‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 157 sur 186 · LE JOURNALISME ANONYME · texte numérisé non relu

LE JOURNALISME ANONYME

connaître. Mais, d'un autre côté, qu'on songe aux insinuations calomnieuses que Tanonyine encourage, aux attaques meurtrières qu'il couvre de son ombre, aux inimitiés personnelles dont il provoque le déchaînement par l'attrait de l'impunité !

Et puis, quand on se place à un point de vue élevé, que sont les avantages dont on nous parle à côté de cet abaissement des caractères que risque d'amener l'habitude de dire la vérité sans péril, de servir la justice sans dévouement, et de frapper sans être vu? Ce n'est point là le pain des forts. Si l'Angleterre a. des vertus viriles, ce qui est incontestable, cela tient non pas à l'existence d'une presse anonyme, mais, au contraire, à des dispositions naturelles et à un ensemble de causes par qui les mauvais effets de ce système ont été en partie paralysés. Même le règne d'une presse anonyme n a pu réussir, dans un pays libre, à émasculer les âmes, tant Faction de la liberté est fortifiante I Voilà le fait.

Quoi qu'il en soit, il est certain que je n'ai pas rencontré, depuis que je vis en Angleterre, un seul journaliste anglais qui n'eût en horreur la théorie des articles signés. Tous ils sont convaincus qu'à l'application de cette théorie la presse perdrait une notable partie de son influence; et en cela ils ont raison. Mais le point est de savoir si le genre d'influence qu'ils perdraient de la sorte es't légitime, et c'est justement ce que je nie. Il est bien certain, par exemple, qu'aucun article, fût-il signé du plus populaire des hommes d'État de l'Angleterre ou du premier de ses penseurs, de lord'Palmerslon ou de M. John Sluart Mill, n'aurait dans l'opinion des lecteurs le poids d'un article qui n'a d'autre auteur que ce personnage invisibl.e, impalpable, mystérieux : le Times. « ^ue dira le Times? » Vous n'imaginez pas le nombre de

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gëm dont cei moi» etprfn»«!rt h préoccttpatiott domrowftfè dtecpie fois qu'une questfen ^ présente; ef tel est, poffr beaucoup, te prestige qui s'attache h cette puissance impersonnelle ; teï e^ Péclat dont rayonne celte vague érvintté^ qu'ils en ont comme des éblouissements. Est-ce un biefi? £a raison pifblique a-t-efie à iSrer un profit véritable de la transforni3t*on de ses organes^ en fétiches? Êst-il= favorable stn dêveloppeniem des factités critiques de chacun , est-il de nature à avancer F éducation des esprits, le régime qui tend à reff>plaf er par ifne sorte de culte superstitfeut la déférence due aux grands prêtres de la pensée? Est-if bon qu'un argument pèse plus- que son poids intrinsèque ?

te Morning Fôst soutenait Tafiiire pur que h valeur d'un argument ne dépend en aucune sorte (te h signature mise au bas. Absolument parlant, rfen de plus vrai; relativement parlant, rien de plus faux. Combien de gens n'y a-t-il pas pour qui pensent ceux qui pensent! Combien de gens n'y a-t-il pas sur qui l'effet d'un raisonnement n'est que celui de l'autorité d'un nom I II fan! dbnc avouer que, sous ce rapport, le système des signatnves n'est pas lui-même ssfns substituer, jusqu'à un certain point, la puissance du prestige à celle de la raison. Mais ici, du mom^, rincomvénïent est le résultat de la natirre des ehoses, et non le produit d'une combinaison artificielle. Il y et phi? : c^est kmvent m utile hommage que celui qu'une intelligence inférienre rend à une irtteïligence dont elle accepte et affectionne la supériorité. Cela vaut assurément mieux qtte de snbir une influence, devant laquelle on s'ineline uniquement h cause du nuage où elle »' enveloppe.

Autre considération. Tous êtes attaqué. Si le trait part de la- main d*Hn malhonnête homme vous visant au cœur sous le masque de l'anonyme, n'est-il pas manifeste qpie^ pour ap-

pr4cier le fait, en supposant qu'il y ait doute, le public manque d'un des éléments nécessaires?

J'abrège, n'ayant pas assez d>spacepoiir tout dire, et je me hâte, avant de conclure, d*aborder Faspect lé plus cu-^ rieux de la question. Elle cachait un grand wseeret, cett& question ; et les hommes de lettres doivent de sincères remerciements à YEeonomtit pour l'avoir éventé. Avec une candeur tout à fait louable, ce journal déclare que le grand avantage de Tanonymie est de réduire les rédacteurs de jounnaux à n'être que les très-humbles et très-obéissants ser^viteurs des hommes d'argent. Voici comme. Si les articles étaient signés, le public se prendrait d'attachement pour certains auteurs; il chercherait chaque matin leur nom au bas des articles qu'on lui donne à lire; il regretterait leur absence, quand il ne les trouverait pas à la place accoutumée. Et qu'en résulterait-il î Que le succès d'un journal finirait par s'identifier avec la popularité de tel ou tel nom, si bien que sa valeur, comme propriété, dépendrait de la collaboration de tel ou lel écrivain. Quelle importance n'acquerraient point par là, dans un journal, ceux qui le rédigent, aux dépens de ceux qui le possèdent! Quel prix les premiers ne seraient-ils pas autorisés à mettre à leurs services ! quel coup* ne leur seraîl-il pas loisible de porter h la feuille où leur signature aurait élincelé, en Tabandonnant pour une feuille rivale! On serait donc exposé à l'immense malheur de yoir lapensée dépendre un peu moins de l'argent. Et alors, adieu Tordre! adieu les idées de conservation! adieu la sécurité des heureux ! Qui peut dire tout ce que ne dévorerait pas, une fois libre, ce boule-dogue que, par bonheur, l'argent tient aujourd'hui en laisse : la pensée t

