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LETTRE QUATRIÈME

Londres, 1er mai.

Ceci n’est pas une peinture des mœurs, des habitudes et des originalités de la ville de Londres, c’est la description pure et simple de la grande solennité qui vient d’avoir lieu, un récit tracé à la hâte sur le bout d’une table, et que je' suis forcé d’abréger parce que l’heure du courrier me presse. Depuis deux jours Londres ne vivait plus, ne respirait plus que pour le 1er mai, qui est toujours une fête en Angleterre, la fête du printemps etdes fleurs. Pauvres fleurs! triste printemps! Mais cette foisci il s’agissait de la grande cérémonie cosmopolite dans laquelle allaient paraître la reine, la cour, les ambassadeurs, les commissaires des nations industrielles et les plus illustres personnages du Royaume-Uni. C’était une fête sans précédents. En ouvrant ce gigantesque palais

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à toutes les merveilles de l’univers, l’Angleterre allait avoir la gloire d’inaugurer en même temps l’ère des destinées pacifiques. Tous ces peuples réunis dans la métropole anglaise, tous ces anciens ennemis arrivés des points les plus divers pour entonner l’hymne de l’industrie, tout ce pêle-mêle d’intérêts confondus dans un seul intérêt, n’est-ce pas en effet la manifestation la plus évidente que, dans la lutte pacifique de nos trente dernières années, le sabre s’est ébréché contre l’idée? Aussi partout, dans les hautes classes, dans la Cité, dans le peuple, on ne parlait que de la cérémonie d’ouverture ; on ne se rencontrait que pour se demander si l’on avait son ticket .

Hier matin, la commission ne distribuait plus de tickets. Des esprits forts qui s’étaient promis de ne pas assister à l’inauguration, emportés au dernier moment par l’élan universel, faisaient des efforts incroyables pour se procurer des billets d’entrée. Je laisse à penser si la spéculation a eu beau jeu ! Mercredi soir, il y avait, dans Piccadilly, une véritable bourse de tickets. A combien le ticket? A une livre de prime. Un instant après, il faisait une livre et demie, et ainsi de suite jusqu’à minuit. Un libraire de Saint-James-Street, qui avait prévu cet âpre désir de la dernière heure, avait modestement acheté pour deux mille livres sterling (50,000 fr.) de

billets, et il les a tous revendus avec d’immenses bénéfices. A voir cet emportement, cette furie de toute une population, on se demandait si le palais de Cristal pourrait résister à ces flots de visiteurs qui menaçaient de le submerger.

Mais procédons par ordre. Mercredi matin, les exposants ne savaient point encore s’ils auraient l’entrée libre. Des pétitions nombreuses avaient été adressées à la commission royale; mais la commission avait toujours répondu que ceux-là seuls assisteraient à la cérémonie d’ouverture qui se seraient procuré un billet de saison. Les exposants français, devant cette décision nettement formulée, avaient pris la résolution de recouvrir leurs montres d’enveloppes en toile. Cette idée avait rallié un grand nombre de prosélytes parmi les exposants des autres nations. La Belgique, la Prusse, la France, l’Autriche et l’Amérique étaient bien décidées à ne paraître ce jour-là que sous un domino de toile d’emballage. La commission n’avait pas prévu ce déguisement, qui, en effet, ne figurait pas sur le programme. On hasarda quelques timides remontrances ; les exposants tinrent bon dans leurs menaces. Que faire? La reine ne pouvait décemment ouvrir une exposition universelle qui n’existait plus. On entra donc en accommodement, et il fut convenu qu’un certain nombre de billets serait mis à la

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disposition des exposants de chaque nation. La France a eu pour sa part cinq cents billets. Aussi, à l’heure où j’écris, toutes les vitrines sont resplendissantes, toutes les montres étincellent. C’est la menace de la toile d’emballage qui a opéré cette merveille.

Pendant deux jours, Londres a craint que l’exécution nesuivîtlamenace. Pourtant, cette résolution, dont l’initiative appartient à nos compatriotes, avait été assez bien accueillie par la population : « Ces enragés de Français ont damé le pion à la commission royale, » disent en riant les insulaires, qui n’auraient certes pas songé à un pareil expédient. En France, la commission eût été chansonnée et vaudevillisée. Ici on se contente de constater sa défaite.

Dès la veille l’aspect du bâtiment avait changé. Plus de ballots dans les couloirs, plus de confusion. Toutes les avenues dégagées permettaient à l’œil de s’égarer à loisir et de pénétrer jusque dans les profondeurs les plus lointaines de l’immense édifice. Partout les tapisseries s’étendant et couvrant les, espaces nus; partout les splendides étoffes ornant et meublant les salles.

