CONSIDERATIONS SUR LA TENURE DES TERRES Ô
productives, — se divise en trois règnes : le règne animal, qui renferme le bœuf, le mouton et le cheval ; le règne végétal, qui comprend les légumes, les fruits et le grain ; le règne minéral enfin, qui comprend la pierre, la houille et les métaux.
Eh bien, si Ton examine de quelle manière ce domaine doit être exploité pour fournir de quoi satisfaire le plus amplement possible aux quatre principaux besoins de Thomme : la nourriture, le vêtement, le gîte, le combustible, on arrivera bien vite à reconnaître que, des trois règnes, le plus important est le règne animal. N'est-il pas évident, en effet, que la chair du bœuf et celle du mouton constituent la partie véritablement vivifiante de notre nourriture, les légumes et les fruits ne suffisant que dans les climats où l'excès de la chaleur interdit le travail? N'est-il pas évident, en outre,, que c'est avec la laine, le cuir, la peau, les graisses, en ua mot avec les dépouilles du mouton et du bœuf que, par l'intermédiaire de rindustrie et du commerce, nous parvenons à nous vêtir, à nous meubler, à nous éclairer? Le règne animal pourvoit donc à une partie notable de nos besoins.
Ce n'est pas tout. Tel est l'enchaînement des lois de la nature, que de la prospérité du règne animal dépend celle des deux autres règnes. Pour que l'homme obtienne en quantité croissante des légumes et des grains, ne faut-il pas qu'il nourrisse la terre de ce précieux engrais des bestiaux qui contient le principe générateur de la végétation? Pour qu'il tire des carrières et des mines les trésors qui s'y cachent, pour qu'il en profite, ne lui faut-il pas des chevaux qui transportent la matière de son travail, des bœufs et des moutons dont la chair serve à sa subsistance, des bœufs et des moutons dont l'enveloppe serve à ses vêlements? Supposons deux pays dont l'un aurait, sur 60 hectares, 50 hec-
1t90 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (iSCl)
lares en terres labourables et 10. hectares seulement en prairies ou pdfurages, tandis que l'autre aurait 10 hectares en terres labourables et 50 hectares en prairies : les 10 hectares en terres labourables du second de ces deux pays, recevant Tengrais des bestiaux qui peuvent être nourris sur une étendue de 50 hectares en prairies, produirojit plus de grains et de légumes, que les 50 hectares de tt^rriîs labourables qui ne seraient fécondés que par l'engrais de Ift hectares de prairies; et le. second des deux pays comparés aura sur le premier l'avantage d'un surcroît de bénéfice. considérable, non-spulement en viande, en peaux, en laines et en cuirs, mais même en légumes et en grains. D'où cette conséquence que le meilleur système de culture est celui qui favorise le plus le développement du règne aqimal.
Ce système est-il celui de la petite culture? Voilà ce que M. Bright aurait dû se demander avant de chercher dans des mesures partielles de nature à conduire au morcellement des terres, un remède aux maux et aux abus ^ui, marquent, en ce pays, la féodalité des campagnes.
Ces maux sont très-profonds, à coup sûr; ces abus sont très-réels. La vive impression qu en reçoivent les esprits élevés et les cœurs- généreux explique comment des hommes aussi distingués que MM. Thurnton et John StuartMill.ont ^té amenés à fermer les yeux ^ur les obstacles qu'oppose aux progrès de l'agriculture le système des exploilalions agricoles sur une très-petite échelle. Mais de ce que le régime de la grande culture est attaquable sur beaucoup de points, il ne suit pas qu'on doive se précipiter, tète baissée, dans un régime radicalement contraire , avant d'avoir examiné s'il n'y aurait pas avantage à combiner les deux, de manière à f^ire marcher de front l'amélioration du sort des paysans et les progrès de l'agriculture, de manière à réali-
LA PETITE CDLTURE; SBS iNCONVËMENTS 291
ser le droit a la terbe sans appauvrir la terre et l'épuiser^ de manière enfin à concilier la justice et la science. Car, s'il était prouvé, et j'essayerai de le prouver, qu en. faitd'agricuUure, division extrême, c'est destruction, ce serait fort mal servir Tintérét du peuple que de tendre à multiplier. le nombre de propriétaires, sans songer.que le principe d'association fournit un moyen d'atteindre à ce qui est un bien en évitant ce qui est un mal.
