LETTRE SIXIÈME
Londres, 9 mai.
Vous avez à Paris lin dieu qui a reçu les dévotions de quelques centaines de mille de fidèles ; ce dieu est dans une balance et il pèse vingt mille livres de rentes. Vous voyez que je veux parler de ce dieu Pavé dont le temple est situé sur le boulevard Montmartre. Mais qu’est, je vous prie, ô Parisiens ! votre méchante idole de deux cent quinze kilogrammes auprès de la divinité que nous possédons ici? C’est à Londres et non ailleurs que Ton contemple le vrai Jéhova ; un Jéhova de vingtdeux millions, s’il vous plaît, quoiqu’il ne soit guère plus gros qu’un œuf de pigeon. Il s’agit du fameux diamant indien le Koh-i-noor (montagne de lumière), conquis dans une des dernières batailles de Penjab, et qui appartient à la couronne d’Angleterre. La gloire du
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grand Mogol , du régent et du Sanci a pâli devant l’éclat de ce nouveau soleil. On lui a élevé, au beau milieu du palais, un autel de velours et de cristal protégé par une cage aux barreaux dorés. Toute la journée la foule se presse et va en pèlerinage adorer l’idole indienne, qui vaut certes bien le veau d’or du peuple hébreu.
Il n’y a guère qu’une huitaine de jours que l’exposition est ouverte, et déjà s’élèvent de toutes parts les discussions sur la question de suprématie. Qui l’emportera dans ce tournoi industriel? L’Angleterre, la France, la Belgique, l’Autriche, le Zolwerein ont leurs partisans et leurs détracteurs. La Grande-Bretagne prétend modestement avoir battu les deux mondes sur tous les champs de bataille delà concurrence. Elle place au premier rang non-seulement ses machines, ses draps, ses tissus, mais encore les objets d’art et de goût, les inventions et les découvertes. Hourra! hourra! les morts vont vite et l’Angleterre va encore plus vite que les morts. Attendons que toutes les pièces du procès soient exposées aux yeux du public européen. Tous les objets expédiés ne sont pas déballés. La France, pour sa part, est encore dans le négligé du matin ; mais elle se montrera bientôt parée de tous ses atours, et nous verrons à quelle déesse le berger donnera la pomme.
Si parmi les exposants il en est qui se préoccupent
peu de savoir qui l’emportera de l’indigo de celui-ci ou du bleu de Prusse de celui-là, ce sont ces hommes que vous voyez là-bas dans ce petit coin de l’univers industriel. Ils sont muets et leurs traits parlent ; ils sont graves et le rire est embusqué sous les cils de leurs yeux fendus en amende. Us regardent avec une bouche moqueuse cet océan d’habits noirs qui roule dans le vaste palais ses flots de croque-morts, eux qui ont des pardessus de satin jaune, des robes de satin blanc, des pantalons de satin bleu et des toques de satin noir. Leurs pieds, chaussés de sandales, foulent des nattes parsemées de dragons, de salamandres et d’hippogriffes; ils se promènent en sautant au milieu d’énormes potiches, au ventre rebondi, de paquets de thé de caravane, de paravents fantastiques, d’écrans vermillonnés, de tours en porcelaine, et de toutes les adorables chinoiseries du Céleste-Empire. Je suis bien certain que si vous pouviez interroger ces curiosités humaines qui ont franchi les océans dans leur jonque aux flancs arrondis, je suis sûr que ces Chinois vous répondraient : « Que nous font, à nous, vos machines, vos bateaux à vapeur, vos draps de Casimir noir, vos hommes politiques, vos journaux, vos statues et vos fontaines de cristal, qui ne sont pas plus hautes que des maisons ! Pékin est plus grand que Londres, la tour de porcelaine est plus éclatante que la
tour de la Cité, le fleuve Jaune est plus resplendissant que la Tamise ; un seul de nos mandarins en sait plus que tous vos savants, et notre divin empereur Tschi-Tzé, fils du soleil et de la lune et cousin germain des étoiles du firmament, est plus glorieux que la reine de ce petit morceau de terre, qui s’appelle la Grande-Bretagne. Nous sommes venus ici, nous, les aînés du monde, pour voir ce que savaient faire nos cadets en civilisation, et nous retournerons vers nos rivages dorés sans avoir changé un poil de notre moustache. » .Voilà ce que vous diraient ces hommes, qui ne comprennent rien à notre politique et à nos vaudevilles, et qui n’en sont pas moins des gens très-spirituels, s’il m’est permis d’en juger par l’éclat de leur œil bleu, qui danse un perpétuel fandango entre ses longs cils d’ébène.