Ce jour-là le palais de Cristal avait été témoin d’un spectacle touchant. De malheureux émigrants arrivés du comté de Cornouailles et se rendant en Australie avaient obtenu la permission de visiter toutes ces richesses in-

dustrielles, dont ils ne soupçonnaient même pas l’usage. Ils étaient là une centaine d’hommes et de femmes tenant dans leurs bras leurs enfants, pauvres êtres condamnés, eux aussi, à l’exil par la misère. Ces parias de la civilisation européenne venaient jeter, avant de quitter la mère-patrie, un regard d’envie sur ces trésors amoncelés qu’ils voyaient pour la première fois et qu’ils ne reverront plus. Douloureux contraste qui éclate chaque jour à Londres et qui ressortait encore plus dans ce moment solennel ! C’était le jour même où l’Angleterre conviait tous les peuples à son hospitalité, que des sujets anglais, fatigués de souffrances et de privations, se disposaient à franchir l’Océan pour aller chercher, à l’autre extrémité du monde, une terre plus hospitalière qui leur fît oublier les avares mamelles de la patrie !

Lorsque les émigrants pénétrèrent dans la partie de l’exposition qui nous est réservée, les ouvriers français les contemplèrent avec une sorte de curiosité d’abord, puis, dès que leur destinée fut connue, plusieurs de nos compatriotes abandonnèrent leur ouvrage et vinrent leur serrer la main avec cette effusion française qui compatit à toutes les infortunes. Ces pauvres gens, étonnés des démonstrations dont ils étaient l’objet, ne semblaient pas comprendre pourquoi ils provoquaient tout à coup un intérêt si chaleureux. En sortant de l’exposi-

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tion, ils entonnèrent le God sam the Queen. Leur dernier cri était pour la reine ! Quel peuple étrange est-ce donc que ce peuple anglais qui meurt comme le gladiateur antique en jetant son dernier adieu à César?

J’arrive à la grande solennité d’aujourd’hui. Dès sept heures du matin, Hyde-Park, cet immense jardin quatre fois vaste comme nos Champs-Elysées, est encombré : dans toutes les avenues, la foule, mais une foule britannique, une foule calme et silencieuse, qui attend pour voir passer les équipages et le cortège. On pourrait croire que tous les haillons de Londres se sont donné rendez-vous aux abords du palais de Cristal. Des femmes pâles, maigres et à peine vêtues , traînant par la main des enfants déguenillés, se tiennent, comme les spectres de la misère et de la faim, sur les chemins que piétineront tout à l’heure les chevaux de l’aristocratie. A neuf heures, les voitures commencent à défiler. Piccadilly n’est plus une rue, c’est un fleuve qui charrie des équipages et des omnibus. Un si formidable rassemblement causerait à Paris des accidents sans nombre ; ici, on n’a pas le plus petit malheur à déplorer. Personne ne se presse : chacun suit celui qui le précède sans chercher à passer avant son voisin. Si quelque agitation se manifeste dans un groupe, tenez pour certain que ce groupe est composé d’étrangers. Et pour veiller

au maintien de l’ordre, quelques policemen seulement échelonnés à cent pas de distance. Pour nous aigres Français impatients, qui tenons tous de Louis XIV, c’est là un spectacle magnifique que ce calme et ce bon ordre du peuple anglais, peuple véritablement fait pour la pratique de la liberté. J’entre à mon tour dans le gigantesque édifice qui , par la magnificence de sa conception, par l’effet féerique de son architecture intérieure, répond admirablement à sa solennelle destination. Les drapeaux de tous les peuples, les oriflammes de toutes les nations se déroulent à perte de vue. On dirait, mais sur une plus vaste échelle, de la salle des drapeaux de Westminster-Abbey ou de la grande salle des Invalides.