D'ailleurs, pour peu quej'an eonaidère ici^la justice dans son acception la plus haute, la plus.générale, on verra qu'elle ne saurait être détachée de la science. Je l'ai dit et je. le répète : dès qu'il s'agit de tenure de terres, la question qui domine tout est ««^ j'en demande pardon a Jean- Jacques -^ celle de savoir quels sont les arrangements sociaux les plus propres h réaliser ce but souverain : la conservation de la race humaine.
CCXXXVIIÏ
11 février 186i.
$y«tèiiie trmm^ads delà pellfte oidtiive ; oas liMonvéïlk^iUs.
S'il est vrai que le meilleur système de culture est celui qui favorise le plus le développement du règne animal, on en doit conclure que M. Bright tourne le dos à la science agro^ nômique, lorsque, sans même prononcer le mot d'association, il pousse au morcellement des terres.
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Il est bien clair, enetfet :
Que Téducation des bestiaux exige une étendue de terrai? déternainée ;
Que, sans avances, sans capitaux, on ne peut ni les acheter, ni les entretenir, ni les renouveler;
Que, faute d'avances, on est conduit à les exténuer de travail et à les mal nourrir ;
Que dire petite propriété, c'est dire absence de capital;
Que le système de la division indéfinie des propriétés tend, par sa nature même, à paralyser le développement du règne animal, vraie source de la richesse agricole;
Que les conséquences nécessaires d'un tel système son! de substituer partout les champs aux prairies; la culture du grain, qui épuise le sol, à l'éducation des troupeaux, dont l'engrais le vivifie ;
Que le partage des propriétés suivant son cours, les champs eux-mêmes arrivent à être rompus, réduits en poussière, jusqu'à ce que la charrue, qui économise las forces humaines, ait fait place h la bêche, qui les use et les détruit.
Lorsqu'il a voulu prouver combien avantageuse avait été à l'espèce humaine, considérée dans son ensemble, l'appropriation des terres, M. de Sismondi n'a pas manqué de lier au sentiment de la perpétuité les heureux effets de cette appropriation. Il a montré que, sans la garantie de la perpétuité, jamais l'homme n'aurait entrepris de donner aux marécages un écoulement, d'élever des digues contre les inondations, de fixer sur les collines la terre qui s'en échappait, de répartir par des canaux d'arrosement des eaux fertilisantes sur les champs que ces mêmes eaux condamnaient à la stérilité *, il a montré que, pour perfectionner par la culture les plantes, les arbustes et les arbres qui pouvaient lui
LA PETITE culture; SES INGONVE'MENTS 298
être utiles; que pour en changer en quelque sorte Tessence; que, pour amener certains fruits à leur perfection ; que, pour renouveler le sol, couvrir la face entière de la campagne d'une végétation abondante et augmenter la force productive de la nature, il avait fallu des travaux faits en vue de l'avenir.
Mais ces travaux précieux, est-il possible qu'on les continue, qu'on en conserve les fruits, là où la petite culture interdit tout ensemble dans les efforts là où le partage du sol par fragments de plus en plus petits ôte à son exploitalion tout caractère de fixité et remplace les vues d'avenir par l'ardente préoccupation du présent? Quels grands projets d'amélioration, quels savants efforts, attendre d'un propriétaire qui sait qu'après lui son domaine sera partagé entre ses trois, ses quatre, ses cinq enfants, c'est-à-dire mis en lambeaux? Emploiera-t-il beaucoup d'argent, beaucoup de soins a former des prairies? Lui mort, elles seraient rompues. Prendra-t-il la peine de construire un bâtiment au centre de ses possessions? Lui mort, le bâtiment disparaît. S'étudiera-t-il à distribuer les cultures suivant la qualité des terrains et l'exposition des lieux? Lui mort, voilà sa carte agronomique en pièces.
