MORT DE LORD LYNDHURST
Une mesure dont il est juste de lui attribuer Tbonneur est celle qui admit les juifs aux charges municipales; mais, même en ceci, l'homme public disparait à demi derrière rhomme privé, car l'intérêt qu'il porta aux juifs date de son mariage avec sa seconde femme, qui était d'origine juive, et des relations nouvelles qui résultèrent pour lui de cette union.
Passerons-nous en revue ceux de ses discours dont on se souvient le plus? Dans l'un, il tonne contre l'émancipation de catholiques ; dans un autre, contre la réforme parlementaire ; dans un troisième, contre les Irlandais, < étrangers par le sang, par la langue, par la religion » ; dans un quatrième, contre l'administration de lord Melbourne, qu'il met en -pièces, non sans s'attirer, de la part du ministre irrité, cette réponse cruelle : < Qu'il me soit permis de rappeler ce que le comte de Strafford disait du comte de Bristol, auquel le savant lord mérite peut-être qu'on le compare : la malignité de ses procédés était aggravée par les grands talents dont Dieu lui avait accordé l'usage, et le diable l'application. "
Ainsi, partout l'homme de l'attaque, l'homme de la lutte, témoin la belle harangue que j'ai déjà citée sur les dangers de l'Angleterre et la nécessité pour elle de veiller sous les armes; mais nulle part l'homme que l'avenir de l'humanité préoccupe , l'homme que possède le grand amour de la race humaine.
Ne soyez pas surpris, après cela, si lord Lyndhurst n'était pas éloquent de cette éloquence qui va chercher le cœur et triomphe par le cœur. Une vive compréhension du sujet, un style sobre et fort, une remarquable clarté d'exposition, une logique serrée, une habileté redoutable à manier le sarcasme, tels étaient les traits caractéristiques de son talent
90 LETTRES SUR L*ANG1£TBRRG (l863)
(yfRtcnre : 9s r£pond»ent à la îialiire de 8m <pMe et «uf6saient à son Imt. v
L'h<m)Me de loi, en moins, l8isse4-4l après hii la (race qa'oR efaercliera Taiaenmit «ur la route parcoune par riiMnme poSfkfueîKon, les décisions rendues par lai loroqnll était à la tête de la cour de l'Echicpiier ont beai témoî-gner d*uQ esprit subtil et sagace, elles ne sont point considérées dans l« monde judicaire comme destinées à faire jwisprudence.
n a donc manqué à lord Lyndhnrst, pour -vivre beaucoup^ de marqua son passage mr la terre par des actes et des pensées de nature à lui survivre; car ce qui importe dans la vie, ce n'est point sa durée, c'est sou rayonnement. Qu'oa me montre un bomme dont l'existence, prématurément moissonnée, smt néanmoins entrée d'une manière profonde dans celle de ses semblables, je dirai de cet homme qu'il a beaucoup vécu. On peut mourir à la fois jeune et plein de jours.
LB FRÈRE DE mSTRfiSS BEECHER STOWE A BXETER-HALL 91
Le fipére de ndstveas Beeeher Stt^we à Exeter^Hall.
Quelte scène extraorcfiBaire que celle à laqudle f ai assisté avant-lier au soir, dans Exeter-Halll Allons, qne les afliirs de la fiberté prennent ctmraj^e, et que les étrangers, amis de rAngleterre, cessent de craindre ponr son hMineiir! La cause de Tesclavage transatlanfique n'est -pas «lïcore gagnée dans le pays qui donna le jour àWîfeerforce et proclama sî nofblement Vabolifion de Tesclavage dans les colonies anglaises.
La personne qu*on avait annoncée camnae devmt parler tn faveur du Nord devant l'immense auditoire que Exeter- Hall peut contenir, était le révérend H. W, Beecher, frère tde cette célèbre mîstress Stowe qui , il y a quelques années, fit tressaillir l'Europe en lui dévoilant tous les mystères de la vie de l'esclave, toutes les turpitudes du commerce où un hcoûme est le marchand, un liomme l'acheteur et un autre homme la marchandise.
Pour achever par la parole Tœuvre que sa glorieuse sœur avait si bien servie par la plume, TB. Beecher a franchi TOcëan. Hélas ! qui se serait jamais douté, il y a quelques années, qu'un eirfant de l'Amérique aurait besoin de passer les mers pour venir prêcher l'apostolat de Témancipation des esclaves en Angleterre!
92 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (I868)
Encore ai-je la douleur d* avoir à constater que ce missionnaire d'une idée qu'on devait croire si essentielleraent anglaise, n'est arrivé au succès qu'après avoir essuyé plus d'un revers. Avant son triomphe d' avant-hier, quelle était l'histoire de sa mission? Il avait été accueilli froidement à Edimbourg; il avait échoué à Glasgow, chose plus surprenante sous quelques rapports; et, à Liverpool, la ville des constructeurs de corsaires à l'usage des confédérés, à Liverpool, il serait mort, si Ton mourait de cela, sous les grognements et les sifflets. Â Manchester, seulement à Manchester, il avait trouvé des coeurs avides de sa parole et des mains promptes à l'applaudir, parce que là était le peuple, parce que là son auditoire se composait de travailleurs qui sentent que l'esclavage, c'est le travail déshonoré.
Mais enfin, Dieu merci ! le voyage de M. Beecher n'aura pas été sans fruit. Â Londres, encore plus qu'à Manchester, sa victoire a été de celles qui laissent de longues traces. Le coup portera, cette fois.
Mon que son discours soit sans tache. Mais quoi ! cela même ajoute à la portée de l'événement. Nul doute qu'il n'ait déployé beaucoup d'éloquence ; mais il serait fâcheux que son succès pût être attribué à son éloquence : ce succès, la cause qu'il a plaidée le réclame.
C'était cette cause, grande s'il eiî fut jamais, qui avait soufflé une si ardente impatience d'entendre l'orateur à tant de gens qui ne connaissaient de lui que son nom; c'était elle qui, avant-hier, avait fait affluer vers Exeter-Hall, dès six heures du soir, — l'ouverture du meeting n'étant fixée qu'à sept — une multitude déjà toute frémissante d'enthousiasme. Un torrent qui brise ses digues ne se précipite pas avec plus de violence que n'a fait la foule dès que les portes ont cédé devant elle. J'en parle savamment , car j'ai failli