LETTRE CINQUIÈME
Londres, 6 mai.
Pourquoi ne pas parler maintenant de la fête annuelle du 1er mai en Angleterre? Londres, qui espère toujours que les progrès de l’industrie lui permettront de clouertôt ou tard un soleil d’or à son firmament brumeux, chante, en attendant la réalisation de cette espérance, l’hymne des jours splendides et des nuits constellées, pour inviter le printemps à franchir la Manche ; mais le printemps est occupé à verdir, à fleurir et à chanter sur les rives de la Loire ; il s’enrhumerait de ce côté du détroit, n’en déplaise aux journaux anglais qui se sont indignés qu’un journaliste parisien eût osé comparer le soleil de Londres à un pain à cacheter. Le Morning Herald surtout ne revient pas d’une telle audace, et il déclare majestueusement qu’il ne changerait pas le climat de l’Angle-
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terre pour le climat de la France, car, ajoute-t-il, l’Angleterre /est le pays où l’homme peut vivre en plein air le plus de jours dans l’année et le plus d’heures dans le jour. We maintain that England is the country on earth where a man can enjoy himself the greatest number of days in the year , and the greatest number of hours in the day , in the open air. A la bonne heure ! nous aimons ce patriotisme. Le Lapon, lui aussi, ne donnerait pas ses ténèbres glacées pour les chauds rayonnements du Midi ; mais nous persistons à partager l’avis de cet ambassadeur napolitain qui disait un jour à Charles II : « La lune du roi mon maître vaut mieux que le soleil de Votre Majesté. » Le même ambassadeur qui était, à ce qu’il paraît, un homme d’un rare esprit d’observation, disait également à quelqu’un qui lui parlait de son séjour en Angleterre : « C’est un pays où il n’y a de fruits mûrs, que les pommes cuites, et de poli que l’acier. »
Cette grande colère de la presse britannique me remet en mémoire une anecdote. Il y a quelques années, un lieutenant aux gardes de l’empereur Nicolas entra dans un tripot par un jour d’hiver, perdit tout son argent et jusqu’à son manteau. Le lendemain matin il passait en grelottant sur la Perspective deNéva, lorsqu’il rencontra l’empereur. — Qu’as-tu fait de ton manteau ? lui de-
manda le czar. — Sire, répondit le lieutenant, à quoi bon un manteau? Est-ce qu’il fait froid à Pétersbourg ? L’empereur, ravi de trouver un homme qui crût au ciel de l’Italie dans un climat aussi inclément, donna au lieutenant un brevet de capitaine. Il paraît que pour être bienvenu de la presse de Londres nous aurions dû nous rappeler plutôt l’aventure du lieutenant aux gardes russes. Malheureusement nous n’avions ni joué ni perdu notre manteau.
Donc, le 1er mai, au moment où mouraient dans l’espace les derniers échos du canon de la Serpentine, Londres passait d’une fête à une autre fête, de la solennité de l’industrie à la solennité de la saison. Dans toutes les rues, sur toutes les places des théories d’enfants qui dansaient, environnés de branches vertes, en demandant un penny aux passants. Ils tournaient autour d’un buisson enrubanné de faveurs roses et blanches, lequel à un certain moment prenait part à la joie générale et se mêlait à la sarabande. Ce buisson animé est d’un effet trèspittoresque. Un boy , comme on dit ici, caché sous une double haie de branches, est le vivant ressort qui met en jeu cette touffe de vert feuillage, surmontée de la couronne impériale d’Angleterre. Poétique symbole que cette allégresse des arbustes et des plantes qui dansent en revêtant leur parure printannière, et comme il dan-
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serait à son tour ce peuple déguenillé des faubourgs de Londres s’il lui arrivait tout à coup la même bonne fortune ! Du reste, ces enfants, qui représentent l’enthousiasme reconnaissant de la nature, s’acquittent de leur rôle à merveille ; leur figure s’illumine, leur jarret d’acier frappe la terre, nunc est pulsanda tellus , et dans leurs regards, dans leurs traits, dans leurs gestes, on voit éclater comme une vague réminiscence de l’exaltation latine.
Voici la saison que la jeune Flore
Vide à pleines mains l’écrin odorant.
