OBSTACLES A LA MOBILISATION DU SOL
charge de préparer, ce. serait à merveille. Mais, par malbear, la rémunération do « solieilor » en Angleterre repose^ ainsi que Ta fait remarquer lord Westbury, sur les faux principes qui amenèrent autrefois la législature à fixer un tarif pour le salaire des artisans et les profils dii commerce. S(Mis respire du système actuel , en ce qui toueke les énolunents de Thomme de loi, il lui est commandé, sons peine d'avoir h jeAner, de rendre les transactions, dont il est ragent nécessaire, aussi difficiles, aussi obscures, aussi compliquées que possible. S'il pêche en eau trouble, c'est autant la faute de la loi que la sienne.
£1 qu'en résultci-t-il? Que le droit de propriété est comme enseveli sous nne montagne de parchemins tout noirs d'un jargon inintelligible et sur lesquels nul n'apposa jamais sa signature avec une idée tant soit peu claire de ce qu'il signait. Le lord chancelier l'a dit avec raison : l'invention de l'imprimerie , qui a éclairé tant de branches du savoir humain, s'est arrêtée à la porte du ténébreux domaine de l'homme de loi. Beaucoup de mystères ont été pénétrés, mais non ceux' dont il est le gardien et dMt il vit, de sorte que ces mots de l'Écriture se sont trouvés vérifiés à la lettre : c L'homme de loi tient les cleCs de la science et fait peser sur les hommes des fardeaux difficiles à porter. 9 Que vous semble de cette question adressée par lord Westbury k ses collègues de la Ckimbre hante : < J'en appelle à Vos Seigneuries : est-il un seul de vous qui sache quoi que ce soit concernant son titre à la propriété de ses domaines? »
Ne voiiiht-il pas, Monsieur, un bel état de choses? Mais qif importe aux landlords? Le principal inconvénient que présente Fextréme complication du système actuel est d'arréier la mobilisation de la {propriété foncière, et si cet incot* véaient est éuorme pour le publie eu général, il se trans-
forme en avantage pour raristocratie territoriale, que cette mobilisation ne tarderait pas à mettre en pièces. La difB* culte de vendre et d'hypothéquer, dont les landlords peuvent souffrii; comme individus en certaines circonstances, leur profite comme classe. Elle contribue à assurer la possession du sol à un petit nombre de grandes familles. Voilà ce qu'on sent d'instinct dans l'aristocratie ; voilà ce qui explique en partie le peu d'empressement que les propriétaires de quelque importance ont mis à enregistrer leurs titres, et voilà ce que lord Westbury n'a pas jugé à propos de dire. Il a mieux aimé attribuer l'insuccès du bill de t862 à l'espèce de peur irréfléchie qu'inspire tout ce qui est nouveau et à l'opposition des hommes de loi , ennemis naturels de tout ce qui tend à. simplifier les transactions.
Je lui dois, du reste, celte justice d'ajouter qu'il a annoncé l'intention de proposer un changement radical dans les bases sur lesquelles repose aujourd'hui le système de rémui^ération des hommes de loi. A la bonne heure! ce serait prendre le taureau par les cornes. Il n'est pas d'abus, après tout, qui soit d'essence immortelle.
Ceci me rappelle que je n'ai pas, à propos de l'histoire de Sindbab, complété la citation. Le pauvre marchand de Bagdad fut longtemps, bien longtemps, tourmenté par le monstre qui était à cheval sur ses épaules , et cela parce qu'il s'était figuré que l'affreux incube était un esprit, une chose mystérieuse, un démon impossible à vaincre et à tuer. Un jour cependant cette idée lui vint que, puisque le monstre avait un crâne, ce crâne pouvait être brisé. Là-dessus, il imagina d'enivrer son persécuteur et lui brisa le crâne à coups de pierre. C'était bien simple, n'est-ce pas? Pour se débarrasser du monstre, il avait suffi que Sindbad se débarrassât d'abord d'une idée fausse, savoir que le monstre était immortel.
EN FAIT d'aristocraties, QUELLE EST LA BONNE? 88S
28 avril 1864.
En fait d'arisloeratles , quelle est la bonne?
Je vous ai donné dernièrement des chiffres qui montrent d'une manière frappante dans quelle rapide progression s'accroît la richesse des « landlords ». Depuis, j'ai continué mes recherches, et, de renseignements puisés à une source officielle, Ylnland Revenue office, il résulte qu'en 1861- 186^ lé revenu net payé annuellement par le sol à ses propriétaires ne s'élevait pas à moins de 54,678,41 â liv. st., ou 1,366,960,300 franCs.