Pauvre agriculteur^ 'pauvre agriculture^ a-t-on dit, et il n'y a pas à se dissimuler que là où, comme en France, la multiplication des propriétaires n'est pas chose distincte de la multiplication des parcelles ; que là où, comme en France, le partage des successions entraine le morcellement du sol, l'agriculture tombe de toute nécessité entre les mains de pauvres agriculteurs. Qu'arrive-t-il? Peu à peu le sol se couvre de haies qui en dévorent une partie; les bornes de séparation, en se multipliant, multiplient les débats ruineux et les procès ; ne pouvant vivre au milieu de propriétés
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qui n'ont pa^ même la contenance nécessaire pour anr bâti- Mfent, le^ cultivateurs sont forcés de se relégner dians des vSkges d*oii ils ne sauraient se rendre diaqtte jour sur le théâtre de lear travail sans fatigue et perte de temps. Ifc leur pMicT pafs de méthodes nouvelles : le loisir du corps est indispensable pour les étudier, la science pour le^ comprendre, un certain capital pour les arpplîiquer; et où tout cela manque, il n'y a de dominant que là routine. Est-3 besoin d^ajouter que, dans ce système, les économies de ffavail humain sont impossibles? Vous demander pourquoi un homme, tout un homme, est employé â* garder une vache? Eh! c'est parce que, dans le régîmie de la petite cuhure, non corrigée par le principe de rassociatibn, une vache compte comme un troupeau I
Le tableaaque je viens de tracer n'est-il pas celui de la France agricole? On peut se former une idée des efifets du Code civil sur le morcellement du sol par le rapprochement que voici : d*aprè^ le tableau cad^3Cral qui se rapporte à Tannée 1814, le nombre des familles attachées à fagriculture en France était alors de 3,805,000, dont l,f01,42i ne possédaient pas chacune plus d*un demi-hectare, tandis qu'aujourd'hui le nombre des familles agricoles, propriétaires du sol, est évalué à plus de cinq millions. Snr ce nombre, on en compte environ denx milhons six cent miHe, comprenant à peu prës treize miftions dé personnes, dont le revenu, terme moyen, ne dépasse pas cinquante francs. Encore est-il' vrai de dire que la subdivision des terres est jusqu'h un certain point combattue par un mouvement de recomposition résultant, soit d'arrangements entre cohéritiers, soit de ventes, soit de mariages. Sans cela, le sol arriverait à être réduit en poussière.
Etlfc ne s'arrête pas le mal. Outre que la terre, en France^
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se ti^ouve divisée en ud très-grand nombre de propriétés microscopiques, chafpie propriété, à son tour, se trouve divisée en un très-grand nombre de petites parceltés. Cesi an point que Ton compte, de Tâveu de M. John Stuart Mîïï, dix fois plus de parcelles que de cotes foncières; et comme il y a deux cotes par propriétaire, il suit de 15 que chaque propriété se compose de vingt fragments situés en* vingt endroits différents. Que de temps et que d'engrais perdus! Que de haies et de sentiers prenant la place du sol cultivable! Que de procès en délimitation!