Cette fête printannière se prolonge assez avant dans la nuit quand il ne pleut pas trop. Dans la soirée du 1er mai de cette année, il neigeait un peu. Flore nous arrivait coiffée en frimas. Puis tout à coup, les buissons dansants, accompagnés par des orgues de Barbarie, disparaissent pour céder la place au seigneur Polichinelle, qui porte de ce côté du détroit le titre et le nom de mylord Punch. Ici, mylord Punch jouit d’une trèsgrande réputation. Il ne saurait exister sans lui de bonne fête populaire. Cela tient à ce que cet illustre personnage ne craint pas à l’occasion de se lancer, comme son confrère le Pulchinella napolitain, sur la mer orageuse de l’allusion politique ; et puis, d’ailleurs, il était à la bataille de Waterloo et il a embroché à lui seul une
demi-douzaine de régiments français ; après le noble duc, c’est lui qui a le plus fait pour la gloire de la vieille Angleterre. En voilà, certes, tout autant qu’il en faut pour légitimer la popularité de mylord Punch. Cependant, il faut bien le dire, en dehors de ses gasconnades et de la critique locale, mylord n’est pas très-amusant. On s’aperçoit tout de suite qu’il est au régime du gin et du porter. Il est taciturne, morose, parle peu, parle mal , et donne plus de coups de bâton qu’il ne débite de bouffonneries. En France, la victime de Polichinelle est le commissaire; à Londres, c’est le policeman. Mylord Punch venge le peuple anglais de tous les coups de bâton que reçoit celui-ci, au nom de la reine, dans les rassemblements. Mylord Punch tape dur , et il est toujours victorieux comme déraison ; il faut meme qu’il ait dans les coulisses dè son théâtre une nombreuse collection de policemen, car les représentants de l’autorité britannique ne doivent pas durer longtemps sous la canne de ce terrible batailleur.
Le lendemain, c’était le high-life qui fêtait la solennité du printemps. Le rendez-vous était à six milles de Londres, à Kew-Gardens, dans les serres monumentales delaSociété d’horticulture. De Londres jusqu’à Kew-Gardens, ce n’est qu’une longue avenue de parcs et de charmants cottages, délicieuses retraites ajustées dans un cadre
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de flèurset de verdure. Aux fenêtres de ces palais microscopiques apparaissent, curieux et souriants, les frais visages des blondes miss qui envoient leurs regards aux voyageurs. Salut, belles filles d’Occident, frêles fleurs normandes greffées sur la tige saxonne! Vous êtes bien les plantes indigènes de ce sol si lier de la ceinture de flots que Dieuplui a donnée. On dirait que dans vos veines coule un sang plus bleu, et à vous voir si blanches et si roses, on penserait que vous êtes nées, vous aussi, d’un baiser de la vague et de votre pâle soleil ! Nous arrivons à Kew au^milieu d’une file d’équipages qui s’étend sur un parcoilTS de deux, lieues. Mon compagnon de route me disait : Où ont-ils trouvé tous ces chevaux? où ont-ils pris tous ces domestiques" et ces cochers galonnés et poudrés? On ne nous avait promis qu’un jardin et une serre, nous trouvons dix serres gigantesques et un parc ; je me trompe, une forêt, des pelouses immenses, des arbres contemporains de Henri VIH, et des allées moelleuses comme un tapis. Dans les bosquets, les corps de musique du royal-bleu et du royal-rouge ; dans les allées, des femmes en robes blanches, malgré le froid, car, à partir du 1er mai, le soleil resplendit au firmament du calendrier, et ici, il en est de l’été comme des usages : c’est une affaire de convention. Je grelottais dans mon paletot à l’aspect de ces gentlemen en pan-
talon de nankin et de ces ladies printannières. Dieu me sauve! j’ai vu le prince de Salerne, un Napolitain, en pantalon blanc ! O flatteur ! aviez-vous donc, vous aussi, perdu au jeu votre manteau, comme notre ami le lieutenant russe? L’aspect des serres est tout bonnement merveilleux. Nous n’avons rien chez nous qui puisse se comparer à cette richesse floréale. Les plantes de l’Inde, de la Chine, du Japon, des pays les plus extravagants, s’offrent au regard ébloui, et tout cela brille, resplendit, s’enlace, se confond et éclate comme un feu d’artifice. En contemplant toutes ces merveilles , je pensais à Alphonse Karr, ce poëte jardinier, et je me demandais ce qu’il peut faire à Sainte-Adresse le jour où Londres ouvre Kew-Gardens. Eh bien ! il paraît que Kew-Gardens n’est rien encore auprès de la collection du duc de Richmond , lequel a fait construire une serre assez vaste pour pouvoir s’y promener en calèche ou à cheval quand la pluie ne lui permet pas de parcourir ses parcs.
