‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 121 sur 186 · MORT DE LORD LYNDHURST 8Q · texte numérisé non relu

MORT DE LORD LYNDHURST 8Q

Ce fut par cette porte qu'il entra dans la carrière du pouvoir. Lord Liverpool l'avait tout de suite deviné. Que fallaitil de plus? La réforme parlementaire n'avait pas encore balayé, en matière d'élections, les écuries d'Âugias. On s'arrangea de manière à pourvoir John Copley d'un siège au parlement. Dès 1819, il était soliciter général, et en cette qualité, il eut à soutenir, à la suite de Gifford, la scandaleuse accusation d'adultère intentée par George IV contre la reine Caroline. Nommé attorney général en 1823 et maitre de rôles en 1826, qu'une occasion favorable se présentât, et il devenait lord-chancelier. Il le devint par l'élévation de Canning à la dignité de premier en 1827. La veille, il n'était que sir John Copley : le lendemain, il fut lord Lyndhurst, ayant pris son titre du nom de l'endroit où il avait vu pour la première fois celle qui depuis fut sa femme.

Ici le caractère de l'homme va se dessiner.

La question vitale du moment était alors l'émancipation àes catholiques. Dans le ministère précédent, un homme la voulait, c'était Canning, et un homme la repoussait, c'était Je chef même du cabinet, lord Liverpool. Tant que celui-ci fut à la tête des affaires, sir John Copley, non content derepousser, lui aussi, l'émancipation des catholiques, prononça contre cette mesure des discours véhéments. Mais les rênes de TÉtat ne furent pas plus tôt passées des mains de lord Liverpool à celles de Canning, qu'on vit sir John Copley changer tout à coup, h l'égard des catholiques, d'attitude et de langage.

H s'était prononcé contre eux quand le premier ministre, lord Liverpool, les combattait; il se prononça pour eux ^uand le premier ministre, Canning, crut devoir les soutenir. Serait-ce que, du jour au lendemain, la lumière s'était

66 LETTKES 6CR L* ANGLETERRE (l863)

faite dans son esprit? U est, hélas! une drcongtattce qui dément cette supposition charitable. €amiing avait besoin d'un lord-chancelier qui appuyât rémancipatiou des catholiques, et lord Eldon aimant mieux renoncer au sac de laine que de manquer de respect aux convictioBs de sa me en* tîère, sir Jolm Copley, pour le remplacer et devenir lord Lyndhurst, consentit à brûler ce qu*îl avait adoré et adora ce qu*i! avait brtW. C'est peu : Ganning étant mort rainiée même de son avènement, c'est-à-dire en 1821, le duc de de Wellington lui ayant succédé, et le cours 4es événements, le progrès des idées, ayant fait de Témancipatien descatiioliques une réforme désormais impossible à éluder, cette réforme trouva dans lord Lyndhurst, resté lord-chancelier, un de ses plus chaleureux avocats. 11 parla pour, en 1829, avec autant de zMe qu'il avait parlé contre, en 1826. On juge si ce fut impunément

Lord Eldon avait présenté contre Témancipation des catholiques une pétition de la compagnie des tailleurs de Glasgow. Lord Lyndhurst demandant ce que les tailleurs avaient à voir là : « 11 est tout simple qu'ils interviennent, » répondit lord Eldon d'une voix amère et en jouant sur le mot turncoat, qui signifie à la fois en anglais an homme qui i*etourne son habit et un renégat, « les tailleurs n'aiment pas les turncoats. d La fureur contre le lord-chaucelier si subitement converti à la tolérance, était grande parmi tous les pairs protestants, et ils applaudirent fort à ce rapprochement de lord Winchelsea : « Un jour, il arriva que, dans le comté de Kent, une femme accoucha de deux jumeaux, l'un blanc, l'autre noir. Eh bien, ce caprice de la nature n'a rien d'aussi extraordinaire que le fait des deux discours dont le noble lord a accouché dans la question de l'émancipation des catholiques. »

