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LETTRE TREIZIÈME

Londres, 18 juin.

En quittant la Tour , qui contient quelques vieilles ferrailles, entre autres l’armure de Jacques II, laquelle fut portée par le marquis de Waterford à ce fameux tournoi d’Eglington dont M. Louis Bonaparte fut un des plus resplendissants chevaliers, je suis allé visiter un monument beaucoup plus curieux quoique moins célèbre. Je veux parler de l’établissement de Moses, qui a dans Londres une dizaine de succursales. Il y avait longtemps que ce nom de Moses me poursuivait partout. Jel’avais vu affiché dans les omnibus, dans les cabs, dans les carriages, sur les' baraques d’Epsom et d’Ascott, et dans les bateaux à vapeur qui font le service de Waterloo-Bridge à Richmond. Moses possède un établissement unique dans le monde entier : c’est un bazar aussi complet que l’expo-

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sition d’Hyde-Park; à la première inspection, on pourrait croire que ce n’est qu’un immense magasin de vêtements confectionnés, mais quand on pénètre dans le sanctuaire, on reste ébahi à l’aspect de la prodigieuse activité. qui règne du haut en bas de ce capharnaüm. Des myriades de commis débitent à toute heure du jour des objets complètement dissemblables. Celui-ci vend un chapeau, celui-là une paire de bottes, cet autre un mobilier complet. Voici an planteur qui retourne aux Indes et qui vient chercher des maisons portatives. Moses fournit aussi des cercueils au plus juste prix et marqués à votre chiffre. Cherchez, inventez l’objet le plus extravagant, un traîneau, un débris du Parthénon, un écureuil, une pagode chinoise, Moses vous servira en un clin d’œil. Avez-vous besoin d’un vaisseau? vous l’aurez demain matin gréé, mâté, et il ne manquera pas un mousse à l’équipage. Pour fe faire une idée du mouvement de cette maison où l’on entre et d’où l’on sort à chaque seconde par dix issues différentes, il faut avoir été à la bourse de Londres vers trois heures. On m’a dit que Moses était vingt fois millionnaire et que s’il n’était pas juif il pourrait un jour arriver à la pairie comme M. Portmann, cet ancien entrepreneur de bâtiments, aujourd’hui lord Portmann en vertu de ses soixantedix millions de fortune.

Ceci n’est point un trait satirique à l’adresse du nouveau lord du royaume uni ; là où l’argent est une si grande puissance, je dirais presque la seule puissance, il est tout simple que l’homme enrichi prenne place dans lè sein d’une aristocratie qui se soutient moins par ses parchemins que par ses millions ; l’aristocratie, c’est là son intelligence, se recrute incessamment de tous les hommes considérables qui surgissent dans la politique, dans l’industrie et le commerce ; elle absorbe des forces qui, placées en dehors d’elle, pourraient lui susciter des embarras. Elle prévient les oppositions en attirant les opposants. C’est une curieuse étude que le spectacle de cette aristocratie anglaise qui maintient depuis des siècles sa domination à l’aide de moyens tout à fait artificiels. Pour n’être pas dévorée par cette tourbe en haillons qui pullule dans les rues des villes et qui sillonne tous les grands chemins de l’Angleterre, elle ne cesse d’élever des hôpitaux, des maisons de refuge où l’on distribue des soupes et de l’argent, si bien que les voyageurs superficiels ont la naïveté de laisser éclater leur enthousiasme à la vue de ces milliers d’institutions philanthropiques, ne voulant pas comprendre que tous ces insuffisants palliatifs sont précisément l’indice et la condamnation de la déplorable organisation sociale de ce grand pays. L’aristocratie fait mieux encore, elle

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suit le peuple, pour ainsi dire, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, elle bâtit dans les villes et dans les villages des écoles gratuites où les enfants des pauvres et des nécessiteux sont élevés dans le respect de la loi et dans l’amour des préjugés sur lesquels repose la puissance oligarchique ; quand ces enfants seront devenus des hommes, Y aristocratie leur distribuera des livres dont la lecture est destinée à entretenir et à attiser le feu de l’éducation première; le clergé est tout entier à la dévotion de la nobility, c’est un instrument dans les mains de trois cents familles privilégiées, rien de plus ; par le clergé, l’oligarchie agira perpétuellement sur les masses ; le clergyman saisira toutes les occasions d’exalter les vieilles coutumes; son rôle, à lui, c’est de maintenir par l’autorité de sa parole ce peuple, libre entre tous les peuples, dans une éternelle tutelle. Il existe dans ce pays une telle servitude hiérarchique, que depuis la base jusqu’au faîte de la société anglaise, chacun trouve en naissant sa case toute faite ; le noble, le membre du clergé, le gentleman, l’industriel, le commerçant, l’ouvrier, le salarié, etc.; un fruitier retiré ne fréquentera plus son confrère de la veille encore en exercice. Nous avons, nous, l’habitude de regarder au-dessus de nous, — une qualité et un défaut, — l’Anglais ne regardo jamais qu’au-dessous de lui. Faut-il le louer

de sa sagesse ou le plaindre de sa vaniteuse humilité?

