‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 8 sur 17 · LETTRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE HUITIÈME

Londres, 20 mai.

C’est l’opinion d’un assül%rand nombre que le fait de l’exposition universelle de Londres 11e modifiera en rien le caractère, les mœurs, les habitudes de nos voisins, et que lorsque l’ècéan d’étrangers dont les flots inondent en ce moment les rues et les places de la métropole anglaise se sera retiré, il 11e restera qu’un peu plus d’or et d’argent dans les poches des habitants. L’insulaire, en effet, résisteMe toutes ses forces à l’influence des usages qui lui viennent de l’autre' côté du détroit, et si commercialement il est* pour la pratique du libre échange, au point de vue moral, il est entièrement opposé à l’exportation continentale. C’est ce qui explique la physionomie propre et originale du peuple

anglais, dans ce xixe siècle où la plupart des autres nations ont un certain air de parenté.

Cependant, si je tiens compte des phénomènes qui se produisent depuis quelques jours dans ce monde privilégié qu’on nomme ici la nobility et la gentry , je dois supposer que l’irruption des Frenchmen laissera quelques traces, et que les vieux us britanniques recevront plus d’une atteinte. Croirait-on qu’à l’heure où j’écris, ces maisons de Londres protégées par des grilles, et qui ressemblent à des prisons en miniature, s’ouvrent aux visiteurs ! U home est envahi, le sanctuaire est profané, des visages barbus se montrent pour la première fois dans ces splendides salons qui n’avaient vu jusqu’à ce jour que les blanches épaules des ladies et la figure mathématique des raides gentlemen. Est-ce une conversion subite? est-ce une amabilité avec préméditation? n’est-ce que de la curiosité? Je ne sais que répondre. Toujours est-il que baronnets, comtes, marquis et ducs semblent s’être donné le mot pour accabler les strangers de lettres d’invitations.

Le stranger , ordinairement si mal vu à J^ondres, est devenu tout à coup le lion de la saison. La barbe est accueillie avec le plus charmant sourire, et la moustache elle-même ne provoque plus de la part des jeunes miss l’exclamation malsonnante de shocking. Enfin, quel-

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que étrange que l’innovation puisse paraître au premier abord, l’aristocratie ne dédaigne pas d’inviter à ses conversazioni les feuilletonistes de la France et de l’Allemagne.

Pour qui connaît la position presque subalterne des journalistes en Angleterre, n’esVce pas là toute une révolution? Ici les hommes de la presse ne comptent pas individuellement : on les paye et on les ignore. Dans ce singulier pays, où la liberté presque absolue fonctionne régulièrement à côté de la plus inexorable inégalité, il manque à la profession de journaliste le tyrannique contrôle de la respectability . En France, au contraire, où domine l’esprit d’égalité, mais où la liberté a tant à conquérir pour être au niveau de la liberté anglaise, tout homme vaut par lui-même, par son talent, par ses qualités, et quelquefois par ses défauts. Quand un journaliste s’appelle Thiers ou Marrast, il devient ministre ou président d’une grande assemblée. Chez 'nous, depuis l’établissement du gouvernement constitutionnel, le journalisme politique a été, en quelque sorte, l’antichambre du salon parlementaire. Il n’en est pas ainsi de ce côté de la Manche : on vit et on meurt journaliste, comme dans l’armée on vit et on meurt sous-ofûcier. L’homme attaché à la presse est quelque chose comme un être délaissé; il n’appartient ni à la noblesse, ni au

commerce, ni au peuple. Il est journaliste, c’est dire qu’il est très-rétribué et estimé médiocrement. Un salon aristocratique acceptera son opinion et subira le jugement qu’il porte sur les choses et sur les hommes, mais il n’accepte jamais sa personne. Cette anomalie se reproduit dans les détails de la vie anglaise.

Deux mots, en passant, du journalisme.