Et à propos de cela, voici que j’entends dire de tous les côtés que le fameux mandarin au bouton de cristal et à la plume de paon n’*est pas plus mandarin que vous et moi. On ne lui conteste pas sa qualité de Chinois, mais on lui dénie absolument son titre de lettré; il paraît que ce misérable geai du Céleste-Empire s’était couvert de la plume du paon. Cet homme n’est qu’une réclame en chair et en os, au profit de la jonque chinoise mouillée dans la Tamise. C’est le capitaine de la jonque qui a eu l’idée de transformé* un de ses mousses
en mandarin et en représentant de la Chine. La reine a été victime de la mystification comme l’Angleterre, puisqu’elle a daigîié répondre au faux mandarin en cérémonie publique. Qui aurait osé supposer que les Chinois donneraient aux Anglais des leçons de puff?
Non loin du Céleste-Empire, les Etats barharesques sont représentés par la régence de Tunis. J’ai rencontré dans cette partie du monde un journaliste parisien qui écrivait tranquillement son feuilleton assis sur une pile de peaux en maroquin. Il m’a dit qu’il sortait du royaume de Naples et qu’il n’avait pas à se louer de l’hospitalité d’un Palermitain qui l’avait prié d’aller griffonner dans un autre pays. L’Espagne lui ayant également refusé l’encre et le papier, il s’était vu contraint de se réfugier sous l’ombre tutélaire d’un sycomore. Du reste, les Tunisiens de l’exposition sont les antipodes des Chinois. Si ces derniers ne peuvent prononcer un seul mot d’anglais, les autres possèdent une facilité polyglotique qui leur permet de parcourir en quelques minutes le clavier des idiomes européens. Ils répondent en français, en anglai^/ en ëspagnol, en allemand, en italien; ils sont Russes avec les Russes, et négociants avec tout le monde. Dieu est Dieu, et l’argent est son prophète. Les marchands de pastilles delà rueVivienne sont des Turcs plus authentiques que ces gentlemen de la côte septen-
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trionnale d’Afrique, qui portent des pantalons à souspieds et qui ne tiennent plus à leur pays que par leur teint bronzé et leur aversion pour le sanglier de bassecour.