Si M. Bright lisait les romans, ce que j'ignore, je lui recommanderais volontiers le passage suivant tiré d'un auteur qui habite la campagne, qui l'aime et qui la connaît :
« Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, » dft Joseph, « c'est que c'est tout rassemblé, tout sous la main : votre château est planté là ; d'un côté, les bois ; de l'autre, la terre labourable; pas un voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos pièces de blé, pas une chèvre de paysan ilans vos haies, pas un troupeau d'oies à travers vos avoines; c'est un avantage, cela. — Oui, » ré^ pondit M. Morand; « mais, vois- tu, si j'étais obligé par hasard de faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se trouvait enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais. Sa dot n*était pas grosse, mais cela m'àllait comme une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, 41 n'y avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, pas de bœuf estropié dans les ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ, comme de ma chambre à ma cuisine. Cest pourquoi je la pris pour femme, quoique, du reste, so»
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caractère ne me convint pas et qu'elle m'ait donné un fils malingre et boudeur, qui est tout son portrait. >
Tel est, décrit dans ce style dont le secret appartient à George Sand, un des mille résultats fâcheux de. cette division et subdivision des propriétés que consacre, en France, le Code civil, et dont M. Bright paraît n'apercevoir que les beaux côtés. Sous l'empire de ce régime, les terres de chaque propriétaire, au lieu d'être rassemblées en un oiéme lieu, se trouvent éparses et enchevêtrées en plusieurs places différentes, souvent à une très-grande distance les unes des autres. Pierre possède tant d'arpents dans le domaine de Paul, qui, à son tour, en possède tant dans le domaine de Pierre. C'est la confusion la plus absurde, le pêle-mêle le plus ruineux qui se puissent imaginer. Pour labourer ou moissonner sa terre, il faut passer sur celle du voisin. Les labours se croisent en divers sens, forment des pointes et des haches qui dévorent du terrain et augmentent le travail. Yeut-on faucher son pré? c'est un fossé à franchir. Veut-on serrer ses moissons? c'est un chemin de traverse à parcourir. On comprend, ma foi, que, pour échapper à ces inconvénients, M. Morand ait, en vrai campagnard qu'il était, épousé Louise, au risque d'avoir un fils malingre et boudeur comme sa mère !. ^
. Dans le Tableau de la division du sol de la FrancCy les terres labourables figurent pour 21,559,151 hectares, et les prés pour 4,834,521 hectares seulement. En d'autres termes, pour féconder une étendue de plus de 20 millions d'hectares, on a,^en France, Tengrais fourni par moins de 5 millions d'hectares. Il serait bien extraordinaire que, sous un pareil régime, l'agriculture fût florissante. Et, dès lors, c'est à peine s'il est nécessaire de dire que, sous un pareil régime, la condition du paysan ne saurait être heureuse.
LA PETITE culture; SES liNCONVÉME.NTS 297
Pour qu'on ne nous accuse pas de matérialisme, commençons d'abord par ce qui se rapporte à la vie inlellecluelle des campagnes.
M. Thornton, qui, sous ce titre : Plea for Peasant Proprietors, a écrit un livre remarquable sur les avantages du système de la petite culture, M. Thornton' lui-même décrit •dans les termes suivants la condition intellectuelle et mo- •rale du paysan, là où ce système est en vigueur :
« L'ignorance combinée avec l'amour-propre, un esprit grossier, des mœurs rudes, sont choses naturelles à ceux dont la vie entière est absorbée par un travail purement manuel, et qu'aucun lien tiré des relations sociales n'unit aux classes qui ont le loisir et le moyen de cultiver leur intelligence. Partout où, comme dans une grande partie de l'Allemagne, la bourgeoisie réside dans les villes et, abandonne les districts ruraux à des travailleurs paysans, ceux-ci, faute de connaître des gens qui leur soient supérieurs, forment leurs idées du beau et du grand sur les habitudes qui leur sont propres, s'y enracinent, et conçoivent une aversion stupide pour les pratiques différentes des leurs. Entièrement livrés aux soucis d'une existence toute matérielle, ils vivent dans une ignorance complète des jouissances élevées dont l'homme est capable. Comment viseraient-ils à une élégance dont ils n'ont pas- d'exemples? Comment sympathiseraient-ils avec une manière de sentir dont ils n'ont pas la moindre idée? Ils vont dans la vie travaillant sans relâche €t pour ainsi dire hébétés, leur façon d'agir répondant à ce qu'il y à de lourd dans leur nature (1). )>
Tels sont, décrits par le plus habile, par le plus savant défenseur du système dont il s'agit, les effets que ce système
(i) Thornton, a Plea for Peasant Proprietors, p. 183.
2^8 LETTffES StîR l'aXGLETERBE (VQM)
produit sur Ife développement inlellectuel et moral'de la population agricole. Il comprime Tàme, il éniousse Tesprit, il tarit les sources de la pensée.
