‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 151 sur 186 · UN COMBAT DE BOXEURS S · texte numérisé non relu

UN COMBAT DE BOXEURS S

tué tout k fait, King aurait été mis en prison pour la vie; mais comme il n'est apparemment qu'à moitié tué, King aura pignon sur rue, ou h peu près. Voilà la logique de la chose !

Vous jugez de l'effet produit sur les spectateurs par les actes variés de ce drame sanglant. Toutes les fois qu'un des deux adversaires recevait un coup qui pouvait être mortel, ce n'était autour d'eux que hurlements de sauvages.

Et dire qu'il y a des gens, ici, qui attachent un caractère moralisant à de pareils spectacles ! Suivant eux, cela enseigne le pouvoir de souffrir, cela donne l'exemple du courage. Ainsi, la constance d'une âme haute est ravalée jusqu'à ce point, qu'on la confond avec une brutalité bestiale ; et c'est dans la sentine des cabarets qu'on nous invite à recruter des professeurs de courage ! Qu'est-ce, d'ailleurs, que le courage séparé de la légitimité, de la noblesse de son but? Entendu de la sorte, c'est une vertu de bête fauve. A ceux qui ont le cœur de tuer un homme, un camarade, un ami peut-être, sans autre motif que de gagner de quoi acheter une taverne, je serais, quant à moi, fort tenté de dire, en me servant d'une expression de M. Sardou dans les Pattes de Mouche : « J'ai connu des tigres qui vous valaient bien. » Le mépris de la vie humaine, le culte imbécile de la force mal employée, voilà ce que les combats de boxeurs enseignent; et il est bien difficile à un étranger, même quand il a vécu longtemps en Angleterre, de comprendre que nonseulement on les tolère, au mépris de la loi, dans un pays où le respect à la loi est en général si profond, mais qu'on les considère comme un amusement national , chez un peuple essentiellement humain, et qui protège avec tant de sollicitude la vie des animaux. Ce sont là des contradictions navrantes pour quiconque, sans être Anglais, aime dans l'An-

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gleterre le pays classique de la di^itë personnelle et de b Uberté.

Au reste, il faut que je oie hâte de le dire : le Mmbre est grand, après tout, et il s'accroît, chaque jour, de ceux qui de ce côté du détroit, ont horreur de ce geure de divertissement et eu déaoDceot rimmoralité. La presse anglaise a depuis longtemps cessé d'être unanime à ce si^et. Il y a eu des conversions, et très-édatantes.

J'ai sous les yeux un article du Times écrit au mois d'avril 1860. Combien il diflfere de l'article que le même journal publie aujourd'hui ! En 1860, le Times nt tarissait pas de railleries à l'égard des moralistes assez ingénus pour refuser leur approbation aux rencontres de boxeurs. Aujourd'hui, il déclare ces combats plus révoltants qifê les combaLs de taureaux, et moins excusables que les duels. En trois ans, vous le voyez, c'est iaire bien du chemin. Et comment ne pas espérer la disparition de ce dégradant abus, quand on songe à la distance qui sépare l'Angleterre de nos jours de celle qui, sans trop d'étonnement, regardait George IV passer bras dessus bras dessous, dans Bond Street, avec Je boxeur Jackson! Que leBeïïsLife en prenne donc son parti: il n*y a guère d'api)afence, après tout, qu'on en vienne à rétablir dans ce grave pays « le théâtre du poing x. C'est enfin l'avis du Times : Dieu en soit loué !

lÊlE S03CT î^.

17 décembre.

■taie njet.

Il s*agissait de savoir lequel, du boxeur américain Heenaor ou du boxeur anglais Tom King,- était le plus capaUe d*aâ-» sMimer ui homme. Les paris étaient en favair de T Américain, qui, dans sa eélàbre lutte contre Tom Say«rs, avait déployé une forte herculéenne à laquelle les lecteurs du Bdl's Ufe ne pensaient jamais qu'avec un frémissement d'admiration.

Il est bien vrai que Tom King n'était pas sans avoir fait ses preuves : il avait presque tué» rai beau jour, Mace, le plus savant des pugil^ : exploit qui lui avait vahi le (itre» ai ardemment convoité dans le monde des boxeurs, de c Champion de V Angleterre. » U (était eonnn, d'ailleurs» pour avoir des muscles d'airain, des bras de fer, et quoique un peu moins géant que Heenan, il était, après tout, de la race des géants. Mais Heeoan! Était-U créature vivaule qui osAt affirauter Heenan^ eût-il autour de la poitrine ïœs triplex?

