LETTRE QUATORZIÈME
Londres, 20 juin.
Ce qui manque à Londres ce n’est pas la foule ; le mouvement démesuré de la métropole britannique a encore été augmenté, dans ces dernières années, par l’introduction des omnibus et par l’usage des rail-ways. Maintenant tout le monde est sans cesse par voies et par chemins d’un bout à l’autre des trois royaumes; et ce qu’il y a de vraiment curieux dans ce va-et-vient perpétuel, dans cette agitation de toutes les heures, dans ce mouvement de toutes les minutes , c’est le calme de ces infatigables pèlerins, c’est le flegme de ces gens affairés. Ceux qui n’ont pas vu Londres doivent difficilement comprendre comment une ville qui contient deux millions cinq cent mille habitants, qui est le point central de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande, qui voit
entrer chaque jour clans la Tamise des centaines de vaisseaux, qui possède des monuments superbes, les plus beaux parcs de l’univers, le plus riche commerce et la plus puissante aristocratié du globe, puisse être en même temps la capitale de l’ennui et de la tristesse. Quand on se promène dans les rues de Londres, au milieu de cette foule d’omnibus et de voitures, à travers cette population qui encombre les squares , les ponts , les promenades, on ne se rend pas compte, au premier abord, pourquoi tout ce qui frappe la vue, équipages splendides, magasins étincelants, édifices et public, a un aspect morne; ce n’est qu’en cherchant à résoudre ce singulier problème qu’on parvint à découvrir que ce qui fait Londres si triste en dehors de sa sphère manufacturière et commerciale, c’est l’absence de l’élément essentiel d'animation, le populaire. A Paris, le populaire est partout, il égaie les rues et les places, les jardins publics et les boulevards, il existe dans la Chaussée-d’Antin aussi bien qu’au faubourg Saint-Antoine, il assiste au théâtre, se mêle à toutes nos cérémonies et domine dans toutes nos fêtes. A Londres, on dirait qu’il n’y a pas de peuple et que la ville est exclusivement habitée par des gentlemen et des mendiants. Uniformité de costumes, d’habitudes , de manières et de visages. Tout le monde a un habit noir, tout le monde se di-
LETTRES
vertit de la même façon sépulcrale , tout le monde a le même air ennuyé. L’ouvrier, le marchand, l’oisif entrent dans le même public liouse, gardent la même attitude silencieuse et ne se distinguent à la première vue par aucune différence. Qu’un homme du peuple rencontre un homme du peuple, et il lui dira en l’abordant ce que dit un noblemanà unnobleman : Whatbeautiful weather! — Deligthful daij , répond l’interlocuteur ; puis les uns et les autres passent leur chemin. Dépouillez de sa livrée le domestique d’un lord, et rien ne vous empêchera plus de le prendre pour le lord lui-même. Il a l’attitude raide et gourmée, l’air, froid et méprisant de son maître. Tous les Anglais semblent avoir été taillés sur un patron unique. Il n’y a pas deux types véritablement distincts dans toute l’étendue de la Grande-Bretagne. Nos voisins ont tous au même degré, ducs ou négociants, industriels ou gens du peuple, cette apparence réservée, ces manières compassées , tout cet ensemble extérieur en un mot qui constitue sur le continent, et surtout en France, ce que Ton est convenu d’appeler la distinction.
Les Anglais savent bien l’effet qu’ils produisent sur l’étranger. Au retour d’Ascott, dont les courses, exclusivement fréquentées par la noblesse et la haute bourgeoisie, sont la contre-partie de celles d’Epsom, un
gentleman me disait : « Je suis sûr que, lorsque vous retournerez en France, vous ne manquerez pas de raconter à vos compatriotes que le peuple anglais est le plus ennuyeux et le plus ennuyé des peuples ; vous ne comprenez pas nos plaisirs silencieux et nos amusements solennels : il vous faut une joie bruyante et tapageuse ; quant à nous, nous trouvons excellente notre manière de nous amuser, et nous ne la changerions pas contre la gaîté française. » Que répondre à cela? Il est bien possible que les Anglais s’amusent, mais leur masque immobile ne trahit jamais la satisfaction intérieure; et rien ne ressemble plus à l’ennui que leur façon de se divertir. U est difficile, en dépit de la meilleure volonté, de prendre un bâillement pour un éclat de rire.
