LE TIMES
monde. Peu s en faut que beaucoup d'entre eux ne regardeut le Times comme identifié, pour ainsi dire, aux yeux de l'Europe» à. la grandeur de l'Angleterre. Quand ils parlent du Times à un étranger, c'est sur le ton de l'orgueil satisfait, absolument comme lorsqu'ils parlent du mérite supérieur des institutions anglaises. Il n'est pas jusqu'aux dimensions du Times qui ne flattent chez les Anglais le sentiment de la vanité nationale. C'est le sourire du triomphe sur les lèvres qu'ils comparent v^ journal géant aux journaux nains des autres pays, et c'est en se rengorgeant qu'ils vous apprennent, quand ils voyagent, comme quoi le Times se vend à 60,000 exemplaires et s'im[frime par heure à 12,000. La confiance qu'il inspire au public sous certains rapports est si grande que, lors de la guerre de Crimée, on le chargea, les yeux fermés, de l'emploi et de la distribution déplus de 10,000 liv. st. (250,000 fr.), produit de donations faites en vue de secours k envoyer à l'armée. La responsabilité était lourde. Le 12 février 1855, l'argent continuant d'arriver de tous côtés, le Times se lassa de ses fonctions de banquier bénévole; il annonça que, passé 5,000 liv. st., il ne recevrait plus rien, et, le surlendemain, les 5,000 liv. st. se trouvaient dans ses caisses!
Ce n'est pas que son influence n'ait quelquefois subi de rudes échecs. On pourrait citer plus d'une mesure importante adoptée sans lui, malgré lui, et même contre lui. Quelles dameurs ne poussa*t-il pas, par exemple, et sans succès, contre la réforme introduite dans le système fiscal de la transmission des journaux par la posto! S'il n'avait tenu qu'à lui de déjouer les efforts de MM. Cobden, Bright et Milner Gibson en faveur de la presse à bon marché, il est permis de. croire que les feuilles à un penny n'existeraient pas. Elles existent cependant et prospèrent. La circulation
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du Moming Star est très-sérieuse, celle du Sumiatrëi sidérable» celle du Daihi TeUgrofh immense. De plus, l'jction du c leading journal » est en partie remplacée daus les provinces par Tactiou des feuilles locales, dont <{uelques-unes sont rédigées avec beaucoup de taleut. Qu'importe? Tout cela D'empécbe pas le Times d'eiercer un pouvoir souverain. Les « penny-papers » peuvent bien lui dispu* ter la rue; mais, à cause de cela même, ils sont forcés de lui céder le pas^ en ce pays de la rtêfeclàbilité^ dès qa^\\ s'agit de figurer au sakm. Et puis, le Tifnts a je ne sais quel prestige qui fait que, dans ses colonnes, la même nouvelle, la même réclamatron, le même compte rendu, ont une importance qu'ils n'ont pas dans les colonnes des entres journaux« Est-il un homme de lettres qui ne considère comme une bonne fortune d'avoir attiré l'attention du Times? Est-il une blessure faite par le Times qui ne risque d'être mortelle ?
Reste à savoir si un pareil journal ne présente pas autant de dangers qu'il rend de services. Franchement, je le crains.
Et d'abord, le Times est en général rédigé dans un esprit qui n'a rien dont puissent s'accommoder les natures prime* sautières et généreuses. Les questions sont traitées par lui sous un point de vue étroitement pratique ^ avec une sorte de peur de tout ce qui est origin^dité d'aperçus, hauteur de vues, élévation de sentiments. Dans sa politique extérieure, le Times est toujours anglais, profondément anglais, mais il n'est jamais que cela. Ne lui demandez pas de s'émouvoir en faveur d'un peuple opprimé, si la délivrance de ce peuple n'A pas avec l'intérêt de l'Angleterre un lien facile à saisir. Ne lui demandez pas de faire la guerre au despotisme avec persévérance et vigueur, si le despotisme qu'il s'agirait d'attaquer pèse sur une nation que l'Angleterre ne se croit aucun intérêt à défendre. Libéral qudquefoîs dans les affaires
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dtt dedans, le Times es{ essentiedenieDt conservateur en ce qui concerne les affaires du dehors. Pas de jonmal qui se pique moins de dispositions cheyaieresques; pas de journal qn se garde avec plus de soin de tomber dans le piège d'une ]M)litique sentimentale. Or, si une politique sentimentale a des inconvénients, n^y en a-t-il aucun dans la prépondérance d'une politique diamétralement opposée?
Il est un autre rapport sous lequel l'énorme influence du Ttmff , — cette influence dont chacun nie et subit Texcès,' — mérite qu'on s'en préoccupe.
Il importe assurément que la liberté de la presse soit garantie contre les injustices possibles du gouvernement; mais il importe aussi que Thonnenr du citoyen isolé soit garanti contre les injustices possibles de la presse. Qu'arrive-t-il cependant en Angleterre? Vous êtes attaqué dans un journal, et vous répondez h cette attaque qui n'est pas fondée. L'insertion de votre réponse dans la feuille qui vous a injustement assailli est-elle obligatoire? Non. Si votre justification est admise, — et je me hâte de reconnaître, à l'honneur des journalistes anglais, que c'est presque toujours le cas,— rendez-en grâce h la loyauté de votre adversaire; car la loi ne lui prescrit rien à cet égard, et votre honneur est de la sorte à sa merci. Cela étant, que pourrait contre un journal comme le Times un individu qu'il serait bien décidé à écraser? Qui ne sent que, dans cette hypothèse, ce qu'on nomme la liberté de la presse servirait à couvrir le plus redoutable de tous les genres de despotisme?
Et si à ce pouvoir que possède un jiiurnal de repousser, quand bon lui semble, une réponse provoquée par ses attaques, vous joignez le pouvoir que (ui confère l'anonyme, qu'imaginer de plus alarmant? Un homme est caché derrière un buisson; vous passez; il vous vise au cœur; vous êtes
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frappé : qui a fait le coup? vous n'avez pas le droit de le savoir; qui répond de l'acte? personne.
Il est vrai que le système de l'anonyme donne a la presse un prestige considérable, et qu'il y a, par exemple, quelque chose d'irrésistible dans l'influence exercée sur les imagina* tions par ce personnage invisible, impalpable, le Times, Mais là est précisément le dftger.
Quant à l'habitude oili est le Times de changer d'opinion selon les circonstances^ on a coutume de Texcuser, sur ce point, en disant qu'il a été fondé pour refléter les phases changeantes de Topinion, comme la mer reflète les mobiles aspects du ciel. Ceci, à mon sens, n'est exact que dans une certaine mesure et beaucoup moins qu'on n'aime à le croire.
Le Times^ en réalité, ne représente l'opinion que parce qu'il la /ail, et ce qui lui donne justement le pouvoir de la faire, c'est la supposition, généralement répandue, qu'il la représente. Le Times n'est nullement une. tribune dont l'accès soit permis à chacun; c'est un laboratoire où quelques hommes habiles, très-versés dans la connaissance du génie anglais et partant toujours d'un point de vue étroit qu'on appelle un point de vue pratique, travaillent la matière dont se compose, en Angleterre, la circulation de la pensée. Étrange phénomène que celui-là! Chaque matin, l'Angleterre se mire dans une feuille de journal où elle est charmée de se voir en toilette, sans se douter que le miroir a contribué magiquement à créer l'image qu'il réfléchit. Que de gens ici prennent ce qui n'est que la voix du Times pour l'écho de leur propre voix, et croient penser ce qu'il pense pour eux !