Or, si Ton considère que, dans le budget présenté le 15 avril 1863 par le chancelier de TÉchiquier, les recettes du Royaume-Uni sont évaluées, pour l'année financière finissant le 31 mars 1864, à 68,280,000 liv. st., ou 1,707,000,000 de francs, enverra qu'avec le seul produit de la rente, l'État pourrait presque entièrement pourvoir aux dépenses publiques et se passer presque d'impôts !
Où s'arrêtera cette accumulation de richesses? Il est clair que la découverte de nouvelles méthodes scientifiques et l'application à l'agriculture de machines nouvelles tendent à augmenter indéfiniment l'opulence, et, par suite, la puissance sociale des propriétaires du sol. Dans une lettre écrite au Morning Star par M. James £. Thorold Rogers, auteur d'un savant travail présenté à la Société de statistique, je
334 LETTBES SUR l'aXGLETEBRE (1864)
lis que le sol en Angleterre produit huit fois plus qu'au seizième siècle, et que la rente des forces naturelles du sol s'est accrue de 1 à 80, tandis que le prix nominal du blé s'est accru seulement de 1 à 12 et celui du travail de 4 à 8 ou 10. 11 est très-vrai que les progrès de l'agriculture sont sérieusement entravés dans ce pays par la pratique des baux résiliables à volonté, pratique introduite dans le but de rendre le propriétaire maître des votes dû fermier; mais ce sacrifice de l'intérêt agricole à l'intérêt politique n'empêche pas que des améliorations graduelles n'aient lieu, que les frais de production ne diminuent, et que la rente ne s'accroisse.
Que si, maintenant, on demande sur quoi se fonde la légitimité de l'énoi^me tribut que les « landlords » lèvent ainsi sur la société, la réponse, j'en ai peur, ne sera pas facile, ûue représente la rente? La rémunération du travsfil? Non, puisque ceux qui la reçoivent ne mettent jamais la main it la charrue. L'intérêt du capital employé à la culture? Non, puisque ce 'capital est avancé par le cultivateur. Le prix des améliorations effectuées? Non, puisque l'argent dépensé en anàéliorâtions par les « landlords » est comparativement fort peu de chose, lorsqu'il y en a de réellement dépensé. Que représente donc la rente? Elle re{)résente l'ancien droit de conquête, la division du patrimoine commun opérée jadis par la force, l'abandon en fait à quelques-uns de ce qui n'a cessé d'être considéré en principe comme la propriété de tous.
C'est une étrange et dangereuse erreur que celle qui consiste à confondre la propriété absolue du sol lui-même avec la propriété des produits qu'on en tire par l'emploi du capital et l'action du travail. Il est de la plus haute importance et il est de toute justice que la propriété des produits de la
EN FAIT 1l*MUSTMIUnES, QUEUE ESÏ lA BONNE? 9^
terre soit à qui la fécMiAe; mais il est an SHâns douteux q»e l'intérêt de la société el la justice trouveut leur compte i un système en vertiu ^quel une classe privilégiée de citoyens est appelée à recueillir ce qu'elle n'a pas semé.
Et toutefois il y aurait iniquité flagrante h abolir ee système sans indemniser amplement ceux en faveur de qui la société a permis qu'il s'établît et subsistât. Ce serait fouler brutalement aux pieds le respect dû aux transactions iaites en vue de son maintien; ce serait passer l'éponge sur des contrats conclus sous Fempire de règles sanctionnées à tort ou k raison, mais enfin sanctionnées par le corps social tout entier; ce serait violer la foi publique.
Ceci bien entendu, la question est de savoir, d'abord pourquoi une réforme est nécessaire, et ensuite dans <pel sens, de quelle manière, conformément à quds principes» elle devrait être tentée.
A entendre certaines gens, l'existence d'une opulente aristocratie dans un pays a cela de bon, qu'elle y élève le Biveau de la vie sociale, qu'elle y répand la passion des arts, qu'elle y entretient, avec l'amour du luxe, le culte de l'élégance et le goût des plaisirs délicats. Ce serait à merveille, si la satisfaction de besoius très^réels n'était pas sacrifiée de la sorte k la poursuite de besoins souvent artificiels et imaginaires ; si Textréme richesse des uns n'avait point pour corollaire l'extrême pauvreté des autres; si l'élégance raffinée des habitudes et la culture de l'esprit, en haut, ne répondaient pas, en bas, à des habitudes de grossièreté, à l'ignorance, à l'abrutissement. Que vient-on nous parler d'assurer à un petit nombre d'heureux mortels la possession du commun héritage, pour qu'ils soient par là mis à même d'encourager les progrès de la civilisation en la faisant tributaire de leurs jouissances? En quoi la masse de la société
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profite-t*elle des raffinements dont se vante Taristocratie t Quel bénéfice intellectuel ou moral rapportent à tant de malheureux qui sont en peine de leur nourriture et de leur gite» les objets précieux, les belles statues, les peintures exquises, qu'elle emprisonne dans ses palais ou exile dans ses maisons de campagne? Nul doute qu'une aristocratie opulente ne fournisse aux productions de Fart et de l'industrie des consommateurs empressés ; mais une société de travailleurs qui, pour avoir de riches clients, commence par se* dépouiller en leur faveur, ne ressemble, pas mal à m marchand qui donnerait de Fargent à ses pratiques pour les mettre en état de lui acheter ses marchandises.