MOAT DE LOaO LY.NDHUBST 81

Que si mmntenant "nous passons du xoÎDi&tère du duc de Welliogton à celui de lord Grey, et de TémancipatioD des «athoUfues, en 1839, k la réforme parlementaire, en 1832, ^ui trooverons-^nous à la tête de l'opposition contre cette •dernièire réfonme, la plus grande conquête de Tesprit 4& liberté en Angleterre? Qqî? Lord Lyndhorst. Inutile de remarquer qu'il avait cessé alors de faire partie du pouvoir. .U y serait rentré par le rejet de «la mesure proposée. Aussi conduisit-il Tattaque avec le courage de Tambition haletante. Lors de .la seconde lecture du bill de 183.1, Tardeur ée h lutte lui inspira une éloquence qui hii assigna d'un €OQp sa place à l'avant-garde des orateurs militants et des •orateurs d'élhe. D'autres fléchirent, hésitèrent, reculèrent. Lui iiit Jnébranlable. Un instant, il rendit la victoire douteuse, en faisant ajourner la prise en considération de la clause isounue sous le nom de « disfranchisement clause » . Ce fut au point que Guillaume IV lui proposa de former une nouvelle administration, de l'essayer au moins, et quoique à cette époque un ministère tory eût été sur un volcan, peut-être la tentative Ji'aurait-elle pas avorté, si gouverner en sous^ordre ^ât pu oonvenir à sir Robert Peel.

Quoi ^'il en soit, la réforme parlementaire triompha* des efiorts passionnés de lord Lyndburst, et il y eut un moonent où le déchaînement contre lui fut exirême. C'était pour le parti libéral un spectacle si irritant que celui d'un plébéien jouant a^ec tant de zèle la partie de r aristocratie, et mettant toutes les ressources de son esprit à barrer au peuple, dans les rangs duquel il était né;, le chemin de la vie publique ! jl aimait les plaisirs, les meubles somptueux, le Juxe, les fêtes, et sa femme était de celles qui se pîquaiesft de donner le ton à la mode, ce qui est toujours coûteux : les uns chuchotèrent le mot de vénalité; les autres^

88 LETTRES SUR l'aNGLETBRRE (1863)

plus hardis ou moins scrupuleux, rimprimèrent dans des libelles pleins de venin.

Lord LyDdhurst poursuivit les libellistes, les réfuta, les confondit, et tint tête à l'orage avec uue intrépidité que ses ennemis cherchèrent à décrier, en disant qu'il avait un front d'airain. Ce qui est sûr, c'est qu'à cette période de sa vie , il ne lui falhit pas une médiocre fermeté de caractère pour faire face h des colères qui se croyaient le droit du mépris.

S'il lui fût arrivé de mourir alors, qui sait quelle figure il ferait dans l'histoire? Mais il lui fut donné de vivre assez longtemps pour eifacer de Tesprit de ses contemporains ces impressions funestes ; pour mettre, si Ton peut s'exprimer ainsi, entre elles et la postérité, les souvenirs d'une vieillesse sereine, imposante, devenue graduellement étrangère aux petitesses comme aux fureurs de l'esprit de parti, et néanmoins ouverte aux inspirations d'un patriotisme incapable* de lassitude.

Il possédait d'ailleurs des qualités précieuses. Toujours, en lui, ks vertus de l'homme privé tendirent à racheter les défauts de l'homme public. L'amertume des débats politiques n'engendra point dans son cœur des rancunes personnelles. La générosité qui manquait à ses conceptions et à ses idées, il l'eut dans ses relations d'individu à individu. Mais, encore une fois, sa Ipngue carrière n'offre rien d^essentiel dont la génération qui suivra puisse faire son profit. On a vh pourquoi et comment il s'associa à l'émancipation des catholiques, dont il avait commencé par ne pas vouloir. De même, plus tard, après qu'il fut remonté sur le sac de laine, par suite du retour de sir Robert Peel au pouvoir , il ne se déclara en faveur du libre échange, lui protectioniste , que parce que, le ministère dont il était faisant volte-face , il crut devoir faire volte-face avec ses collègues.

Page 1