‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 7 sur 17 · LETTRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SEPTIÈME

Londres, 14 mai.

D’après tout ce que je vois, d’après tout ce que j’entends, je suis convaincu que l’exposition universelle de Londres, que cette foire de l’univers, comme on dit ici, obtiendra le plus grand succès... à Paris. Contrairement à tous les précédents historiques des deux nations, c’est Albion, cette fois-ci , qui aura la gloire de l’idée, et la France le profit. La vie , à Londres , est tellement en dehors de toutes les habitudes continentales, que les étrangers ne peuvent séjourner huit jours dans cette mé- •tropole de la fumée et du brouillard sans succomber à un ennui qui les pousse invinciblement vers ms bateaux à vapeur. c< Le jour où, du pont du paquebot, j’apercevrai les phares de France, me disait un de nos compatriotes accouru ici pour admirer les splendeurs

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de l’industrie, je m’écrierai : Italiam! Italiam! » Cependant les Anglais sont résolus à faire tous les sacrifices pour attirer l’univers dans leurs hôtelleries. Ils s’efforcent d’appliquer, le mieux qu’ils peuvent, un sourire sur leur glacial visage, et ils poussent à ce point la bonne volonté d’être aimables, qu’ils ont tous appris à prononcer dans toutes les langues cette phrase sacramentelle avec laquelle ils abordent les visiteurs : Comment trouvez-vous l’ exposition? Cette phrase, ils la savent en russe, en allemand, en danois, en italien, en arabe et en chinois. Entrez dans un bureau de tabac, et, si vous êtes Français, le tobacconist se croira forcé de vous dire en s’inclinant et le sourire aux lèvres : Comment trové viou le exhibition? John Bull se faisant prévenant, John Bull sortant à ce point de ses habitudes nationales, quel miracle! et comme il faut que l’Angleterre soit bien déterminée à faire, par tous les moyens , de son exposition d’Hyde-Park le fait colossal de ce temps-ci !

Lorsque je prétends que les étrangers arrivés de tous les points du globe ne séjourneront pas à Londres, et* que le trop plein des visiteurs cosmopolites refluera vers la France , j’émets simplement l’opinion de tout le monde. Quand il débarque dans cette ville monstre, l’étranger croit que deux années ne suffiront pas à épui-

ser sa curiosité ; il se hâte de voir, il se dépêche d’admirer, il court comme un cheval échappé à travers tous les spectacles consignés dans le Guide du Voyageur; il voudrait pouvoir étreindre l’immense capitale ; puis , quand il a vu le palais de Verre, la Tour de l’éternelle cité ( eternal city ), Westminster, ce panthéon de toutes les gloires d’outre Manche, les docks, les parks, et cette foudroyante activité de la fourmilière londonienne, il s’aperçoit qu’il ne lui reste plus qu’à contempler des rues alignées au cordeau qui se ressemblent toutes, et des squares dont les maisons de briques sont uniformément revêtues d’une épaisse couche de fumée. Le soir, s’il ne veut pas endosser l’habit noir et s’astreindre à la tyrannique étiquette de la cravate blanche, il ne pourra pénétrer dans aucun théâtre ; aussi isolé dans ces quartiers populeux qua s’il était dans un désert, il n’aura pas même la ressource extrême de se réfugier, comme en France, en Italie et en Allemagne, dans ces cafés où l’on trouve toujours dans la lecture des journaux et quelquefois dans la conversation un moyen de distraire son inactivité. J’ai causé avec quelques réfugiés politiques, et ils me disaient : « Le poids du temps est si lourd, que nous voyons arriver neuf heures du soir avec plaisir pour aller nous coucher. Il n’y a pas une trèsgrande différence, ajoutaient-ils, entre la vaste pri-

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son de Londres et l’étroite prison du Mont-Saint-Michel. »

De son côté, l’aristocratie est, à ce que l’on dit, bien décidée à parcourir le continent. On va profiter de l’affluence des étrangers à Londres, pour faire faire leur tour aux jeunes gentlemen. On sait qu’iciun homme qui n’a pas fait son tour, c’est-à-dire qui n’a pas quitté son pays pour voyager, est tellement incomplet qu’il ne compte pas. On m’a raconté à ce sujet qu’un honorable baronnet qui avait, contrairement à ses pérégrinateurs compatriotes, les habitudes les plus casanières, n’avait jamais quitté son château du Devonshire que pour venir passer à Londres les trois ou quatre mois de la saison. Grand amateur d’ornithologie, il avait eu la gloire bien rare d’empailler presque toutes les espèces de volatiles connus, depuis le banal rouge-gorge jusqu’au gnau bleu, qui ne se trouve que dans les déserts de la Grande-Cafrerie, cette contrée voisine des parages où chante la mandragore. Notre gentilhomme jouissait delà flatteuse réputation du plus grand empailleur des trois royaumes ; mais malgré sa gloire ornithologique, il n’avait pu faire oublier un dédain des convenances impardonnable chez un gentleman. A trente ans il n’avait pas encore franchi le détroit. Ses amis lui démontrèrent avec tant de persistance que l’étrangeté de sa conduite compromet-