J’ai assisté à une prédication anglicane ; le ministre, groupant avec habileté ses arguments, dont il dissimulait les sophismes sous une apparence de logique, s’efforcait de prouver aux ouvriers anglais qui l’écoutaient avec recueillement, qu’ils étaient bien plus avancés en civilisation, en bien-être et en* intelligence que les ouvriers du continent, puisque depuis deux cents ans l’Angleterre n’avait pas eu besoin de recourir a p violent remède des révolutions. Autant l’aristocratie anglaise est sceptique, je n’ose pas dire athée, autant le peuple anglais est crédule. Ces ouvriers avaient accueilli avec une faveur marquée la parole du prédicateur, et tous s’en revinrent de ce sermon politique convaincus que la nation anglaise est en effet la plus heureuse nation du globe. Ces sentiments, je les ai retrouvés jusque dans l’âme des plus vils mendiants. Le jour du dernier drawing-room de la reine, un malheureux sans souliers, sans chapeau, et affublé des plus horribles haillons, me disait avec un air de fierté et de satisfaction, en me montrant la file d’équipages qui encombraient l’allée de Saint-James- Park : Those are our lords ! (Ceux-là ce sont nos lords !) Il y a dans cet élan patriotique de la part d’infortunés qui souffrent et qui meurent de leurs souffrances quel-

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que chose qui fait mal et que cependant on admire. Partout ailleurs l’esclave ne songe qu’à rompre ses chaînes ; ici, il bénit ses oppresseurs ! Etrange nation, qui ne ressemble à aucune autre, et qui n’a peut-être fondé de si grandes choses qu’au prix de cette servitude morale de tout un peuple! Quoi qu’il en soit, ceux-là se tromperaient singulièrement qui croiraient que les vieilles institutions hritanniques*sont menacées dans un avenir prochain ; certaines réformes partielles auront lieu ; l’aristocratie donnera d’une main ce qu’elle reprendra de l’autre, et l’antique vaisseau continuera de voguer sur l’océan. La Russie sera rongée au cœur avant que l’Angleterre ne soit attaquée par le vautour démocratique. Cette solidité exceptionnelle tient à plusieurs causes : à la position géographique du pays, aux préjugés si fortement enracinés dans le peuple par l’oligarchie contre tout ce qui vient du continent, et, pourquoi ne pas l’avouer aussi ? cela tient surtout au patriotisme national.

Ne nous étonnons pas trop de la crédulité de ce peuple, nous qui nous sommes montrés si crédules envers les gentlemen en passage sur le continent, que nous avons pendant longtemps accepté comme d’incontestables vérités toutes les faussetés qu’il leur plaisait de débiter sur leur pays. Je ne citerai d’autre preuve à l’appui que ce mot

d’importation britannique, et qui a aujourd’hui droit de bourgeoisie dans tous les dictionnaires européens, le mot comfortable. Eh bien! en Angleterre plus que partout ailleurs, plus qu’en France, en Allemagne et même en Italie, le mot comfort est une mystification. Depuis mon arrivée dans ce pays je suis à la recherche du comfort, et je déclare ne l’avoir trouvé nulle part : ni dans les tavernes, où l’on a pour sièges des bancs de bois et où les garçons restent trois quarts d’heure avant de vous servir une côtelette; ni dans les théâtres, — je parle des théâtres aristocratiques, — où les banquettes sont tellement rapprochées qu’il est impossible de rester une demiheure dans sa stalle sans avoir une courbature ; ni dans les hôtels, ni dans les maisons particulières, où les lits sont si durs qu’on envierait volontiers le rude matelas du corps de garde ; ni dans les appartements, presque toujours dépourvus de meubles, et qui ressemblent à des cabines de bateaux à vapeur. Les maisons sont tapissées de la base au sommet ; je le crois bien! les parquets sont si mal agencés et d’un si affreux aspect, que pour les gens riches, qui font établir des parquets semblables aux nôtres, le luxe consiste à n’avoir pas de tapis. Quant à la propreté anglaise, il faut aussi s’entendre sur la valeur de cette locution passée chez nous à l’état d’axiome.