Toutes les merveilles de l’industrie apparaissent dans un magnifique ensemble : statues colossales, larges fontaines lançant leurs gerbes de diamants sur les arbustes et les fleurs, gigantesques télescopes , machines monumentales qui semblent dans la perspective des monstres antédiluviens. Il y a dans ces vitrines richement décorées, dans ces montres tapissées de velours , dans ces estrades surchargées d’objets précieux, des échantillons de toutes les industries du globe ; de même que , dans cette foule, des représentants de tous les peuples, depuis le Hollandais flegmatique jusqu’au Chinois dont l’œil

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sourit toujours. Voici les trois couleurs de France, le lion de Néerlande, la licorne britannique, la lyre d’Irlande, le croissant turc, l’aigle à deux têtes d’Autriche, l’aigle blanche de Russie, l’aigle noire de Prusse, et tous les pavillons bariolés d’Amérique. Tous ces drapeaux, qui ne s’étaient encore rencontrés que sur les champs de bataille, flottent pacifiquement réunis pour la première fois dans la basilique industrielle. Il y a loin de Waterloo à la cérémonie de Hyde-Park, qui voyait s’élever, il y a trente ans, cette grotesque statue de Wellington représenté sous les traits et dans la pose mythologique du fils de Pelée! Dios Achüleùs , comme dit Homère. Sous les voûtes de cet édifice, la parole humaine coule dans tous les dialectes. L’antique rêve de Babel est réalisé avec cette différence que Babel était la confusion des langues, et que le palais de Cristal est la fusion des intérêts et des esprits.

Au milieu du palais, dans cette partie appelée le transept, on a élevé une vaste plate-forme sur Laquelle est placé le trône surmonté de l’écusson britannique. La partie nord du transept qui fait face au trône est garnie de fleurs et de verdure. Ce n’est pas un simple parterre, c’est un jardin ; les palmiers, les citronniers, les plantes tropicales, s’élancent dans toutes les directions sous cette haute coupole qui abrite des arbres séculaires.

Un palais bâti par des géants pour des géants.

A onze heures précises, les commissaires royaux, suivis du comité exécutif et des commissaires des nations étrangères, font leur entrée dans le palais au milieu des hourras de l’assistance. Quelques-uns sont en uniforme, les autres en habit habillé, ce que l’on nomme ici, dans le langage de cour* en toilette du soir. Une demi-heure après, Sa Grâce l’archevêque de Canterbury, les ministres delà reine, lord Palmerstonen tête, les grands officiers de l’Etat, les ambassadeurs étrangers et les ministres en costume de gala, prennent place à gauche et à droite du trône. C’est M. le baron de Brunow, ambassadeur de Russie, qui ouvre la marche du corps diplomatique.

A midi précis, la reine, qui vient de quitter avec toute sa suite Buckingham-Palace, entre dans le palais de l’exposition par l’entrée du nord. Elle est escortée de son cortège officiel, des ladies en grande robe à queue, et entourée de toute la famille royale et de ses invités étrangers parmi lesquels on remarque le prince royal de Hollande et le prince de Prusse.

Un hourra s’élève de toutes les parties de l’édifice ; et, aussitôt que Sa Majesté, montée sur la plate-forme, a pris place sur son trône, un chœur entonne le God save. the Queen.

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Voici dans quel ordre le cortège avait traversé Con stitution-Hill :

En tête, une compagnie de gardes du corps.

La première voiture, attelée de six chevaux bais, contenait le gentilhomme ordinaire de l’Etat , le gentilhomme ordinaire de la chambre du conseil privé , le commandant des gardes et le page d’honneur.

La deuxième voiture , attelée, de six chevaux bais, était occupée par les lords de service près le prince Albert, les grooms de service et la canne d’argent.

Dans la troisième voiture, conduite également par six chevaux bais, se tenaient le lord trésorier de la maison royale et le vice-chambellan.

Dans la quatrième voiture à six chevaux bais : le capitaine des jeunes gardes, le maître de la garderobe.

Dans la cinquième voiture à six chevaux bais : le comte maréchal, la canne d’or.

Dans la sixième voiture traînée par six chevaux blancs : la dame d’honneur de la chambre, le lord intendant, le lord chambellan.

Puis venait un corps de jeunes gardes suivis de douze soldats à pied. Le carrosse de la reine s’avançait ensuite traîné par huit chevaux de couleur isabelle. La reine avait auprès d’elle le prince Albert et devant ehela du-

ohesse de Sutherland, grande-maîtresse de la garde-robe. Derrière le carrosse, des gardes d’honneur et des gardes du corps.