tait la nobility tout entière, qu’il fit un effort sur luimême et prit le parti de payer sa dette au despotisme de la convention. Il commanda une immense berline de voyage, dans laquelle il fit placer un lit, une table, ses instruments de dissection, ses livres scientifiques et ses cadavres emplumés. Dans l’arrière-train de sa voiture, il établit son cuisinier et sa batterie de cuisine, puis il ordonna à son valet de chambre de le conduire dans les pays les plus pittoresques et à travers les sites les plusr renommés du continent.

Au bout d’un an, le baronnet avait strictement accompli ses devoirs de parfait gentleman, et il revenait à Londres rapportant quelques centaines de nouveaux volatiles disséqués et empaillés dans son voyage. L’honorable- baronnet avait dormi, bu, mangé et empaillé dans sa berline, et n’avait jamais songé à mettre la tête à la portière; mais l’honneur était sauf, il avait .«franchi la Manche, et sa voiture avait visité l’Europe

Donc, les Parisiens qui ne pourront ou ne voudront pas abandonner le boulevard verront toujours les visiteurs des Deux-Mondes, excepté les Russes, bien entendu, Sa Majesté Moscovite ayant interdit à ses fidèles sujets qui vont à Londres- de passer par la France! La France est à l’index à Pétersbourg , et les boyards seront probablement les seuls étrangers, avec les feuille-

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tonistes parisiens, qui prolongeront leur séjour en Angleterre. Quant à moi qui suis venu ici moins en curieux qu’en observateur, et qui suis bien décidé à combattre l’ennui par l’étude des hommes et des choses de ce pays, je tâcherai de montrer aux lecteurs la métropole britannique sous son double aspect, et je passerai alternativement de la contemplation de cette fière, opulente et politique aristocratie à l’examen des misères cachées. La lumière et l’ombre, l’or et le haillon, la satiété et la faim, voilà ce qui frappe tout d’abord dans cette société anglaise dont le colosse de Nabuchodonosor me paraît être le symbole. La semaine dernière, je me faisais l’historiographe du drawing-room et de ses pompes d’un autre siècle ; qu’il me soit permis aujourd’hui de parler d’un petit coin de Londres appelé la paroisse Saint-Gilles ou le quartier des Irlandais.

La belle et longue rue d’Oxford que parcourent une foule d’équipages, cette rue Vivienne de Londres, plus grande, plus étincelante que la rue Vivienne de Paris, forme à sa naissance un angle presque droit avec Tottengham-Courtroad ; à l’entrée de cette dernière rue, en face d’Oxford-Street, existe une petite ruelle presque toujours obstruée par une énorme charrette chargée de charbon de terre, qui laisse à peine assez de place pour qu’une personne puisse passer en s’effaçant le long du

mur. Cette ruelle, nommée Bainbridge, donne entrée au quartier des Irlandais.

L’Angleterre, je le reconnais hautement, est le pays du patriotisme. L’amour de la patrie est la plante la plus vivace de cette île aux villes enfumées et aux prairies verdoyantes. Et nous autres Français, nous, les chevaliers errants de l’idée cosmopolite, nous ne pouvons nous défendre d’une secrète admiration à la vue de ce peuple qui souffre et qui se console de souffrir en songeant qu’il est le peuple anglais, le peuple éternel, populus senatusque romanus. Cependant il faut bien avouer que ce patriotisme anglais est aussi et surtout un esprit de rivalité. Il consiste moins dans l’amour de son prochain, dans le désir d’améliorer la condition de son semblable, que dans la prétention de l’emporter sur toutes les nations. A Londres, tout le monde s’entend à demi-mot pour voiler aux regards de l’étranger les parties sombres du tableau. On vous mènera triomphalement à Belgrave-Square ou à Portland-Place, on vous fera admirer dans leurs plus petits détails les riches quartiers du West- End , mais demandez à un Anglais où est située la paroisse de Saint-Gilles, et il feindra d’en ignorer l’existence, ou il vous donnera de vagues indications ; si vous insistez, il finira par vous dire que les Irlandais sont des paresseux, des êtres sans courage, qui aiment la misère

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par haine du travail, et qui se plaisent au sein de l’abjection.