Qu'on parcoure la plupart des communes de France, quel spectacle y frappera le regard de Tobserv^ateur attentif? Est-ce que Tignorance où elles sont plongées ne forme p» un lamentable contraste avec les lumières qui de jour en jour pénètrent plus avant dans les villes et dont Paris présente un si éclatant faisceau? Est-ce que le travail de fa ferme n'y fait point une concurrence victorieuse à celui de l'école î Est-ce qu'on ne s'y heurte point à chaque pas au despotisme de la routine, h la tyrannie des préjugés? Eti 1861, il a été constaté que, dans 270,896 cas de mariage, le nombre des mariés qui se sont trouvés ne pâs même savoir écrire leur nom s'élevait à 83,905 ! En ce qiii concerne les mariées, le chiffre est plus désastreux encore, iJ esr de 136,447! C'ést-à-dire que, dans cette France qui, par sa capitale et ses grandes villes, rayonne sur le monde intellectuel, le nombre des personnes qui se marient sans être capables de tracer leur nom au bas du contrat est de i sur 3 pour les hommes et de 1 sur 2 pour les femmes!
Voici d'autres chiffres non moiris significatifs. En 4860, sur 294,761 jeunes gens appelés par la conscription, on en a compté :
Qai ne savaient ni lire ni écrire. - . . . 90,373 Qui lisaient et écrivaient très-imparfaitement 9,142
Qui savaient lire et écrire 186,930 (1)-
(1) Je tire ces chiffres sur Tétat de Tinstruction en France (i*un excellent livre que M. Frédéric MarUn vient de publier en Angleterre sous le titre de The Statesmati's Year-look, Cet ouvrage répond parfaitement à
LA PETITE CULTDKE; SES INCOWV^NffiNTS 299
Venez donc nous dire, après cela, que le cultivateur pauvre, précisément parce qu'il est pauvre, s'occupe sans relâche de faire valoir chaque ponce du terrain qui est à lui, ne néglige rien, n'oublie rien, ne perd rien, donne h la cnlture de son champ tous ses soins, toutes ses heures, toute son application, toute sa vie! Qu'importe, si ce qu'il y a de sacrifié dans ce surcroît de travail, c'est le travailleur luimême? Que le paysan propriétaire fasse produire à la terre, snr un espace donné, tout ce que, eu égard aux maigres moyens dont il dispose, il y a chance de lui faire produire, je le veux bien; mais, encore une fois, qu'importe, s'il est obligé pour cela de se livrer à un labeur sans rtlâche, qui dévora son temps, épuise ses forces, pétrifie ses facultés, et le rend incapable de tout ce qui serait de nature à élever son intelligence, à élargir l'horizon de ses désirs et de ses pensées? La destinée de Thomme, sur le globe son domaine, est-elle donc celle de la bête de somme? Produire le plus possible avec la moindre dépense possible de forces, là est le progrès.
I>u moins, si ce lambeau de terre que, faute de ressources suffisantes, le paysan s'épuise à cultiver lui rapportait en bien-être un peu de ce qu'il lui coûte en mortelles fatigues ! nais non. II faut que le cultivateur emprunte, il le faut. Si l'on eu doutait, qu'on prenne la peine de méditer les chiffres qui expriment le passif de la propriété foncière en Frauce. Plus du tiers de son revenu net est absorbé par les intérêts de la dette inscrite ou non inscrite qui pèse sur elle (1). 12 milliards et demi, tel est le chiflPre qui, en 1850,
sut titre; e&r il renlenae, sur toi» les-jw^s du mmiM^ uo trésor de ren^ seiguements qai le rendent iDdispeDsai)le à quiconque s'occupe des aflatre^pubtiqaes. Cesi bien réeHement \m manuel de Tbomme d'État.
(i) Voyez le livre de- M. BMdot (de r Yonne), intitolé. Décadence de la Franccy p. 100.
300 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l864)
si j'ai bonne mémoire, représentait, en France, la dette hypothécaire portant intérêt. Or c'est, comme on le pense bien, sur les petites propriétés que pèse principalement le fardeau. Les malheureux qu'on décore du nom de propriétaires ne sont, pour la plupart, que des serfs de l'usure. Quand il arrive à un d'eux d'emprunter, veut-on savoir à quelles conditions le Shylock du village voisin lui prête ? Dans un projet de banque hypothécaire, dont l'auteur, Isidore Debrie, possède évidemment une grande connaissance du sujet, on Ut :
a Un emprunt hypothécaire de SOO fr. exige en frais d'actes une dépense de i 4 p. 100.
t Commission à l'intermédiaire. ... 1
« Intérêt légal 5
« Quinze jours de perte d'intérêt pendant le temps requis pour l'accomplissement des formalités, environ. . 1/4
« Total. ... 20 1/4 p. 100.