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L’extérieur des maisons reluit comme le pont d’un navire, les grilles sont frottées chaque jour, le pas de la porte est lavé matin et soir ; mais pénétrez dans l’intérieur , et vous trouverez de vieilles pantoufles ou de vieux linges derrière et sous tous les meubles. Dans ce bienheureux pays qui regorge d’or mais où le linge est un luxe très-rare, une nappe servira pendant toute une semaine sur la table du restaurant aussi bien que sur la table du bourgeois. Je ne parle pas de la serviette , elle n’existe pas. Il en est de la propreté anglaise comme de tout le reste , l’aspect général est satisfaisant, mais à la condition de ne pas insister sur les détails. « Si vous voulez juger notre pays , me disait spirituellement un jeune gentleman , ne perdez jamais de vue que nous badigeonnons au moins une fois par année nos maisons et nos mœurs. » Je me tairai également sur la cuisine, c’est une véritable pharmacie. Dernièrement, à un banquet offert aux étrangers par des négociants , on porta des tostes à différentes réformes. Ici on boit perpétuellement aux réformes, c’est peut-être pour cela qu’on réforme si peu. Un économiste distingué , M. Adolphe Blanqui, se leva alors et demanda la parole. « Messieurs, dit-il, puisque nous sommes en train de réformer l’Angleterre , le verre à la main , permettez-moi de boire à une réforme indispensable , à la réforme de votre cui-

sine. » On but joyeusement à la réforme de la cuisine, ce qui n’empêchera pas les réformateurs de continuer à pimenter leurs sauces d’ingrédients pharmaceutiques, et à manger leur salade sans assaisonnement , à peu près telle qu’on la donne en France aux tortues et aux lapins.

Les journalistes anglais vont se récrier. « Si vous n’avez trouvé ni le comfort ni la propreté en Angleterre, diront-ils , c’est que vous n’êtes pas entré dans les maisons des lords et des leaders, c’est que vous n’avez fréquenté que la bourgeoisie. » Je n’ignore pas en effet que Northumberland-House, Sutherland-House, Devonshire- House, Aspley-House, et quelques autres demeures de Saint-James-Square et de Belgrave-Square sont les premières habitations du monde sous le rapport du luxe et de la tenue ; mais une nation où le comfortable est le privilège de quelques-uns est-elle en droit de faire sonner si haut sa prétention au bien-être et à Yhonorability? J’avouerai également sans difficulté qu’il est quelques maisons bourgeoises à Londres tout aussi propres, tout aussi bien tenues que les mieux tenues et les plus propres du continent. J’ai eu l’occasion, je dirai la bonne fortune, d’aller passer deux jours à la campagne chez un countryman des environs de Windsor, et je serais bien difficile si je ne convenais pas que son château, ou, pour parler plus modestement,

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sa ferme, se faisait surtout remarquer par la propreté des objets et la bonne entente du service intérieur. C’est dans les deux jours que j’ai vécu sous le toit de cet honnête gentleman , que j’ai commencé à comprendre le charme que trouvent un si grand nombre de familles anglaises dans l’exercice de cette vie agreste et abritée. Mon hôte, veuf depuis quatre années, avait six filles et trois garçons. L’aînée des jeunes filles comptait dix-huit ans et la plus jeune six ans et demi.

Toute la journée est employée par cette famille dans dès occupations qui équivalent à des plaisirs ; les fils se partagent la besogne du dehors. La surveillance des ouvriers , l’administration du patrimoine , les mille soins de la propriété , les commissions dans les villages environnants. En un clin d’œil, le poney, sellé, sanglé et enfourché, fait voler la poussière de la route. « Bella, a dit en partant le cavalier à l’une de ses sœurs, n’oubliez pas de préparer mon grog, car j’aurai chaud au retour. » Quant aux jeunes filles, levées dès six heures du matin , elles montent et descendent les escaliers, emplissant la maison de chansons et de rires. L’une a le département de la vaisselle ; c’est à elle qu’est confié le soin d’étaler et de serrer l’argenterie ; l’autre fait des puddings, ce grand régal de la famille anglaise ; l’autre met des fleurs dans toutes les encoignures, et l’aînée, celle

qu’on appelle mother (mère), veille à tout, est partout, stimulant celle-ci, réprimandant celle-là, et toujours écoutée avec déférence par ses cadettes. Après le dîner, qui réunit toute la petite colonie et qui a lieu vers une heure, on va se promener dans les champs ou faire des visites dans les environs , puis l’on rentre et chacun se remet au travail. Le soir, quelques voisinsviennent ; l’une des sœurs se place devant le piano , pendant qu’entre les jeunes visiteurs et les jeunes filles s’établit cette escarmouche amoureuse que l’on nomme ici la flirtation , coquetterie permise, charmants préludes d’un sentiment honnête qui sera un jour béni par le pasteur. J’ai déjà dit qu’il fallait voir l’Angleterre à la campagne, c’est en effet sous cet aspect patriarcal qu’elle vaut surtout à mes yeux. A chaque pas, on y rencontre quelques-uns de ces frais tableaux qui reluisent dans la galerie des écrivains anglais du dix-huitième siècle. Ces deux jours me reposèrent complètement de l’agitation vide de la métropole, et dans mes souvenirs , c’est le vôtre que je retrouverai toujours plus aimable et plus souriant, simple, honnête et heureuse famille qu’il m’a été permis d’admirer pendant trente-six heures, au milieu des calmes paysages du comté de Berkshire !

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