La France, que régit la loi des signatures. Ta échappé belle jusqu'ici, comme vous voyez, ce que YEconomist cx-

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plique par Texisteoce d*un frein autre que TaDonyinie. Haïs en Angleterre, où ce frein n'existe pas, qui protégerait la société contre le danger d*un déluge intellectuel, si les journaux étaient un peu plus aux journalistes?

Ah ! c'est faire un triste conopliment à Tintelligence humaine que de la supposer nécessairement amoureuse du désordre, de l'anarchie, de la spoliation; et c'est faire im triste compliment à ceux qui éveillent si fort la sollicitude de YEconomist que de représenter leur intérêt comme nécessairement hostile au développement libre de rintelligence humaine.

VEconomist assure que la sagesse de la presse anglaise est due au sévère contrôle qu'exerce sur elle, au moyen de Tanonymie, la puissance de l'argent. Nous en demandons bien pardon à Y Economiste mais c'est ce que nos sympathies pour l'Angleterre et notre respect pour le peuple anglais nous défendent de croire.

31 décembre HorC de Thaekeray«

Un jour je passais, à la nuit tombante, dans l'avenue de « Palace-Gardens, » lorsque je m'entendis appeler par mon nom. Un homme d'une très-haute taille, que l'obscurité

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m'empêcha d'abord de reconnaître, était au seuil d'une belle maison à briques rouges, nouvellement construite dans le style du temps de la reine Anne. Dès ^e je fus auprès de lui, il me tendit cordialement la main, et me pria d'entrer.

La maison n'était pas encore meublée. 11 me la fit parcourir dans tous les sens, m'en montra tous les coins et recoins, et après s'être bien assuré que je la trouvais fort habitable : « Eli bien, » me dit-il, a cette maison que je viens de faire bâtir, et qui m'a coûté plus de 7,000 livres sterling (175,000 fr.), c'est le prix de la dernière nouvelle que j'ai publiée dans le Cornhill Magazine. ' (Il comprenait probablement dans ce chiffre énorme sa rémunération comme rédacteur de celte feuille.) « A la bonne heure, » m'écriai-je, « vous avez en Angleterre des éditeurs qu'on croirait descendus en droite ligne de Laurent de Médicis. » Il ne répondit pas; il y eut un moment de silence; puis il se mit à parler d'autre chose. Comme je le quittais, il me sembla voir glisser sur son front l'ombre d'une pensée triste, et il me demanda, en effet, dans un élan de sensibilité amère, qui partait j)ien véritablement du cœur : < Connaissez-vous l'hi&toire de Chatterton? — Oui, répondis-je, et je connais aussi celle de Gilbert. 3» ,

L'homme au nom duquel se rattache pour moi le souvenir (le cette anecdote était William Makepeace Thackeray , le même dont le cimetière de Kensal-Green recevait, mercredi dernier, les dépouilles mortelles. Il y avait foule autour de la fosse, et quelle foule ! Là était Charles Dickens, le grand rival deTillustre défunt; M. Browning, qui, parmi les poètes de l'Angleterre moderne, a sa place h côté, quoique un peu au-dessous de Tennyson; M. Robert Bell, dont le talent souple et charmant a enrichi presque toutes les branches de la littérature ; M. Edouard Pigott, du Daily News, un des

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éf rivâias dont le journalisme anglais a le plus sujet de s*lio- Borer; M. Lewes, Tauteiir de h Vie de GiBtke; M. Tem Taylor, le spirituel rédactenr du Punch; M. R. Ik^Ie, fc célèbre carîeatiTriste ; M. Millais, le pemtre. — lemescmue seulcmenl ceux que j'ai aperçus, et don! le nom vkBt sans ma plume sans que je le cherche. Là aussi étaient, en violation des lois d'une étiquette que le SpecMor a raison de dénoncer comme absurde, les filles de M. Thackeray, dont la présence, saluée avec une sympathie profonde et rm douloureux respect, ajoutait pour ainsi dife an deuil de cette cérémonie des adieux.