Ce ne fut pas sans un certain sentiment d’elfroi que je pénétrai dans l’étroite et sombre ruelle deBainbridge. Cette ruelle, entièrement occupée. par un vaste magasin de charbon, est à peu près impraticable ; l’atmosphère manque pour respirer, le jour pour se conduire ; dans la plupart des rues de ce misérable quartier, on ne voit pendus aux fenêtres et devant les portes que des baillons qui sèchent comme ils peuvent, dans ce trou où il n’y a pas d’air. Puis, dans ces cloaques improprement appelés des maisons, des hommes, des femmes, des enfants, pieds nus, piétinant dans la fange ; je vis plusieurs femmes allaitant leurs enfants : elles n’avaient qu’une chemise qui tombait en lambeaux et laissait voir leur corps nu presque en entier ; des jeunes filles de seize à dix-huit ans portaient en guise de robe un vieux ■ paillasson ! L’extérieur et l’intérieur de ces masures s’accordent avec les loques de la famélique population qui les habite. Tous ces malheureux que je ne puis consentir à appeler des hommes et des femmes , tous ces êtres dégradés par la misère couchent pêle-mêle dans la même chambre, j’allais dire dans le même chenil, père, mère, fils, filles et amis. Ils ont des amis. L’expression de leur figure est un des plus désolants spectacles qu’il

soit donne à un homme de contempler. En les voyant si pâles et si maigres, si malingres et si étiolés, je me demandais pourquoi tous ces infortunés qui meurent de faim, qui souffrent tous les maux de la terre et de l’enfer, ne commettent pas un crime pour se faire jeter en prison. Il me semble que l’entrée de ces parias àCold- Bath devrait être pour eux un jour heureux. Je causai avec quelques-uns, comprenant à peine ce qu’ils me disaient et me faisant encore plus difficilement comprendre. Autant qu’il m’a été donné de saisir le sens de leurs paroles, je n’ai surpris dans leurs réponses aucune mauvaise pensée d’envie : ils ne se plaignent pas, ils sont même convaincus qu’ils n’ont pas le droit de se plaindre, ils sont Irlandais ! Ce mot Irlandais sonne à Londres comme le mot chrétien à Constantinople.

Sur ce sol protestant, devant ces ilotes de la civilisation protestante, il n’est pas un enfant de ce siècle, pas un fils de Voltaire, qui, dans un tel moment, ne sente se rallumer le flambeau de la croyance éteinte. Pour moi, je l’avoue, quel que soit mon déghût pour les déclamations, dans ces hommes affaissés, dans ces femmes livides, je ne voyais ni des mendiants ni des mendiantes, mais des martyrs, et je constatai avec orgueil que ces êtres qui disputent aux chiens errants leur nourriture n’avaient oublié ni la foi persécutée ni YErin maternelle.

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— Etes- vous Anglais? demandai-je à un de ces malheureux dont la prononciation me semblait moins rude que celle de ses compagnons de misère. — Oh non ! répondit-il avec une sorte de fierté et une profonde tristesse, je ne suis pas Anglais, je suis de la pauvre et catholique Irlande. I am not English ; I am from poor and catholic Ireland. Je vivrais cent ans que je me rappellerai toujours l’expression désolée de cet homme quand il prononça ces quatre mots : poor and catholic Ireland.

Je sortis du quartier Saint-Gilles par la ruelle de Bainbridge, et je me retrouvai bientôt dans Oxford-Street, sillonnée en ce moment par les magnifiques équipages qui se dirigeaient probablement vers Hyde-Park. A l’aspect de ce luxe insolent, je pensais que si nous n’avions pas à Paris cette foule de voitures armoriées, de valets galonnés et armés de grandes cannes, nous n’avions pas non plus un quartier tout entier, un quartier immense voué à la misère, à la honte et à la dégradation !