L’étiquette, qui domine en souveraine dans ce pays, ne contribue pas peu à entretenir dans toutes les classes de la société britannique cette excessive froideur. Par suite des innombrables divisions de castes et de rangs, tout est réglé, limité, prévu, non-seulement dans la vie publique, mais dans l’exercice de la vie privée. La noblesse proprement dite ( nobility ) comprend les pairs siégeant au parlement et les fils aînés de pairs.: ces nobles sont ducs , marquis , comtes ( earls ) ou vicomtes ; au-dessous d’eux sont les baronnets et les che-
LETTRES
valiers ( knigths ), titres qui s’obtiennent par suite de services rendus à l’Etat. Le premier de ces titres est héréditaire, le second n’est que viager : c’est cette noblesse de second ordre qui constitue la gentry. Tout ce qui ne fait pas partie de la nobility ou de la gentry est compris sous le nom de commonalty , le commun peuple. De là, cette vieille formule des actes publics encore en honneur aujourd’hui, et qui est reproduite chaque soir sur les affiches de théâtres et de concerts : The nobility and gentry , and common people are respectfully informed...
Mais en dehors de ces deux noblesses officielles, le common people a inventé vingt autres distinctions. L’homme qui a deux millions de fortune est plus honorable que celui qui n’a qu’un million et demi, et ainsi de suite; le négociant retiré a le pas sur le négociant en exercice, et le rentier la préséance sur l’industriel. Je ne parle pas de cent autres noblesses de corporations. Si je voulais classer toutes ces castes, il me faudrait faire un dénombrement à la façon d’Homère. On com-
prend quelle froideur jettent dans les relations sociales ces classifications qui font de la Grande-Bretagne une sorte de casier où chacun vit retiré dans son compartiment, selon le hasard de sa naissance, de sa fortune, de sa profession ou de son état.
L’Angleterre montre dans les plus petits détails son aversion pour le principe de l’égalité. Quand un marchand envoie sa note, il compte par livres ; si c’est un médecin ou un homme ayant une profession libérale, il a le droit d’additionner par guinées, quoique les guinées n’existent plus. Les professions libérales gagnent à ce privilège en ce sens que pour montrer à un médecin le cas que l’on fait de son honorabilité, on lui remettra pour une visite la valeur représentative d’une guinée, c’est-à-dire une livre et un shilling, tandis qu’on 11e donnera qu’une livre à un apothicaire. Voilà au moins une distinction qui n’est pas seulement ingénieuse.
Ces innombrables classifications ont, je me plais à le reconnaître, un certain côté avantageux. Chacun conserve dans le monde la dignité un peu gourmée de son rang, de sa profession ou de sa fortune, et l’on n’est jamais exposé à subir, comme cela arrive si souvent chez nous, cette familiarité de mauvais goût que se permettent tant de gens qui vous ont aperçu une fois et se font à la seconde rencontre vos amis intimes; en outre, on ne voit pas en Angleterre de faux comtes, des marquis douteux, tous ces nobles apocryphes qui pullulent dans les salons parisiens ; la noblesse étant chez nos voisins une institution sérieuse et la loi confiant aux particuliers le soin de réprimer les délits, dix personnes pour
LETTRES
une s’empresseraient d’arracher son masque de gentilhomme au roturier usurpateur. L’aristocratie anglaise a, comme l’ancienne oligarchie vénitienne, un livre d’or qui contient la généalogie de chaque famille privilégiée et constate non moins authentiquement la race des hommes que le stud-book la noblesse des chevaux.