Quelques mots maintenant de la physionomie de Londres. Avec un peu d’imagination les Anglais pourraient croire que la conquête est un fait accompli, et que de nouveaux Normands sont descendus sur le rivage saxon. Userait difficile de répéter aujourd’hui le mot de ce gentilhomme du siècle dernier à qui l’on demandait comment il avait trouvé Londres, et qui répondit : « C’est une ville où il y a trop d’Anglais.» Je ne sais si les insulaires poussent la modestie jusqu’à se claquemurer dans leurs maisons pendant la duree de l’exposition ; mais le fait est que les rues, les parcs, les squares, sont sillonnés d’étrangers, que l’étranger s’est emparé des stalles d’orchestre, des tavernes, dès restaurants du West-End, et qu’il est à peu près impossible de se comprendre soimême au milieu d’un si effroyable cliquetis de dialectes. Dimanclre dernier, les trains de plaisir ont commencé à jeter sur les trottoirs des nuées de visiteurs, et j’ai vu ce matin, collée derrière la" vitrine d’un libraire de Coventry, une affiche monumentale qui annonçait que des excursions de ce genre allaient avoir lieu de Saint-Pétersbourg, de Copenhague, de Stockholm, voire de Con-
stantinople ! Il est aussi question» que la compagnie des bateaux à vapeur de Liverpool doit amener d’ici à deux mois quelque chose comme cinquante mille Américains. La France tient une si large place dans la colonie étrangère, que lorsque deux Français qui se connaissent s’aperçoivent d’un trottoir à l’autre, ils se contentent de se saluer de la m-ain comme s’ils se rencontraient dans la rue de la Paix ou sur le boulevard. Rome n’est plus dans Rome, elle est à Hyde-Park, à Regent-Street, à Relgrave- Square, à Hay-Market, et aussi à Greenwich, où je suis allé dimanche par la Tamise, et où j’ai rencontré une armée de nos compatriotes qui étaient venus comme moi pour manger du white-bait , un petit poisson délicieux qui ne se pêche que là et qu’on ne peut manger que là, parce que, pour conserver toutes ses qualités, il est indispensable que le white-bait saute immédiatement de la Tamise dans la poêle et de la poêle sur une assiette chaude.
On doit penser que depuis quelques jours Londres, la ville des traditions séculaires, s’est un peu européanisée, au moins dans certains quartiers. Les casinos dansants, qui sont les bals Mabille de la métropole britannique, s’établissent à peu près partout, et, horresco referens , quand le soir arrive, l’archet de la folie résonne sous toutes ces latitudes puritaines. On élève des cirques et des tables d’hôte à la française. Hier j’avais lu dans le
Times que le célèbre restaurateur Verrey de Regent- Street (ici les restaurateurs sont tous célèbres) avait l’honneur d’annoncer à la nobilily et à la gentry l’ouverture d’une table d’hôte de deux cent cinquante couverts. Je m’y rendis vers cinq heures accompagné d’un ami. La table était bien de deux cent cinquante couverts, mais il n’y avait pas un convive. Nous voulûmes nous retirer ; on nous supplia d’attendre, et à six heures on servait le repas devant des dîneurs absents. Nous étions venus pour voir le coup d’œil, et nous étions perdus dans un Sahara culinaire. Mon compagnon et moi nous avions chacun dix domestiques derrière soi. Aussi le service laissa-t-il beaucoup à désirer. A la fin de ce banquet mortuaire, le chef de l’établissement vint nous remercier et nous pria de continuer à grossir le nombre de ses clients.
Cette mésaventure me rappelle qu’une histoire à peu près semblable arriva à Joanny qui s’en tira mieux que nous. Il était égaré dans je ne sais plus quel Odéon provincial, et il se disposait à représenter Cinna, lorsqu’au moment de lever la toile le régisseur vint le prévenir qu’il n’y avait qu’un seul spectateur dans la salle. Faites lever le rideau, répondit l’artiste, et s’avançant sur la scène : Monsieur, dit-il au spectateur unique, si vous y tenez absolument je vais jouer Cinna, mais, si vous le
préférez, nous jouerons ensemble aux dominos. La proposition fut acceptée par le public.