L’une des choses qui frappent l’étranger et surtout le Français après un séjour de quelques semaines en Angleterre, c’est l’organisation et l’influence très-limitée de la presse dans ce pays de liberté par excellence. Le tirage des journaux anglais est beaucoup plus restreint que celui des feuilles politiques françaises. De l’autre côté du détroit on compte plusieurs journaux qui n’ont pas loin de quarante mille souscripteurs. A Londres, le tirage moyen de chaque journal, le Times excepté, est de quatre à cinq mille exemplaires. Depuis le Morning Herald , organe du parti aristocratique, jusqu’au Morning Chronicle, et au Daily-News , représentants de l’opinion libérale, les feuilles quotidiennes de Londres ne s’adressent pas, en temps ordinaire, à plus de trente mille acheteurs pour la ville et pour les comtés. J’ai excepté le Times , et en effet le Times , pour conserver sa domination, ne se contente pas de balancer à lui seul la clientèle de tous ses confrères réunis, il la dépasse systéma-

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tiquement et à tout prix. Son tirage quotidien excède de dix mille exemplaires le tirage général des autres journaux de la métropole. C’est à cette condition et encore à quelques autres qu’il a trois ou quatre fois par semaine des suppléments de quarante-huit colonnes d’annonces qu’il reste le Times , et qu’il peut dire sans trop de présomption : Quia nominor Léo .

Ce Times est peut-être la plus colossale machine de publicité qui existe dans l’univers. Il a des correspondants dans toutes les capitales d’Europe, d’Amérique, des Indes, et une dizaine de rédacteurs dont les émoluments annuels varient de soixante à cent mille francs. Chacun de ces écrivains est attaché à la collaboration du journal pour traiter une question spéciale. On m’a cité un publiciste qui s’était particulièrement adonné à l’étude des égouts : une question très-importante à Londres. Le Times l’avait accaparé moyennant une rétribution de quatre-vingt mille francs par an. Pendant deux ans ce publiciste parcourut l’Europe aux frais du journal, et alla étudier sur le continent tous les systèmes se rattachant à sa question. Dans le cours de ces deux années il n’écrivit pas une ligne, pas un mot; il se contenta d’observer et de comparer ; puis un jour un projet de loi sur la voirie et la salubrité publique arrivant en délibération devant la chambre des communes, il se hâta

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de revenir à son poste, et traita dans une vingtaine d’articles la question avec tant de supériorité, qu’il dirigea en quelque sorte la discussion de la chambre. Le nom du publiciste continua à rester inconnu, mais le Times eut la gloire de doter son pays de toutes les améliorations que son collaborateur avait remarquées à l’étranger.

Quoi qu’il en soit, le journal anglais ne s’adresse qu’à un certain public, à un public aristocratique et bourgeois : le peuple ne le connaît pas. De là peut-être le ton toujours modéré de cette presse, qui dans sa plus vive opposition ne dépasse jamais de certaines limites. En Angleterre le journal le plus radical ne pourrait exciter les passions de la foule. Le voudrait-il, qu’il n’aurait aucune action sur les masses, comme on dit chez nous. Deux causes principales empêchent la presse quotidienne de pénétrer dans les classes populaires : le prix élevé du numéro (dix sous) et l’indifférence du peuple anglais en matière politique. Cette indifférence est si grande, que la plupart de ces honnêtes gens de Londres ne semblent même pas se douter qu’ils ont dans Parliament Street une chambre des communes et que leurs législateurs se réunissent chaque nuit à Wesminster. Je demandai un jour à un gentleman que je connaissais de vouloir bien me dire quelle question devait être discutée le soir au parlement. Il me répondit d’un air flegma-

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tique et peut-être avec F arrière-pensée de donner une leçon à l’impatiente curiosité française : I cannot tell you , Sir, that does not regard me (Je ne puis vous le dire, Monsieur, cela ne me regarde pas). Le peuple anglais écrira bien sur les murailles de la cité avec un morceau de charbon : No popery (A bas le papisme) ! Mais c’est là un cri religieux en même temps que politique. En somme, le journalisme anglais s’adresse exclusivement à la classe qui possède, et il ne pénétrera pas encore de sitôt très-probablement dans les couches inférieures de la, société britannique.