Si vous quittez la rue pour pénétrer dans une de ces maisons noirâtres qui ressemblent tant à une prison , n’allez pas croire, sur la foi des écrivains anglais du siècle dernier, que cette maison est le temple dédié au dieu modeste de la famille ; Londres n’est pas l’Angleterre comme Paris est la France ; l’Angleterre, en effet, comprend et cultive les joies du foyer, la vie intérieure, les douces émotions de l’existence abritée ; c’est dans les comtés surtout que se trouvent ces nombreuses et patriarcales familles qui ont conservé les simples traditions presbytériennes. Là le père est le chef vénéré, et l’aîné des fils est son lieutenant. Au dîner de la famille, auquel prennent parties serviteurs de la maison, c’est le père qui dit tout haut la prière commune ; c’est encore lui qui, le soir, lit la Bible à ses enfants et à ses hôtes, tableau touchant doucement éclairé par le génie souriant des vertus domestiques ! Mais àLondres, quel contraste ! A Londres , le chef de la maison n’est presque
jamais chez lui ; il vit au club quand il est débarrassé du poids de ses affaires. C’est au club qu’il dîne, qu’il passe la soirée et la plus grande partie de la nuit. Le club est devenu pour leLondonnien une nécessité impérieuse. La femme reste triste et délaissée au milieu de ses enfants, pendant que le mari va jouer , fumer et boire. Le club a tué la vie de famille dans toutes les grandes villes des trois royaumes.
Un mot sur les clubs. J’ai visité les principaux qui pullulent dans Pall-Mall, à Carlton-Terrace,àTrafalgar- Squarre et surtout dans Sainl-James-Street.
En Angleterre, les intérêts matériels se groupent et s’associent avec une merveilleuse facilité. Qu’il s’agisse de canaux à creuser, de chemins de fer à construire, de colonisations à établir, et aussitôt les capitaux abondent de toutes parts. On porte cet esprit de coopération plutôt que d’association véritable jusque dans les petites choses. Je citerai comme preuve à l’appui les clubs innombrables, palais magnifiques où se trouvent réunis tous les avantages matériels que peut procurer l’association des intérêts.
En général, ces établissements sont d’une magnificence qui dépasse toute description. De vastes vestibules, de grands escaliers garnis de tapis, splendidement éclai rés et chauffés par des bouches de chaleur, des salles
LETTRES
basses ornées de tableaux, de fleurs, et conduisant à des jardins entretenus avec un luxe royal. Aux étages supérieurs, des salons de jeu, de conversation et de lecture; dans tous, des croisées s’ouvrant sur des terrasses où l’on se promène au milieu de caisses d’orangers, de myrtes, de grenadiers et de lauriers-roses. Les glaces, d’un prix exorbitant en Angleterre, ont, dans ces salons resplendissants, des dimensions colossales. Des fresques ornent les plafonds; des arabesques serpentent dans les frises ; des guirlandes d’amour bouffis sont suspendues dans les tympans. Partout l’or flamboie. Chacun de ces clubs possède une bibliothèque et reçoit les journaux anglais et étrangers. Il y a aussi des salles de bains, et au second étage des chambres à coucher où les membres du club peuvent passer la nuit s’ils sont trop fatigués ou trop échauffés par les spiritueux pour regagner leur demeure. Les prix de cotisation varient, selon les clubs, de douze à vingt livres sterling par année. J’ai dîné dans trois de ces clubs , au club de l’Armée et de la Marine, au Reform-club et à l’Atheneum, situé dans Pall-mall à côté de l’hôtel de lord Palmerston et en face de la petite maison qu’occupait pendant son premier séjour à Londres Louis Bonaparte. Le dîner, servi en vaisselle plate et à la française, est splendide; les vins sont de première qualité ; à Londres, le club est à
peu près le seul endroit où l’on puisse dîner sérieusement. Le prix de ces repas est très-modéré. Grâce à l’association, un gentleman dont la fortune est modeste peut mener une existence de grand seigneur. Du reste, l’intimité est aussi inconnue dans les clubs que partout ailleurs. Chacun est là pour soi. On entre, on salue à peine, on prend un journal ou une brochure, on expédie son courrier, on donne ses rendez-vous, on se promène dans le jardin, sur les terrasses, on dort, on fume, on joue, mais on ne cause jamais. La raison de ce mutisme général est fort simple. La plupart des membres d’un club ne se connaissent pas. Comme il faut un certain nombre de cotisations pour couvrir les frais, il suffit à chacun de savoir que son voisin a été présenté par deux membres du club et agréé par le comité; mais jamais on ne dira devant ce voisin un mot qui ait trait non-seulement à la politique, mais encore à quoi que ce soit. En Angleterre, pour hasarder une opinion devant quelqu’un, il faut savoir auparavant s’il est riche ou pauvre, tory, whig ou radical. Cette réserve est louable, en ce sens qu’on ne s’expose jamais à blesser personne dans sa fierté ou dans ses opinions, mais elle est poussée à un tel excès, qu’elle supprime tous rapports, toute conversation, et quelle fait de l’Angleterre une sorte de succursale du couvent de la Trappe.