Dans la salle, l’aspect du cortège royal produit un effet merveilleux. Ces jeunes femmes dont les beaux cheveux, ondes soyeuses, caressent leurs épaules blanches, ressortent comme des déesses au milieu de ces uniformes rouges chamarrés de broderies. O11 me montre parmi les assistants le duc de Cambridge, le duc de Bedford, le duc de Richmond, le duc de Northumberland, tous ces fiers Normands qui se prétendent les descendants des compagnons de Guillaume. J’aperçois Sa Grâce, âgée de 82 ans, le vainqueur des vainqueurs, lord Wellington. Achille a encore l’air fier, et il se tient toujours droit, malgré le poids des ans. Puis lord Brougham, l’homme colosse quia un pied sur l’ile et l’autre sur le continent, lord John Russel, le comte de Minto, sir Francis Baring, le très-honorable Henry Labouchère, lord Granville, fils de l’ancien ambassadeur d’Angleterre à Paris, et un des esprits les plus fins et les plus distingués de son pays. Le vicomte Palmerston est bien le ci-devant jeune homme qui a été tant de fois dépeint vers 1840, quand Mars 1er entrait au ministère. Lord Palmerston est un des plus longs printemps du monde politique. Derrière la reine se tient la duchesse de

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Sutherland, l’une des plus grandes dames et autrefois l’une des plus belles femmes de l’Angleterre, où les femmes sont si belles quand elles sont belles. Le personnage qui excite la plus vive curiosité est un Chinois qui se trouve au milieu des commissaires étrangers et qui représente le Céleste-Empire. Ce mandarin accouru au congrès industriel ne marche pas, il saute en remuant la tête et en agitant les bras ; au repos, on le dirait échappé d’une de ces immenses théières qui ornent l’étalage de l’exhibition chinoise, un immense bouton de cristal resplendit sur sa poitrine. On m’assure que c’est l’insigne de sa dignité, une sorte de palme académique portée exclusivement par les mandarins. Quant à Sa Majesté, qui, dans ses portraits, ressemble aux charmantes têtes de Lawrence, je suis bien fâché d’avouer qu’elle a été un peu flattée ; elle gagne à être vue sur les guinées. Le prince Albert est un très-bel homme, quoique légèrement chauve. Du reste, il a tenu tout ce qu’il promettait.

La cérémonie officielle commence ; le God save the Queen a cessé ; le prince Albert se place à la tête des commissaires royaux, et, se dirigeant vers la plate-forme en face du trône de Sa Mejesté, il lit un résumé des travaux du comité exécutif. La reine fait une courte réponse, après quoi elle entend le doyen du corps diplo-

matique, auquel elle répond également. Puis l’archevêque de Canterbury récite une prière et invoque la bénédiction de Dieu. Cette prière est suivie d’une hymne chantée par le chœur des exécutants.

A ce moment la reine se lève, et la procession royale, composée de toutes les personnes de la suite de Sa Majesté, s’avance dans les galeries. Tous les spectateurs peuvent ainsi contempler les traits de la reine et de sa cour. Pendant le défilé de cette procession, dont l’effet est imposant et splendide, les orgues jouent des marches guerrières et des chants parmi lesquels le chant national de la vieille Angleterre : Rule Britannia. M. Danjou, ancien organiste de Notre-Dame de Paris, qui touche de l’orgue français, produit un effet électrique et est applaudi avec fureur par l’assistance et surtout par les dames de la suite de la reine.

Quand la procession est terminée, la reine revient vers la plate-forme, remonte sur son trône, et, d’une voix forte, elle dit en se tournant vers les quatre points de l’édifice : L'exposition est ouverte. Aussitôt la bonne nouvelle est annoncée urbi et orbi par le son des trompettes, par les détonations des canons royaux placés sur la rive septentrionale de la Serpentine ; les barrières qui avaient protégé la nef sont ouvertes au public et un hourra formidable s’échappe de toutes les poitrines et

retentit en même temps dans tous les idiomes : c’est le salut gigantesque de tous les peuples à Père de pacification universelle qui commence.

La reine et son cortège rentrent à Buckingham-Palace, et la foule, qui se tient debout depuis six heures, se précipite dans Hyde-Park pour respirer. Les encombrements qui ont lieu à Paris à la suite des feux d’artifice donneront à peine l’idée de l'immense population qui se pressait dans les larges avenues de West- End.

Parmi les Français de distinction que j’ai remarqués à la cérémonie d’inauguration, je citerai MM. Michel Chevalier, Blanqui aîné, Louis Blanc, le statuaire Lemaire, Jules Janin et quelques feuilletonistes arrivés de Paris.

Les dames patronnesses d’Almack’s ont pris la résolution de donner une série de bals magnifiques auxquels seront invités les étrangers de distinction. Le premier aura lieu ce soir dans les vastes salons d’Almack’s qui sont peut-être les plus beaux et les plus vastes de Londres.

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