Je n’ai pas rencontré la meme solitude dans les casinos et les autres réunions nocturnes. Argyl-Rooms , situé près de Hay-Market, est encombré chaque soir ; c’est le temple de la folie taciturne. Tout bon Anglais danse gravement, le regard fixe et les bras collés au corps ; mais s’il est excité par le sberrey ou le porto, il se livre alors à des contorsions épileptiques, et rien n’est triste comme l’aspect de cette lugubre gaîté. Ces jours passés, un groupe d’étrangers fit irruption dans la salle, et plusieurs,, se mêlant aux quadrilles, se mirent à broder quelques arabesques continentales; malheureusement les commissaires, incapables de comprendre ce lyrisme chorégraphique, enjoignirent aux danseurs de se renfermer dans le cadre monotone de la Terpsichore britannique. Mais l’élan était donné, et vers la fin de la soirée l’insulaire lui-même, mis en belle humeur, s’abandonnait à des improvisations échevelées. Ceci soit dit entre nous : j’ai grand peur que, cette année, le cancan ne traverse le détroit. J’ai encore trouvé quelques vestiges de cette danse de haute fantaisie dans un autre établissement, le Vauxhall. Au Vauxliall, on donne des fêtes masquées. L’entrée est de trois shillings, mais le véritable bénéfice de l’administration en ce moment, c’est le
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bureau des nez postiches. Ceci veut une explication. L’affiche ne dit pas qu’on n’est reçu que masqué ; de sorte que lorsqu’un étranger ignorant des rubriques de l’industrialisme anglais se présente au contrôle, on lui laisse prendre son billet, après quoi on lui explique qu’il est impossible de pénétrer dans l’établissement le visage découvert, et on lui offre un faux nez moyennant trois autres shillings. Du reste, une fois que le nez postiche est payé, on est parfaitement libre de le mettre dans sa poche. Si un commissaire vous demande pourquoi vous n’êtes pas masqué, vous tirez votre nez des profondeurs de votre habit et il vous laisse tranquille : vous êtes en règle. Le nez postiche est le passeport du Vauxhall.
Ce Vauxhall est une entreprise de plaisirs sur une vaste échelle ; outre la salle de bal masqué et le restaurant, on trouve encore dans les jardins un théâtre desservi par des artistes de quatrième ordre, des acrobates, des jongleurs, des clowns et des boxeurs. Il y a aussi des courses de bagues et même des chevaux de bois. Tout cela pour trois shillings, sans compter le nez.
Passer du Vauxhall au palais Saint-James, la transition est rude ; il le faut bien cependant, car j’apprends à l’instant qu’il y a aujourd’hui drawing room ou grand lever chez S. M., et je cours au parc pour voir cette céré¬
monie.
Je reviens du parc ; j’ai vu passer le moyen âge et les folles splendeurs du règne de Charles II. Dès neuf heures du matin», les rues qui avoisinent Sainl-James-Palace sont sillonnées de policemen armés de leur bâton. Aux fenêtres, aux balcons, des têtes charmantes encadrées de grappes blondes et opulentes. Les équipages arrivent sur deux files ; l’une descend par Saint-James- Street, l’autre s’étend sur la grande avenue du parc. Voitures de gala reliées en or, cochers enrubannés, valets portant la canne, le gros bouquet et dorés sur tranche, chevaux harnachés d’or et caparaçonnés d’or, l’or éclatant partout devant les haillons qui bordent chaque côté de la rue. J’ai revu là tous les personnages qui assistaient à l’inauguration du 1er mai; seulement, les hommes étaientplus chamarrés encore, les femmes, plus étincelantes de pierreries, les ambassadeurs, les lords, les généraux, les ladies, toute la fine fleur de l’épi britannique. Miss Coutss passe, et la foule crie : Hurrah ! Savez- vous pourquoi ? Parce que miss Coutss a deux cent millions. O Angleterre ! la fée qui a présidé au baptême de tes destinées t’a refusé le don suprême : le sentiment de la dignité humaine.
Le défilé doit durer cinq heures. Dans l’intervalle arrive un régiment de horse-guards, ces géants anglais,
précédés du corps de musique portant les costumes chamarrés du temps de la reine Elisabeth. Le régiment se” range en bataille sur la place, et la musique joue le God save the Queen , tempéré par quelques airs du Prophète. Le fleuve aristocratique roule encore ses vagues, de dentelles, de satin, d’or et de diamants au moment où je jette ma lettre à la poste. Après-demain, bal royal à Buckingham-Palace.