Thackeray était né à Calcutta en 18H . Il n'avait dMC que cinquante-deux ans lorsque la mort est venue snbiteineBt l'enlever. Douze jours avant, il était allé célébrer h Charterhouse, en compagnie d'anciens condisciples, Tamiiversaire delà fondation de l'école où il avait été élevé. Le discours qu'il prononça dans le banquet donné à cette occasion était, dit-on, plein de vivacité, plein c dliumour >, pleiii de vie! Qui aurait cru que déjà la roain de la mort était sur !«? Towtefois, il 7 avait longtewjps qu'il avait ressenti les premières allantes d'une maladie grave. L'année passée, je crois, il lui arriva un jour de dire en riant : « Il ^nt que je fasse mes malles; mon noédecin m'a donné congé. » La veille de Noël, nul, parmi ceux qui Fentouraien!, n'avait le moindre soupçon du coup qui allait être frappé. Pendant la miit, sa naère, dont la chambre à coucher était au-dessus de la sienne, Tentendit se lever et marcher. C*était sa cootmue quand 3 avait des spasmes d'est<Hnac, et cette circoostaoee n'avait rien dont on eût Keu-de s'alarmer. Le lendemain, son domestique entra, et, selon- l'usage, plaça me tasse de thé à cèté du Nt. Quand il revînt, il remarqua qiron n'avait pas touché à la tasse. N'entendant rien, il s'approche. Thacke-

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ray, cahne et ïes mams^ étenAnes snr la convertiire, rfoniiïah dffsomrareil dotft on ne ae réveille pfas.

Une place reste a«si à rempîir dans la liltératirre anjffeise, et qui la remplira?

Tfhackeray n'atait certaiDcment ni les eonnsmsawces classîîpies, ni la riche irM^artiofi, nr le génie flexibfe de sir Erf. BtaFwer (aujourd'hui lord Lytton) ; il n'était pas honime, conmie Chafle»Dickett9, à conduire le leeteur, à travers tmt un monde d'iiicidenfspathétiquesetd'émouvantes situation», jusque dans ies ptos intina^ profondeurs de h sof ié(é. A vrai dire nfiémc, a» manquait de plusieurs des cptalités essentielles au roinancier. lïne savait pas nouer la trame du récit, tenir le lectémr en haleifle par l'halvile eircbaînentent des faits, nmtfre la pensée en acfiûw, concaatrer riftttérêt sur uw point ou sur un perfsonnage donné. Le colonel Neweome est, peut-être, le seul' de ses héros auquel if soit possible de s'attacher.

Ce qui constitue la grandeur de Bafeac, c est la façon merveilleuse dont le génie du romancier se marie en lui au génie de Tobservateûr et drr moraliste. Chez Thackeray, rien de semblable. Dans ses romans, Tobservation fine, Fanalyse snfttile, la'satîre vengeresse sont partout, et le drame, tel qu'il réftilte de faction, n'est presque nulle part.

n n'a pas notr plus ce pouvoir créalemr que donne une iiïMgînation ardente. Ce qu'H voit, il le voit bien, ef le rend arrec force; mais il ne devine pas, il ne généralise pas, il ne crée pas des types.

En réalité, Tauteur de Vanity fair (la P&ire emst tanHés) est un satirique, un moraliste, un humcrisfe, awquel il a manqué, pour être tout à fait grawl, d'être un artiste.

Je dis tout à fait grand; car, s'il est douteux que, comme humoriste, on le puisse comparer soit à Lamb, soit à Sterne, il est bien certain, du moins, que comme satirique il ne con-

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naît pas de supérieurs, pas même Dryden, pas même Swift, pas même Pope. Et ce qui le distingue d'eux, ce qui Félève au-dessus d'eux, ce qui fait de lui un génie essentiellement original, c'est que sa colère, pour qui est capable d'en pénétrer le secret, n'est au fond que la réaction d'une nature tendre, furieuse d'avoir été désappointée.

Lorsque, obscur encore, il essaya sa force dans le Fraser's Magazine sous le nom de Michael Angelo Titmarsh, beaucoup jugèrent que c'était un talent sans entrailles epât celui d'un homme qui avait au service de ses antipathies tant de flèches empoisonnées. Ceux dont il flagellait sans pitié les prétentions le dénoncèrent comme un cynique, l'appelèrent Diogène, lui refusèrent le don de la bonté. Mais quand il eut donné tout ce que contenait son talent, il trouva des j uges plus équitables, et l'on commença à se douter que son apparente misanthropie n'était que de la sensibilité découragée, de l'amour aigri, et, si j'ose parler ainsi, du lait tourné.

Delà ce fonds de mélancolie qui perce dans ses sarcasmes, comme si son cœur saignait des blessures que fait sa main. De là aussi ces accents émus qui, quelquefois, lui échappent entre deux éclats de rire. Il y a dans son roman à^Esmond, il y a dans ses essais historiques sur les Quatre Georgps^ des lignes que n'aurait* jamais pu tracer un homme auquel il ne serait pas souvent arrivé de pleurer en dedans. La tristesse a deux manières de s'exprimer : le rire, les larmes; et, de ces deux formes de la tristesse, les larmes ne sont pas toujours la plus triste.

Thackeray a soulevé un coin du voile qui cachait aux regards peu exercés le vrai caractère de son génie, lorsqu'il a écrit : « La vie n'est pas toute joie. On rencontre, sans s'y attendre, les pensées graves, comme on rencontre dans la rue, sans s'y attendre, un convoi funèbre. »

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