La philanthropie, cette fausse vertu qui a remplacé une vertu divine, la charité chrétienne, est d’origine anglaise. Il n’est pas un Anglais qui ne fasse partie d’une société: de bienfaisance. Mais presque toutes ces associations sont plutôt destinées à satisfaire l’amour-propre des honorables membres qui les composent qu’à soulager

de véritables infortunes. J’en dirai autant de ces magnifiques hôpitaux bâtis à grands frais dans les plus riches quartiers de la ville et qui portent tous cette inscription gravée en lettres d’or : Supported by a volontary subscription... Que l’étranger, à la vue de ces fastueux monuments, se persuade que Londres est la cité charitable par excellence, qu’il ne saurait exister un Wil pauvre dans ses murs, et le but de la philanthropie sera atteint ; mais la véritable charité se serait moins attachée au luxe et aux décorations extérieures : elle aurait multiplié ces asiles de la souffrance en les établissant dans des quartiers moins fashionables , moins fréquentés par les visiteurs, mais sur des terrains d’un prix moins élevé, et elle serait peut-être parvenue à assainir tout à fait la paroisse Saint-Gilles et les autres cloaques qui pullulent dans cette immense capitale de l’orgueil britannique.

Le soir de ce même jour, je résolus d’aller faire une visite à la ruelle de Field-Lane.

Les costumes ne sont pas seulement motivés par le climat, les croyances et les mœurs ; une foule de circonstances viennent encore les modifier. Si le burnous de l’Arabe témoigne, dans un pays chaud, des habitudes nomades de ce peuple; si la constante uniformité des costumes de l’Orient atteste l’immobilité de ses mœurs, de sa croyance, de sa pensée, on pourrait en Europe

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suivre la mobilité des idées, la brièveté ou la longueur de leur règne par la durée des modes qui les reflètent. L’abandon de l’épée, l’usage universel du frac annonça eu France le triomphe de Légalité avant que ce principe se traduisît dans les institutions. Le costume peut encore faire connaître jusqu’à un certain point les maux physiques dt moraux qui affligent un pays. Le choléra a doublé la consommation de la flanelle, et en Angleterre toutes les poches sont placées en dessous de l’habit ou de la redingote.

C’est que l’Angleterre est par excellence le pays de l’escamotage. Nos détrousseurs parisiens, qui sont cependant assez habiles, pâlissent devant les pick-pockets de Londres. Quand on se hasarde dans certains quartiers, on n’est jamais bien certain, quelque précaution qu’on prenne, de revenir chez soi avec sa bourse, sa montre ou son mouchoir. La subtilité de doigts des pick-pockets est telle, que Gavârni, cet intrépide observateur, qui connaît tous les endroits souterrains de Londres, ayant résolu un jour de se faire voler pour voir de quelle façon s’y prenait le voleur, mit quelques schellings dans la poche de son gilet et alla dans une taverne où il fut dévalisé au bout de dix minutes sans s’être aperçu de rien.

On m’a raconté un vol de lunettes d’or dont l’exécution est vraiment ingénieuse. Un monsieur est dans une

foule ; un individu lui prend le bras droit comme par mégarde et lui adresse force excuses ; un autre lui prend le bras gauche de la même manière, et pendant qu’il est ainsi empêché, un troisième lui enlève délicatement ses lunettes, qui passent de main en main et disparaissent avec le voleur. Si l’on va se plaindre au bureau de police, on vous répond qu’il n’est qu’un seul moyen de retrouver l’objet volé, c’est de faire insérer dans le Times ou dans tout autre journal une annonce par laquelle on promet de remettre la valeur intrinsèque de l’objet à celui qui le rapportera ; mais dans ce cas, le voleur ne saurait être poursuivi. Comme il n’a pas été pris en flagrant délit, il est impunissable, et l’avis placé dans le Times n’est plus qu’une convention commerciale passée avec un inconnu.

Il n’existe pas à Londres de monts-de-piété : aussi le prêt sur gages est-il une des plus lucratives industries. Aucune police n’en surveille l’exercice. Le païen-broker ne s’inquiète nullement de la nature de votre droit de propriété. Vous lui apportez un objet, il en examine la valeur, et si dans l’année vous ne payez ni capital ni intérêts, le nantissement lui appartient sans que vous puissiez réclamer de plus-value. Une foule d’individus s’occupent spécialement à faire le foulard , et la moisson est tellement abondante que la revente de ces foulards

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forme une branche de commerce très-importante, ainsi qu’on va le voir.