Dans le livre où il se pose plus spécialement comme l'avocat de l'aristocratie (1), M. Mac CuUoch dit : « C'est à ceux qui, des rangs inférieurs de la société, sont pan^enus à en atteindre les hauteurs, que l'humanité est redevable de h plupart des inventions et améliorations qui ont si fort étendu l'empire de Tesprit sur la matière et tant ajouté à la somme du bonheur humain. Si les grandes fortunes étaient divisées, si le niveau de l'opulence était abaissé, le stimulant de Finégalité venant à manquer ou se trouvant beaucoup affaibli, il y aurait moins d'émulation, et la société se rapprocherait d'un état stationnaire. »
Ce n'est certes point là ce que nous apprend l'histoire. Ce qu'elle nous apprend, au contraire, c'est que les grands génies dont l'humanité s'bbnore ont été dirigés par de tout autres mobiles que la cupidité, la vanité du rang, la soif des titres, et ce que H. Mac CuUoch appelle « le stimulant de l'inégalité ». Ce qui a donné au monde des hommes tels que Socrate, Platon, Aristote, Tacite, Dante, Galilée, Ra-
(1) Succession to propcrly.
GQOgle
EN FAIT d'aristocraties, QDELLE EST U BONNE? 387
phâël, Leibnitz, Descartes, Schiller, Molière, Shakspearè, Watt, Newton, Pascal, etc., c'est la passion de la vérité, c'est l'amour désintéressé de l'art ou de la science, c'est le bonheur intime qu*on éprouve à exercer ses facultés et à suivre la loi de ses aptitudes. Le « stimulant de l'inégalité » n'a d'action, comme mobile, que pour la formation d'aristocraties artificielles ; il n'entre pour rien dans la formation de l'aristocratie véritable, celle qui se compose des grands philosophes, des grands poètes, des grands artistes, des grands inventeurs, de tous ceux qui contribuent réellement h élever le niveau de l'humanité. Gœthe était homme de cour; mais ce ne fut pas l'homme de cour qui, dans lui, écrivit Faust. Bacon passe pour avoir trop aimé l'argent et préféré les honneurs à l'honneur ; mais alors même que cette accusation, aujourd'hui déclarée injuste par de bons esprits, serait fondée, il est bien certain que ce ne fut pas Tâpreté du gain et une vanité vulgaire qui rendirent Bacon capable de composer le Novum Organum. Ceux-là se font une singulière idée du génie, vraiment, qui le supposent asservi à des appétits misérables. Le représenter tel, c'est le calomnier.
T. IV. «a
888 LETTRES StJR L ANGLETERRE (I864)
38 mai 1864.
Ponvotr politique de l'ArlflloeTCitle en Angleterre.
A mesure que j'avance dans le travail auquel vous avez accordé rhospitalilé de vos colonnes, chaque jour quelque fait nouveau vient mettre en lumière les abus inhérents à la constitution aristocratique de la propriété en Angleterre.
Parmi ces abus figure la concentration du pouvoir politique aux mains d'une classe particulière.
Ne vous étonnez pas si la Chambre des Communes vient de repousser à une grande majorité la proposition de H. fiaines relative à l'extension du suffrage électoral. Ne vous étonnez pas si elle a fermé son oreille et son cœur aux adjurations éloquentes de H. Gladstone. Est-ce que, dans la distribution des pouvoirs, la Chambre des Communes représente bien réellement l'élément populaire ? Elle ne représente même pas l'élément bourgeois. Qu'on regarde k sa composition : la Chambre des Communes est aristocratique par essence; elle est, en réalité, à la Chambre des Lords ce que, dans les familles dominantes, les cadets sont aux aînés.
Voici, d'après un tableau que j'emprunte de l'ouvrage du docteur Edouard Fiscliel(l), comment la Chambre des Communes était composée en 1789; elle contenait :
(I) p. 428 de la traduction anglaise.