Nous avons bien fait, dans tous les cas, nous autres feuilletonistes, qui voulons examiner de près l’engrenage de cette machine compliquée qui se nomme la société britannique, de venir à Londres pendant l’exposition. Il y a en ce moment une sorte de trêve de préjugés. Personne n’est dupe, s’il faut tout dire, de ce laisseraller de circonstance ; l’aristocratie ne jette pas sa morgue par-dessus les moulins, elle l’ajourne à six mois. C’est déjà quelque chose. Pendant ces six mois, que de traits à saisir! que de secrets à surprendre ! que de perspectives où s’égarer! Et puis, d’ailleurs, qui nous assure que ces lords et ces gentlemen dont l’orgueil nous propose comme la perfection des relations sociales le despotisme de leurs conventions, ne. subiront pas, en

une certaine mesure, l’influence de ces étrangers qu’ils prétendent soumettre! Qui sait si le flegme britannique soutiendra, sans broncher, le choc de toutes ces nations, et si le continent ne posera pas enfin son sceau victorieux sur cette terre où luttent à forces égales la lumière et l’ombre, la barbarie et la civilisation.

L’Angleterre, nul ne l’ignore, a, au plus haut degré, la vertu de la lutte et de la persévérance. Elle combattra longtemps avant de se rendre, et déjà les puritains de ce pays, en présence de l’irruption qui commence, se préparent à vaincre, dans la crainte d’être vaincus. Je ne citerai qu’un exemple : Hier, à une table d’hôte, un ministre protestant auprès duquel le hasard m’avait placé, me disait : « Une société charitable vient de se former pour propager la Bible parmi les étrangers arrivés à Londres. Voulez-vous me donner votre adresse? j’aurai l’honneur de vous envoyer une Bible demain matin. » Et comme je me récriais sur cette prétention propagandiste, il ajouta tranquillement : « Vous n’avez entendu jusqu’à ce jour que la parole des hommes; il est temps que vous écoutiez la parole de Dieu. Je vous enverrai une Bible, et si vous la refusez, je vous la renverrai jusqu’à ce que vous l’acceptiez de «guerre lasse. » Devant une semblable obstination un homme bien élevé n’avait qu’à s’incliner et à transporter la conversation

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sur un autre terrain. Je dois ajouter que j’avais obstinément refusé de donner mon adresse au révérend. Précaution inutile] le lendemain matin , je recevais une. Bible magnifiquement reliée >et qui, je le crains bien, né me convertira pas à l’anglicanisme.

Mais je rentre dans le programme -des fêtes données en l’honneur des nouveaux arrivants. Vendredi dernier, je me suis rencontré chez lord A... avec quelques-uns de mes confrères de la presse parisienne. Lord A... est sans contredit l’un des hommes les plus aimables et les plus avancés de son pays. « Vous nous avez jugés un peu sévèrement, me disait-il, mais vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Seulement, les défauts que vous reprochez à notre nation, je suis tenté, pour ma part, de les reprocher également à la vôtre. La haine du peuple anglais pour la France se retrouve dans le peuple français pour l’Angleterre. Et cela doit être ainsi, malheureusement, tant que les deux pays voudront absolument jouer, chacun de son côté, le premier rôle dans le monde. Les autres peuples de l’Europe se contentent d’être des peuples; nous voulons, nous, Anglais et vous Français, être le premier peuple. Nous ressemblons à deux ténors qui se disputeraient la suprématie devant le public ; et ce qui m’étonne le plus dans tout ceci, c’est que l’Europe ne se moque pas de nous. » Le raisonnement de lord

