U PROPRIETE TERRITORIALE ET M. BRIGHT
près à Tétat de rinstruction publique, en ce qui touche le peuple; et si nous mettons la misère de eette nombreuse classe de la population en contraste avec l'abondance et le luxe d'autres classes, nous arriverons, je le crains bien, à cette conclusion, que la législation a encore quelque chose à faire pour améliorer la condition de la masse du peuple!... Est-ce donc, je le demande, en vertu d'un immuable décret du Tout-Puissant, que la moitié des habitants de -ce pays vivent dans des maisons dont la valeur annuelle n'excède pas 5 livres sterling; et que les enfants du pauvre ne reçoivent, comparés à ceux du riche, ni soins ni instruction ; et que, pour tant de nos semblables, la vie est un combat; et que la lumière du soleil, qui tombe au travers de notre chemin, à nous, ne fait que dorer, pour eux, une terre qu'ils peuvent apercevoir de loin, mais sans espoir d*y arriver jamais? »
Ces deux passages sont singulièrement caractéristiques : ils éclairent d'une manière saisissante la différence qui existe entre la nature de M. Cobden et celle de H. Bright. C'est, k côté de la plainte de l'économiste, le cri perçant du tribun. Où le premier voit un intérêt méconnu, le second voit un droit violé. Mais ce qu'ils attaquent l'un et l'autre et en commun, c'est la tenure aristocratique du sol, telle qu'elle a prévalu en Angleterre.
U n'y avait pas à s'y tromper, et personne ne s'y est trompé. Aussi a-t-elle été formidable, la clameur qui s'est élevée du sein de la classe ainsi prise à partie, et le Times n'a été que l'écho fidèle de cette clameur lorsque, après avoir signalé BiM . Cobden et Bright comme voulant le partage des propriétés des riches entre les pauvres, il a répété Faccusation en l'appliquant plus particulièrement h M. Bright.
266 LETTRES SUR LAiNGLETERRK (l864)
Cette acc4^ation est-elle jiasteîf Ceux qu'elle a frappés oQi-ils réellement rêvé de loi i^raire? L^éeole de Mandiester a-t-elle dooi&é des suceesseurs à Tibéri«s et h Gatus Gracehus? MM. Cobden et Bcigbt soQt-Us gens à Hteltie la violence au service de leurs idées^ ou même au service de leurs colères?
Non, sans doute : sous ce rapport, U y a eu injustice ma* nifesle dans les imputations du Times, ou dans ce qu'elles semblaient impliquer; et M. Cobden, en défendant son ami, en se défendant lui-même, a eu raison de crier à la calomnie, quoiqu'il Tait fait avec un excès de violence préjudiciable l\ sa <uiuse.
Ce qui est sur toutefois, et ce que ni M. Cobden ni M. Bright ne seraient, je pense, disposés à nier, c'est que le landlordisme leur est odieux; c'est qu'ils brûlent de remplacer Faristocratie féodale, qui les repousse, par eette aristocratie manufacturière dont ils sont les rq)résentants les plus illustres et les plus logiques ; c'est que le genre de tenure du sol par eux préféré serait cetui au moyen duqud le propriétaire arriverait à se confondre avec le cultivateur: résultat qu'à aucun prix ils ne voudraient voir sortir de l'emploi de procédés révolutionnaires, mais qu'ils béniraient^ s'il pouvait être obtenu graduellement, paeifiqueme»!, par l'adoption d'une série bien combinée de mesures législa<tives.
Tel étant leur but, leur euipl^essement à réclamer la participation du peuple au pouvoir politique se comprend de reste.
D'un autre côté, si leurs vues sonl pacifiques, on n'en saurait tout à fait dire autant de leur langage, ce qui est surprenant de la part de M. Cobden, esprit froid, intelligent et calme, mais ce qui ne l'est guère de la part de M. Brighl^
LA PROPRIETE TERRITORIALE ET M. BRIGHT 26*ï
dont l'orageuse éloquence répond aux agitations d'un cœur passionné.
La vérité est que M. Bright déteste cordialement l'aristocratie, et éprouve h se mesurer avec elle une sorte de jouissance hautaine. Un jour, on demandait îi Charles Lamb comment il pouvait haïr des gens qu'il ne connaissait pas. « Et comment pourrais-je les haïr, » répondit-il, « si je les connaissais? » Laliaine d'une classe que M. Bright regarde comme investie d'un monopole politique et social, doublement injuste, est un sentiment dont son âme savoure l'amertume, par lequel il lui plaît d'être tourmenté, qu'il est impuissant h contenir. De là les anatljèmes qui lui échappent, en quelque sorte malgré lui ; de Ih son ardeur à secouer sur une traînée de poudre une torche allumée, au risque d'une explosion dont, cependant, il ne veut pas.
Quoi qu'il en soit, sa dernière sortie contre de^s « institutions dont les riches jouissentet que les pauvres subissent » , — ce sont ses paroles, — cette sortie, si véhémente, si terrible, a soulevé une question qui, scion toute apparence, continuera d'occuper les esprits longtemps après que la querelle qui s'y lie aura été oubliée. Ce qui est réellement en cause, ce n'est pas le Times, ce n'est pas M. Cobden, ce n'est pas M. Bright : c'est la constitution féodale de la propriété en Angleterre. Le sujet est grave; il est intéressant à tous les points de vue. 11 vaut donc qu'on l'aborde et qu'on s'y arrête.
268 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l864)
ccxxxni
6 janvier 1834.
Le landlord en Ani^Ieterre n'est » rin^onreascmeiit paiiaat, qu'un tenancier.
Je vous ai signalé, dans ma dernière leltre, les clameurs soulevées en Angleterre par deux récents discours, Tun de M. Cobden, l'autre de M. Bright.
Le bruit et la durée de ces clameurs, qui ont été prolongées, d'abord par les journaux de Londres, puis par ceux des provinces, comme par autant d'échos sonores, montrent assez qu'en Angleterre on commence à se préoccuper sérieusement de la condition qu'y fait aux classes agricoles la tenure féodale de la terre. Si cette question n'était pas brûlante, M. Bright, en l'abordant, n'aurait pas excité contre lui tant de colères. Si la constitution territoriale, qui repose sur les droits de primogéniture et de substitution, n'éveillait pas ici des idées de réforme, sujet d'espérance pour ceux-ci, et pour ceux-là sujet d'inquiétude, les mots de loi agraire ne se seraient pas trouvés sous la plume effrayée du Timesy et le très-pacifique M. Cobden n'aurait pas eu à gémir de se voir comparé à Caius Gracchus.
Exagérations que tout cela sans doute! Exagérations calculées! Une révolution radicale dans le système actuel de l'appropriation du sol en Angleterre est absolument impossible; l'aristocratie ne redoute rien de tel; les dénonciateurs