LETTRES
Comme splendeur et magnificence, le plus remarquaquable des clubs de Londres est peut-être The Reform club house. C’est un vaste palais construit en pierres de taille avec des colonnes ioniques dans le goût de l’architecture italienne, et entouré d’une balustrade également en pierre. On y entre en montant quelques marches qui conduisent à une grande et magnifique salle dont la galerie est supportée par vingt colonnes ioniques fl filées qu’on dirait de marbre de Sienne, mais qui ne sont en réalité que recouvertes de ce stuc appelé scaglioli. Les soubassements de ces colonnes sont de porphyre rouge. Au centre de cette salle le sol est pavé ou plutôt marqueté en imitation de la mosaïque de Rome. On voit un assez beau portrait de lord Holland dans la galerie à laquelle on monte par un magnifique escalier en marbre blanc ; dans des panneaux sont placés les portraits des principaux réformateurs. Le dôme au-dessus de la galerie est supporté par vingt colonnes d’ordre corinthien. L’ensemble intérieur de ce monument est vraiment magnifique. Le grand salon , une gigantesque merveille étincelante d’or et d’azur , est malheureusement déshonoré par des meubles plus riches qu’élégants.
Les principaux clubs de Londres sont : l’A-rmy and Navy club, le Reform club, le Clarence, l’Oriental, le
Portland, le Royal-Naval, l’Alfred, le Parthénon, le cercle des Etrangers, l’Atheneum où se réunissent les hommes de lettres et les artistes, le club d’Oxford où ne peuvent être admis que les gentlemen qui ont fait leurs études à l’Université de ce nom, le Junior University, l’Union, le West-India, l’Albion, et quelques autres dont le nom m’échappe.
En dehors de ces clubs de première classe, il en est une quantité d’autres, comme le club des Echecs, le club des Voyageurs, le club des Nageurs, le club des Citûens, le club des Célibataires, le club des Philanthropes, sans compter le club des Cosmopolites, le club des Yachts, le club des Jockeis, le club des Boxeurs, et le club des Excentriques. .
Le club des Excentriques est un des plus curieux. Ce mot excentric , d’importation britannique, sonne mal à Londres et dans toute l’étendue de l’Angleterre. Dans ce pays où le savoir-vivre consiste à s’effacer le plus possible, quiconque revêt une physionomie originale est perdu. La porte des salons se ferme aussitôt devant lui, on l’évite quand on l’aperçoit dans la rue, on le fuit comme un créancier. Tl ne faut ni beaucoup d’imagination ni une forte dose d’originalité pour être taxé d’excentricité à Londres. Soutenir dans un salon que lord Byron est un grand poëte, cela vous classe immédiatement
LETTRES
parmi les excentriques. L’Anglais doit croire au génie de Byron, mais il ne lui est pas permis d’étaler publiquement son admiration pour l’auteur de Lara et de Don Juan; si vous prétendez que la religion catholique vaut bien la protestante, vous êtes un excentrique au premier chef. Si vous déclarez que la reine n’est pas précisément jolie , — excentrique ; si vous portez des moustaches, — excentrique ; si vous avez une redingote passé six heures du soir, — excentrique. Mais si, accomplissant du reste les formalités de la tyrannie sociale, vous vous grisez trois cent soixante-cinq fois par année, vous n’êtes pas le moins du monde excentrique, vous êtes un gentleman anglais dans toute la force du terme, et rien ne vous empêche de solliciter la main de la fille d’un lord, pourvu que votre naissance et votre fortune vous permettent d’aspirer à un tel honneur.
