ces lignes ne peuvent eux-mêmes se défendre d’un sentiment d’admiration devant ce gigantesque panorama de l’activité humaine. Cependant, quand on songe au prix de quels sentiments refoulés, de quelles vertus comprimées tout un peuple peut arriver à cette surexcitation industrielle, on se demande si c’est bien là la réalisation du progrès terrestre, et si cette nation ne descend pas, par la pente des appétits satisfaits, au plus épouvantable paganisme.

Ici, on ne respecte et on ne vénère que l’utile, tout le reste ne compte pas; en sortant de Saint-Paul, je me promenai autour du cimetière séparé de la rue par une balustrade; je lus en quelques secondes dans cette funèbre page du passé l’état moral de l’Angleterre : des tombes dévastées, des pierres brisées, la ronce et les hautes herbes envahissant l’enclos ; retranchez les rares pierres tumulaires et les inscriptions fastueuses, cela n’est plus qu’un terrain inculte; il n’est pas de pays où l’on meure plus complètement qu’à Londres, et cela doit être : un peuple qui se dévoue tout entier aux machines n’a pas le temps de se souvenir.

Le cimetière de Saint-Paul n’est pas une exception ;

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tous se ressemblent ; partout les tombes sont dépourvues de grilles et de barrières : les grilles ne servent ici qu’à protéger le demeure des vivants. Quelques tombes sont revêtues de pierres à fleur de terre, mais la plupart sont dénuées de tout signe apparent ; entre une fosse creusée il y a huit jours et une fosse creusée il y a cent ans, on ne remarque pas de différence ; lorsqu’un homme est mort, on jette sur son cadavre quelques pelletées de terre, et tout est dit. Quant aux fleurs , aux couronnes d’immortelles et aux différents objets qui sont un témoignage de la piété des survivants, c’est un luxe entièrement inconnu dans les cimetières de la métropole britannique. A quoi bon se préoccuper d’un être fini, d’un être qui n’a plus d’activité, qui ne peut plus servir à rien ? Il est mort ; donc il ne vaut pas ce tourne-broche microscopique qui fait rôtir un veau entier sans le secours de l’aide de cuisine. •

Il est un fait dont j’ai été témoin samedi dernier, et que je n’oserais rapporter s’il ne pouvait être au besoin certifié par quatre personnes , entre autres par un Anglais qui habite Londres. Trois de nos compatriotes, débarqués de la veille en Angleterre , étaient venus me prier de les accompagner au tunnel et à la Tour. Depuis deux mois que je suis ici, je n’avais pas encore songé à visiter ces deux monuments. Je me laissai conduire. Eu

pénétrant dans l’intérieur de la Tour , le premier objet qui frappa nos regards, ce fut un chien qui creusait une des tombes du cimetière. Nous nous approchâmes d’un de ces gardiens qui portent la houppelande du temps d’Elisabeth, par-dessus des pantalons à sous-pieds, et nous lui fîmes quelques observations sur cette profanation de sépulture; mais le gardien nous répondit d’une façon assez impertinente : Go your way , that does not concern you. (Passez votre chemin, cela ne vous regarde pas.) Je m’empresse d’ajouter que, nonobstant sa mauvaise humeur, le hallebardier d’Henri VIII se hâta d’expulser l’animal profanateur.

Comparez maintenant avec les nécropoles britanniques les cimetières d’Orient; les habitants de ce pays-là ont à l’exposition d’Hyde-Park, d’affreuses petites manivelles, l’enfance de l’art, qui font sourire.de pitié les apprentis mécaniciens : ce sont des barbares qui ne sont pas encore très-convaincus que l’homme ait été exclusivement créé pour trafiquer, commercer et industrier afin de boire une plus grande quantité de sherry et de manger une plus large portion de roatsbeef. Mais quel culte ils professent pour leurs morts! Comme ces gens inoccupés ont gardé la religion des souvenirs! En Orient, le cimetière est un jardin ; c’est la retraite préférée des rossignols, ces poètes aériens qui sont aussi très-estimés

en Angleterre, mais à la condition d’être servis à la brochette.

Je n’ai, certes, pas la prétention de nier les bienfaits de l’industrie et de proposer comme l’idéal du bonheur et de la sagesse l’immobilité des peuples orientaux; seulement, lorsque éclatent les fanfares commerciales, lorsque de toutes parts les Tyrtées de l’économisme entonnent des dithyrambes industriels, lorsque chaque jour l’Angleterre est proposée en exemple, il n’est peut-être pas inutile de rappeler à nos compatriotes que c’est son intelligence, son amour de l’idée, son désintéressement et sa généreuse initiative qui ont fait, dans tous les temps, la gloire et la grandeur de notre pays.

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