Pour comprendre ces magnificences ignorées du continent, il faut connaître le goût ou plutôt la passion des Anglais pour les fleurs. A Londres, il n’es.t pas une maison aristocratique qui 11e soit tapissée de fleurs de la base au sommet. On monte au premier étage au milieu de caisses d’orangers, de grenadiers, d’hortensias et de plantes des tropiques ; des géraniums sur tous les bal-
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cons ; des fleurs dans le salon, dans la salle à manger, dans le parloir , dans le vestibule ; des fleurs partout , les plus précieuses et les plus belles. Chacun de ces splendides hôtels est un jardin couvert. Il en est de même dans les petites maisons de la classe bourgeoise. J’ai visité aussi à Kew-Gardens la serre des fruits et je me suis promené au milieu des ananas, des pastèques, des poires magnifiques , des raisins splendides , le dessert de Lucullus le jour où il invitait le grand Pompée ou tout autre gentilhomme romain à dîner dans la salle d’Apollon. — Vous avez de l’engrais excellent, disais-je à un Anglais. — Oui, me répondit-il, nous fumons nos serres avec des guinées, O puissance créatrice de l’or ! comment voulez-vous que ce peuple puisse croire à un autre dieu qu’à la livre sterling?
Qu’il me soit permis de rapporter un mot charmant qui a été dit par Jules Janin dans cette serre des fruits. Nous admirions ensemble toutes ces merveilles de l’art et de la guinée, lorsque nous fîmes la rencontre de personnes qu’il connaissait. En marchant, on causa de choses et d’autres. A un endroit où la route se faisait plus étroite, il y eut un échange de politesses, pour laisser le passage libre, avec d’autres personnes qui venaient en sens inverse. — C’est, dit une dame, comme à cette bataille dont j’ai oublié le nom. — Ah ! madame,
interrompit Janin, si vous avez oublié le nom de cette bataille, ce n’est pas l’Angleterre qui l’a gagnée.
En revenant de Kew-Gardens, toute cette brillante société a fait une halte à la grande exhibition. Je crois l’avoir déjà dit : on ne vit plus ici que dans les expositions de toutes sortes. Chaque jour en voit naître une nouvelle, et, chose curieuse! toutes attirent la foule. Comme on le devine bien, les femmes vont moins dans ces bazars à la mode pour voir que pour être vues. La société féminine, qui mourait d’ennui depuis des siècles, prend sa revanche à l’heure qu’il est. Au moins aujourd’hui la toilette et la beauté servent à quelque chose. Le matin, on essaie une robe à l’exposition , et le soir on expose ses épaules au théâtre de Sa Majesté ou au théâtre Lrançais. Cependant, comme l’Anglais a payé son ticket trois livres et qu’il ne veut pas perdre une pareille somme, il se croit forcé, lui, de visiter l’exposition dans ses plus minutieux détails ; aussi je doute que les six mois suffisent à cette patiente investigation de bouquiniste. — Que pensez-vous de l’exhibition, demandait-on à un gentleman? — Je ne puis répondre encore, répondit-il ; je n’ai parcouru que la moitié de la Chine.
Quand deux amis se donnent rendez-vous au palais de Cristal, ils conviennent de la contrée où ils se rencontreront. — Attendez-moi en Autriche ou dans le Zolwe-
rein. — Je ne quitterai pas la Russie de toute la journée , etc. On ne dit jamais : Attendez-moi en Angleterre , parce que l’Angleterre ayant pris à elle seule un peu plus de la moitié de l’empire du monde exposant, cela reviendrait à dire : « Attendez-moi sous l’orme. »