L ’Excentric club , situé dans Saint-James-Street, a été à son origine le refuge de tous les infortunés qu’un moment d’erreur ou d’oubli avait éliminés de la société anglaise ; mais bientôt les Excentriques firent comme ces jeunes filles coupables d’une faiblesse, et qui, se voyant repoussées par leurs compagnes , prennent le parti de jeter leur bonnet par-dessus les moulins. Perdus sans ressource, quoi qu’ils fissent, ils ne craignirent plus de s’afficher, et protestèrent, à l’aide de mille con-
traventions originales, contre le despotisme des vieux usages. Aujourd’hui l’accès de ce club est devenu trèsdifficile ; pour en faire partie, il faut s’être signalé par des exploits capables de faire dresser les cheveux de la vieille Angleterre. A l’époque où sa gracieuse Majesté Victoria monta sur le trône , le titre d’amoureux de la reine ouvrait à deux battants, dans les premiers jours, la porte du club. Mais ce titre fut bientôt insuffisant : en effet, la Grande-Bretagne , adoptant pour devise le vers virgilien : Omnia vmcit amor et nos cedamus amori, tout le monde était devenu amoureux de la reine, depuis ce jeune lord qu’on fut obligé d’envoyer aux Indes, jusqu’aux platoniques ramoneurs qui se glissaient par toutes les cheminées du palais Buckingham dans la chambre de Sa Majesté.
Une personne qui connaît à fond la chronique de Londres m’a raconté, à propos du club des Excentriques , une anecdote qui donne le mot d’une énigme qu’on n’avait pas encore expliquée jusqu’à ce jour. Il y a deux ans, un très-jeune homme appartenant à une riche famille de la gentry fit tous ses efforts pour être reçu parmi les Excentriques. Afin de parvenir le plus tôt possible au but de son ambition, il se mit à soutenir, de propos délibéré, des opinions imprudentes, à porter des costumes extravagants; bref, il s’afficha si bien,
que, malgré son extrême jeunesse, il eut le bonheur de se voir bientôt expulsé de toutes le maisons où on avait coutume de le recevoir. Mais le club trouva que le néophyte n’avait point encore gagné ses éperons , et il le pria de faire antichambre. Ce fut alors que le jeune homme, impatient d’entrer dans le cénacle, prit le parti désespéré d’épouser cette danseuse maigre dont le nom a retenti dans tous les journaux européens. Il conduisit, malgré le désespoir de sa famille, mademoiselle Lola Montés à l’autel , vint passer deux mois à Paris , puis , abandonnant sa femme après la formalité obligatoire de la lune de miel , il retourna à Londres et se représenta devant les Excentriques, qui, cette fois, l’accueillirent à bras ouverts. Voilà le secret de cet étrange mariage qui a causé tant de stupeur en Angleterre et tant d’étonnement partout. Madame la comtesse de Lansfeld croyait que M. Heald l’épousait par amour, et M. Heald se servait tout simplement de l’ancienne maîtresse du roi de Bavière comme d’un escabeau pour escalader le roc escarpé de YExcentric club.
En résumé , les clubs rendent les Anglais plus personnels et plus égoïstes : ils parquent les hommes d’un côté et les femmes de l’autre ; ils tuent la famille. Pendant que le mari fait des dîners somptueux , boit des vins de luxe et perd son argent au jeu, la femme et les
enfants dînent sur une pièce de bœuf qui dure toute la semaine. Cela n’empêche pas, bien entendu, les Londonniens de parler sans cesse du culte de la famille , et d’exalter toutes les vertus domestiques qu’ils se gardent bien de pratiquer.