Tout près de Newgate, dans une petite ruelle donnant sur Holborn-Hill et nommée Field-Lane , ruelle interdite aux voitures, on ne voit absolument que des mouchoirs d’occasion [second hand). Les boutiques, en forme d’échoppes, ont leur étalage avançant sur la rue, où les foulards sont exposés. Ils pendent, attachés à une tringle, afin que les acheteurs puissent reconnaître les foulards qu’on leur aurait dérobés. Les marchands et les marchandes se tiennent sur la porte de leurs boutiques et se disputent les chalands qui viennent à la faveur de la nuit acheter à vil prix les vols de la journée. Cette ruelle était encombrée d’allants et de venants, et il régnait dans tous ces repaires du recel une activité qui n’est jamais troublée, à ce qu’il paraît, par l’intervention de la police. En Angleterre, on poursuit vigoureusement les crimes dont l’effet est de compromettre le crédit, comme le faux, ou la sécurité des personnes, comme le meurtre, l’incendie et le .vol commis avec violence ; mais quant aux auteurs de filouteries et d’escroqueries, ils ne sont guère arrêtés que dans le cas de flagrant délit. L’administration sent-elle l’impuissance des lois pour réprimer les vols nombreux qui résultent de l’état social, et fermet-elle les yeux sur le recel pour ne pas rencontrer trop

de coupables ? J ’ai vu dans cette ruelle (Je Fiekl-Lane de magnifiques foulards abandonnés à l’acheteur . pour deux schellings et qui le matin avaient peut-être été vendus au prix de neuf schellings dans un magasin du Strand. J’ai pénétré dans plusieurs de ces boutiques immondes; dans toutes j’y ai vu des créatures à demivêtues, la robe ouverte par-devant, et qui ne se contentent pas, si je dois m’en rapporter à leurs gestes, à leur mine et à leurs paroles, de l’honnête métier de recéleuses, la plupart de ces femmes sont juives. Quelques-unes au milieu de leur abjection réalisent cependant ce type de beauté méridionale plus estimée en Angleterre que partout ailleurs. Une de ces femmes cherchait à escroquer la montre d’un ami qui m’accompagnait, et elle lui disait en tâchant d’occuper son attention : you hâve blue eyes , what a J Frenchman are you? are you German? (Vous avez des yeux bleus, quel ^Français êtes vous?) êtes vous Allemand? Celui-ci retint une main qui s’égarait vers la poche de son gilet et nous sortîmes. Dans la rue mon ami s’aperçut que l’habile recéleuse était parvenue malgré notre surveillance à lui voler une demi-livre. On m’a assuré que la plupart des honorables négociants de Field-Lane parviennent après dix ans de leur lucratif commerce à se retirer dans les frais cottages qui égaient les environs de Londres.

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Maintenant, si vous parlez aux indigènes de ces singularités londoniennes, ils vous répondront qu’ils n’ont jamais vu de pareilles choses, qu’ils ignorent complètement ce qu’on veut leur dire, et que toutes ces imaginations sont inventées par les Frenchmen jaloux de la gloire et de la splendeur de la Grande-Bretagne. Ils vont plus loin encore, ils soutiennent que Londres est de toutes les villes celle où la misère est la moins grande, et que si l’on trouve à chaque pas des mendiants* dans les rues , c’est que les mendiants aiment mieux importuner les passants que de vivre confortablement aux frais de leur paroisse. Du reste, ils sont si bien convaincus de la véracité de leur affirmation, qu’ils ne donnent jamais un penny à un pauvre. Ils se contentent de payer la taxe, et ils sont en règle. Les mendiants de Londres ne sollicitent en général que la pitié des étrangers, de ces Frenchmen qu’ils détestent cordialement, et qui refusent rarement quelque pence à leur indigence et à leur importunité.

J’ai dit que chez nos voisins le patriotisme a surtout pour base un sentiment de rivalité et l’esprit de domination. J’espère bien prouver aussi un jour ou l’autre que leur faste n’est autre chose que de l’ostentation. On sait l’histoire de ce banquier anglais qui avait recommandé son fils à un confrère de Paris. « Ouvrez-

lui, écrivait-il, un crédit illimité. Cependant, prévenezmoi s’il fait trop de dépenses. » Au bout d’un mois, le banquier parisien crut devoir avertir le père du jeune homme que celui-ci avait déjà dépensé cent mille livres. « Si ce sont des livres anglaises-, répondit le banquier de Londres, c’est assez pour un mois ; mais si vous voulez parler seulement de vos méchantes|petites livres françaises*, donnez lui en tant qu’il voudra. » C’est beau, c’est grand, c’est sublime, si l’on veut; mais je vois percer dans la dernière ligne de ce billet toute la morgue du parvenu et toute l’ostentation du phari¬

sien.

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