Où de pareils marchés sont possibles, il est clair que l'usurier est maître de la propriété... et du propriétaire.
Envisagerons-nous la question au point de vue de la consommation? D'après la Statistique générale du royaume^ ofiiciellement publiée en 1837, — je n'ai pas sous la main de statistique plus récente, — la moyenne de la consommation annuelle de la viande de boucherie, en France, était pour chaque habitant, à cette époque, de 11 kilogram. 35, ce qui revient à une once par jour, c Certes, » dit H. Baudot (de l'Yonne), c ce serait bien peu ; mais lorsqu'on voit dans le
LA PETITE culture; SES INCONVENIENTS 301
travail cité quatre-vingt-cinq villes, chefs-lieux de département, dont la population totale était de 2,990,358, absorber à elles seules 2,284,456 animaux de la race bovine et de la race ovine sur 9,503,904 que Ton tue dans la France entière, il est bien évident que la grande majorité des Français ne peut manger de la viande que par hasard (1). »
La prqspérité du règne végétal dépendant de celle du règne animal, et la production en grains devant naturellement diminuer là où Tengrais manque, il y aurait à s'étonner vraiment si ceux qui ne mangent pas de viande avaient beaucoup de pain à manger. Aussi l'auteur cité plus haut ajoute-l-il : « Plus du tiers des Français ne mangent que du pain d'orge ou de seigle, et ont pour supplément à une mauvaise nourriture des châtaigues, du maïs, du sarrasin, des pommes de terre et des légumes secs. Dans certains départements, les malheureux mangent même de l'avoine (2). »
On le voit : dans ce qui précède, je n'ai point dissimulé les inconvénients du système qui paraît avoir les sympathies de M. Bright; mais suit-il de là qu'il faille préférer le système que M. Bright a si vivement dénoncé? N'y a-t-il rien à dire en faveur du régime qui, par l'esprit de propriété, conduit le travailleur au sentiment de l'indépendance ? Sa liberté, son bien-être, sa dignité morale trouvent-ils mieux leur compte dans ces pays de grande culture où la tenure des terres est aristocratique^ et où, comme en Angleterre, le sol se divise entre un très-petit nombre d'opulents propriétaires, pour être cultivé, sous un petit nombre de riches fermiers, par des esclaves à peau blanche, des instruments
(i) Vbi supra^ p. 94.
(2) Ibid.
302 LETTBfiS SUR l'aNGLETEROE (1864)
aratoires à face liumaine? A Dieu ne plaise que telle soit ma conclusion. J'ai montré un côté deia.m.édaille : fl m reste à en montrer le revers-
Système «Ululais ûie la grande ealtBBei sea triaM.
Je n*ai cherché ni à voiler ai à pallier les iuconvénieats du système de la petite culture là où, comme en France, il n'a point pour correctif le principe, scientifiquement appli*qué, de l'association ; mais il est juste qu'après avoir dit le mal, je dise le bien, ce qui me servira de transition nâUirelle pour aborder l'examen des vices inhérents au mt^ contraire, celui qui est pratiqué en Angleterre et qui a été si maladroitement défendu contre MM. Bright etCobdeopâr le Times^ par hSaiurday Review, par plusieurs des priji' cipaux organes de la presse anglaise.
Et d'abord, il faut bien le reconnaître, rien de tel que le soin, Fattention, la vigilance que le paysan-propriétaire apporte dans son exploitation. Il n'a souvent qu'un lambeau de champ, soit.; mais il le cultive avec amour, il n'en pettt détacher son âme, il se regarde comme marié à la terre- Dans sa petite propriété, pas une trace de négligence, pî»^ un pouce de terrain perdu pour la production. 11 n'est pas jusqu'à ces terres de qualité inférieure, dont le capitaliste s^