Passons des clubs aux combats de boxeurs.
En vain les lois anglaises défendent expressément les combats des boxeurs. Tous les jours elles sont éludées, parce que l’esprit national, plus fort qu’elles en ce point, ne peut s’habituer à leur obéir. Le ministère public ne pouvant, en Angleterre, poursuivre d’office, ni connaître légalement d’un délit, lorsqu’il n’y a pas dénonciation expresse, signée par un certain nombre de citoyens recommandables, les feuilles publiques annoncent journellement qu’à tel endroit, à telle heure, il y aura assaut entre deux boxeurs célèbres ; et jamais la police n’intervient, parce que de mémoire d’homme le cas de dénonciation ne s’est présenté.
L’art de boxer s’apprend en Angleterre comme chez nous l’art de l’escrime. Ce combat a ses règles, que l’on ne peut enfreindre. Le grand art du boxeur consiste à se tenir constamment couvert, et à porter d’estoc à son adversaire des coups de poing à la figure, et surtout à la poitrine. Les boxeurs combattent nus jusqu’aux hanches.
LETTRES
Une règle, dont l’inobservation est sans exemple, est de ne point frapper l’adversaire qu’un coup aura jeté à terre, et d’attendre, pour lui asséner de nouveaux coups, qu’il se soit relevé. Celui des deux combattants qui exprime le premier le désir de cesser la lutte s’avoue par cela même vaincu.
Un entraînement rationnel, un régime ordonné, des viandes rôties et choisies rendent les boxeurs gras, frais, roses, forts et en état de soutenir le pugilat le plus animé.
La passion du jeu étant un trait distinctif du caractère anglais, il arrive ici comme pour les courses de chevaux que le jeu s’engage de part et d’autre sur les chances de succès plus ou moins grandes du boxeur préféré, et que des sommes considérables sont quelquefois perdues ou' gagnées par les admirateurs , selon qu’il a été heureux, selon qu’il est sorti de la lutte respirant plus ou moins.
Dernièrement ont eu lieu les funérailles d’un des boxeurs les plus renommés du Ring , Thomas Winter, plus connu sous le nom de Spring. C’était le successeur immédiat du célèbre Crib, surnommé le champion de l’Angleterre qui est mort également il y a quelques mois. Le Bell’ s Life , un des journaux favoris du sport à Londres, consacre un article nécrologique à la mémoire
de ce grand artiste, qui a eu l’honneur de battre pendant vingt ans les plus habiles boxeurs de la vieille Albion. Il énumère avec complaisance toutes les prouesses du boxeur défunt. Malheureusement, dans une occasion qui fait tache à la vie si bien remplie de Spring, celui-ci reçut d’un de ses adversaires un coup de poing si vertement appliqué qu’il en perdit un œil, en même temps qu’il faillit en perdre la raison. Cet accident n’a pas empêché d’ailleurs M. Spring de se retirer honorablement dans les douceurs de la vie privée, et de tenir pendant plusieurs années 'mn des public houses les plus fréquentés du quartier populaire d’Holborn, à Londres.
Le Bell’ s Life raconte les détails de la cérémonie funèbre de Tom Spring. Nous nous bornons à traduire l’article, sans commentaire. Cette espèce d’oraison funèbre montrera l’estime dont jouissent les boxeurs dans l’esprit de leurs compatriotes.
« Les restes mortels de l’ex-champion de la Grande- Bretagne, Thomas Winter Spring, ont été, mardi dernier, restitués à la terre, avec la solennité, le respect et le regret dus à l’excellence des vertus publiques et privées qu’avait toujours pratiquées le décédé. La procession funèbre est partie de Castle Tavern, cette maison où, pendant vingt-trois ans, Thomas Winter, par sa
LETTRES
courtoisie et son haut caractère, réunissait tous les soirs autour de lui l’élite des sportsmen de la vieille et de la jeune école. Dans cette lugubre circonstance, nul de ses amis privés et des admirateurs du vrai courage et de la belle conduite n’a manqué au rendez-vous.