A... ne manque pas d’une certaine justesse. La haine séculaire des deux nations ne peut, en effet, s’expliquer que par l’esprit de rivalité qui domine chez Tune et chez l’autre, et je me souvins alors de ce mot du plus spirituel Français de l’Allemagne, Henri Heine : « Quand j’étais à Londres, dit-il, dans ses récits de voyage, j’entendais toujours les Anglais faire l’éloge de l’Allemagne, et j’étais humilié. Il faut que l’Angleterre craigne bien peu les Allemands, pour leur accorder tant de louanges. » Dans cette soirée, ou plutôt dans cette couver sazione, comme on dit ici (la langue anglaise est une véritable langue macaron ique), je pus facilement juger de la différence qui existe entre l’esprit du monde parisien et l’esprit de la société de Londres. A Paris, l’esprit est un don naturel ; toutes les Parisiennes semblent avoir eu pour marraine une fée bienfaisante, qui leur a donné en partage la grâce, l’élégance et une certaine connaissance superficielle. Elles sont si riches en naissant qu’elles ne se préoccupent nullement d’augmenter leur fortune ; elles la dépensent au contraire en menue monnaie dans ces conversations où quelques mots spirituellement accentués donnent tout de suite à la pensée un certain tour original. Ici, rien de tout cela. L’esprit anglais a besoin d’être défriché. Mais il faut se hâter d’ajouter qu’on défriche avec le plus grand soin ce ter-

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rain inculte et qu’on y sème le plus pur froment des connaissances littéraires et scientifiques. Ainsi, pas d’éclat dans l’expression, nulle coquetterie dans la tournure de la phrase, mais beaucoup de bon sens et de connaissances étendues, tel est le fond ordinaire de la conversation parmi les femmes. A Londres l’esprit s’apprend comme tout le reste. Ces jeunes miss si roses et si souriantes, elles connaissent l’histoire et la géographie comme un vieux professeur ; elles ont étudié la botanique, la physique et la chimie. Ces ladies dont les éblouissantes épaules se confondent avec le satin de leur robes vont, pour peu que vous les mettiez sur la voie, vous parler la langue de Cicéron et vous démontrer que vous avez perdu votre temps au collège. J’ai vu là une très-jeune femme d’une grande beauté qui savait le grec. En contemplant cette suave apparition, qui semblait sortir d’un nuage de dentelles et de fleurs, il n’était pas un d’entre nous qui ne fût tenté de s’écrier comme le personnage des Femmes savantes :

Ah! pour l’amour du grec, souffrez qu’on vous embrasse!

Nous sommes si peu habitués, nous autres Français, à l’application de cette éducation solide, que nous sommes tout de suite disposés à crier à la pédagogie et au Mue

stocking ; il n’en est rien pourtant, le bas-bleu existe à Londres comme ailleurs, mais pas plus qu’à Paris ou qu’à Berlin. Les femmes de la société anglaise, il faut leur rendre cette justice, ne cherchent pas, au contraire, à étaler leurs connaissances. Elles ont l’esprit cultivé, et, à l’occasion, elles s’en servent, surtout quand elles causent avec des étrangers, parce qu’elles se sentent moins garrottées par les conventions qu’avec leurs gourmés compatriotes ; mais , comme l’éducation est la même pour toutes, nulle ne peut songer à tirer vanité d’une intelligence acquise qui est également le partage des autres. De là cette simplicité charmante et en même temps cet intérêt soutenu qu’offre aux étrangers la conversation des femmes en Angleterre.

Les Françaises ont encore, de plus que les Anglaises, une élégance de manières et une grâce native qui se rencontrent surtout à Paris. Cependant il ne faudrait pas se maintenir dans cette erreur, généralement répandue chez nous, que les femmes de la Grande-Bretagne ressemblent toutes plus ou moins au type grotesque que la féconde imagination de nos vaudevillistes a immortalisé dans les Anglaises pour rire. MIle Boisgonthier en milady n’est pas plus vraie que M. Levassor en gentleman. Si je ne craignais d’être accusé de partialité, je dirais que la femme complète est l’Anglaise qui* a été élevée

sur le continent. Elle réunit alors à l’amabilité, au naturel et à la désinvolture, ces qualités essentiellement parisiennes, les qualités solides de l’esprit anglais. Un grand nombre de femmes appartenant à l’aristocratie sont élevées en France ; aussi, est-ce dans cette classe de la société britannique qu’on remarque le moins de préjugés à l’endroit des Frenclimen et de leur nation.

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