A l'époque où Heenan se mesura contre Ton Sayers» toutes les sympadues, en Aaglelerre, et tous les vœux étaient pour ce dermer, parce qu'on se plaisait à considérer sa luUe contre l'Aniéricain comme une affaire d'honneur à vider entre les deux grandes fractions de la race angIo«^ saxonne. Mais Heenan ayant fa&li étrangler son adversaire^

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après avoir été lui-même réduit à Fétat de Polyphème, ce beau trait avait tellement touché l'âme généreuse des jeimes patrons fashionables du turf, qu*à partir de ce moment Heenan, le transatlantique Heenan, était devenu leur favori. C'était, dans les cercles aristocratiqiaes où l'on joue la vie d'un homme, à qui parierait pour lui. Aussi bien, King montrait assez qu'il ne se souciait guère d'entrer en Iic>e, dût sa prudence lui coûter la perte de la « ceinture, » cette ceinture qui est à un boxeur ce que la couronne est h un roi. Par contre, Heenan déployait une farouche confiance en ses muscles, tout à fait digne de sa noble profession ; il écrivait au Bell s Life : c Si je ne fais pas son affaire à Tom King en quelques minutes, je consens à passer pour le plus grand imposteur qui ait jamais figuré dans le « Ring. »

La fierté sied aux héros; elle est par essence une vertu de boxeur, et s'est toujours trouvée unie chez eux à Ték)quence. Que d'exemples je pourrais vous en fournir, si j'avais le temps de remonter au commencement du quatorzième siè^tle, époque à laquelle la mode des combats de boxeurs s'introduisit en Angleterre, grâce au succès des leçons de Figg, immortalisé par Hogarth! Mais il est un défi que je oe puis résister au plaisir de citer, par voie de digression rétrospective : «Moi, William Willis, surnommé le quaker « belliqueux, je déclare que c'est uniquement par suite d'mte « chute accidentelle de moi Willis, que M. Smallwood, il y « a douze mois, m'a vaincu; mais puisque ledit Smallwood, « enorgueilli par les faveurs de Taveugle fortune, s'estime < invincible, moi, William Willis, pour lui prouver le con- « traire, je le défie, pour cent livres sterling, et je me c fais fort de justifier mon dire par coups bien assénés» € feintes, parades et le reste. > L'histoire nous apprend que la hauteur épique da ce défi^ qui rappelle si bien ceux des

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héros d'Homère, D*empécha pas William Willis d'être assommé derechef, ce qui n'est pas surprenant si Ton considère que « l'aveugle Fortune » n'est pas la déesse de l'éloquence.

Pour en revenir aux événements du jour, la victoire, en cas de lutte, paraissait si bien devoir se prononcer en faveur de Heenan, que, malgré les appels réitérés de celui-ci et de ses partisans, on put craindre pendant quelques jours que le combat n*eût pas lieu. Cruels moments de perplexité! La consternation régnait dans les cercles fashionables de la jeune aristocratie d*une part, et, d'autre part, dans Tintéressaote tourbe des habitués de taverne et des coupeurs de bourse. Car l'attente d'un combat de boxeurs a ici le privilège d'établir une étroite communauté de désirs et d'émotions entre ceux d'en haut et ceux d'en bas ; un combat de boxeurs est le lien qui rapproche les conditions, qui met les vertus du < public house » en contact avec les vertus du salon; c'est comme un trait d'union entre le West-End et Martin's Lane. Heureusement, Tidée vint à quelque forte tétc du Belfs Life qu'il n'était pas de boxeur dont on ne pût vaincre les irrésolutions en s'introduisant auprès de lui sous la forme que Jupiter prit pour séduire Danaé. Si l'on mettait à i ,000 liv. st. le gain du combat ! Tom King ne put résister à dix tentations de deux mille cinq cents francs chacune. Le sort en fut jelé.

Et voilà comment il est arrivé que, l'autre jour, les connaisseurs dans € le noble art de la défense » ont eu le suprême bonheur de voir Heenan et Tom King déployer l'un contre l'autre, à Wadhurst, village d'un aspect tout à fait bucolique, les qualités de deux tigres en fureur.

Et certes, ils ne pouvaient manquer de faire merveilles l'un et l'autre. Suivant l'usage, on les avait dressés pour la chose

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f hisieurs jours i l'avance. On les avait purgés sdon les règles; on les avait fait suer à propos; on les avait eoToyés au lit de bonne heure; on avait eu soin qu'ils prissent cbaifoe matin la dose d*exeicice voulue; on leur avait mesuré avec une savante prévoyance leur ration de vin; on leur arai! interdit tout excès. Aussi n'y SHt-il en qu*iin cri d'adoiiiation lorsque, dans le < Ring^, Us se sont montrés àesànas, et qu'on a pu voir, en les regardant, jusqu'à qnel poial, chez tous les deux, Tanimal l'emportait sur l'hoimne. Les juges du camp les ayant prodamés « en bonne conditioi i, ils sont aussitôt entrés en besogne..