« L’heure du départ du pauvre Tom pour sa dernière station sur cette terre — un monticule verdoyant dans le cimetière de Norwood — avait été indiquée pour dix à onze heures du matin, et bien avant cette heure, la spacieuse et large rue d’Holborn était complètement occupée par la foule; plusieurs amenés là, sans doute, dans le but de payer à la mémoire du décédé un dernier tribut d’éloges et de respect; d’autres attirés par une simple curiosité ; tous s’accordant pour rendre un éclatant témoignage aux nobles qualités du cœur dont Tom Spring était si éminemment doué. Depuis Gray’s-Innlane jusqu’à Farringdon-street, Holborn tout entier s’est trouvé envahi par la file des piétons et des voitures.
« Pendant ce temps-là, les parents, les conducteurs du deuil et les amis les plus intimes du défunt, s’étaient réunis au dedans des portes sombres , dans le but de s’entendre sur les places qu’ils devaient occuper dans la cavalcade funèbre. Celle-ci consistait en un nombre respectable de muets et de pleureurs , un dais de plumes, un char traîné par quatre chevaux empanachés, capara-
connés, contenant le corps du décédé , trois voitures de deuil décorées de plumes suivant l’usage.
« Pendant que le cortège louvoyait lentement sur sa ligne de parcours, des groupes empressés, mais respectueux, s’aggloméraient sur tous les points d’où la vue pouvait s’étendre. Holborn, Endell-street, Wellingtonstreet, Waterloo-road, finalement Norwood. Quand on fut arrivé au cimetière , un grand nombre de ces hommes qui dans les temps de la jeunesse de Winter avaient été en relation avec le digne boxeur soit comme adversaires , soit comme alliés, et dont les sentiments d’estime et d’affection n’avaient fait que s’accroître avec les années, se trouvèrent réunis dans la chapelle funéraire, pour assister aux rites solennels qui accompagnent l’homme à sa dernière demeure, pour adresser un dernier adieu à ce qui restait de tant de courage , de force et de dignité. Parmi ceux-ci on remarquait tous les grands boxeurs de l’Angleterre, Bill Neate, de Bristol, Jem Burn, Ben Caunt, Peter Grawley, Martin, Owen Swift, Ned Adams, Tom Maley, Joe Phelps, etc. Puis MM. Renton Nicholson , Wensley, Haies, Moorsom et autres licensed victuallers.
« Le service lu, à côté de « la maison étroite, » dernière demeure assignée à tous les hommes, produisit une impression profonde. Tl est vrai que la voix solen-
202 LETTRÉS SUR L’àNGLETERRE.
nelle et grave du Rév. M. Anderson était admirable. Au moment où la première pelletée de terre a retenti sur le couvercle du cercueil et à l’instant où le ministre a récité ces paroles de la liturgie : « Cendres sur cendres, poussière sur poussière , » Ashes to ashes and dust to dust, plus d’une paupière s’est trouvée humide et plus d’une poitrine mâle et vigoureuse s’est sentie agitée.
« Et maintenant, un dernier devoir, — celui de conserver la mémoire d’un homme de cœur, dont les Grecs et les Romains, dans des âges plus héroïques, auraient commémoré le souvenir par des autels , des statues et des poèmes immortels, — reste à remplir , non-seulement à ceux qui admirent le bien opéré dans les conditions les plus difficiles de la société, mais encore à ceux qui veulent le faire naître et le stimuler, — ce devoir est d’élever un monument respectable au-dessus de la tombe où reposent les restes de Winter. »
Ceci a été écrit sérieusement et sera lu sérieusement par les Anglais ; le boxeur est aussi populaire au-delà de la Manche, que le tauréador au-delà des Pyrénées. Je n’ai pas entendu dire, cependant, que les Espagnols aient songé à élever une statue à Montés, le plus illustre combattant de taureaux , la mas illustrada Espada , de la Péninsule.