I^ besogne, vous savez en quoi elle consiste dans ces occasions. Tout d'abord, Heenan, auquel, soit dit en passant. Toffi Sayers servait de second, s'est précipité sur Tom Kiof* et, l'étreignant, la jeté snr Therbe comme un sac d'orge^ dit élégamment le Beir$ Life. Et, pendant les premiers assauts, chaque fois que Tom King, après avœr été bien épongé et ranimé par ses seconds^ se relevait, Heenao, k saisissant de nouveau, l'envoyait, par un irrésistible efibrt, mesurer la terre. Chutes terribles, épouvantables, dont use fut telle qu'un instant on la jugea mortelle, mais dans Tiatervalle desquelles Heeuan recevait à la tête des coups de poing semblables à des coups de massue ! Qui l'emiiorterait, du lutteur ou du boxeur? Quoique Heenan eût le visage affreusement meurtri; quoique sa peau s'en allât en lambeaux; quoique le sang lui coulât à flots par les narines, sa force surhumaine et l'horrible facilité avec laquelle il écrasait contre le sol son antagoniste firent croire pendant long* temps qu il n'y avait de chance que pour lui. On oifirait àe son côté, 6 et 7 contre 4, sans trouver de parieurs. On cite un Irlandais, nommé Gamble^ qui, en 1800, dans ua conbat de ce genre, soutint sept assauts consécutifs après avoir

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«u la clavicule cassée. Tom King a déployé la même persé* vérance de boule-dogue, et e'est à cela q«'il a dû probaUe^ menl une des victoires les plus iiu^teodues qui aient jamais étonné le turf. Ou a prodigieusement applaudi. Espérons que personne ne mourra des suites. Cela n'est pas sûr.

L'impression produite a été immense, et ce sera auprès de vous mon excuse, pour avoir si lentement pn^nenë votre attention sur ces détails hideux. N'ontrils pas, bêlas ! ri»portance d'un tableau de mœurs? Ne lorment-îts pas «i <;hapitre digne d'avoir sa place 4lans l'histoire de la foKe des hommes, qui est, de toules les histoires, la plus navrante à coup sûr, mais la plus instructive?

Du reste, l'affaire s'est passée, cette fois, plo5 décemment que de coutume. L'immonde cohue de coupe-jarrets et de filous que ces sortes de fêtes ne manquent jamais d'attirer, non-seulement a été mise hors d'état de tirer parti de son honnête industrie, mais elle n'a pu se rendre sur le lieu du combat, si bien que le spectacle a été donné h des spectateurs choisis, à des curieux d'élite, à des personnages n'ayant aucune montre à gagner, mais en revanche ayant une montre à perdre. El savea-vous à quoi nous sommes redevables de ce progrès? Le fait que les billets, au chemin de fer, étaient à trois guinées, n'en fournit qu'une explication insuffisante, la merveille étant que les hommes de proie — ils foisonnaient aux abords de l'embarcadère — n'aient pu réussir h prendre dans la poche d' autrui les trois guinées qu'ils n'avaient pas dans la leur. Il fallait évidemment aux spectateurs privilégiés une meilleure garantie, et celte garantie a été la préseice d'un nombre respectable de gardiens de la loi, accourus pour en protéger les viola tewrs! Car les combats de boxeurs donnent lieu, entre autres scandales, ï ce scattdaie qu'à leur occasion la loi est violée par les

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rites mêmes qui ont charge de la faire respecter. La police, parfaitement informée de tout, fait semblant de tout ignorer, et a grand soin de ne jamais arriver sur le champ de bataille pour mettre le holà, que lorsqu'elle n'a plus rien à empêcher.

Reste à savoir si, en Angleterre, dans la grave et libre Angleterre, les mœurs s'accommoderont longtemps encore de ces honteuses et barbares exhibitions, ou si, au contraire, nous avons à craindre d*étre ramenés au temps où la défaite du boxeur Broughton causait presque autant de peine au duc de Cumberland que sa victoire de CuUoden lui avait causé de joie. Je suis heureux de pouvoir constater qu'à cet égard le langage d'une notable portion de la presse anglaise est plus de nature à autoriser nos espérances que nos craintes.

14 décambre.

Une querelle entre H. Cobdeii et le Times.

Encore une terrible rencontre. Mais, cette fois, il ne s*agit plus d'un Heenan et d'un Tom King : il s'agit de M. Cobden et du Times. Tous les journaux se sont, à la suite l'un de l'autre, précipités dans la mêlée. Lé feu est décidément à

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