CRISE COTONNIÈRE ET PRINCIPE DU LAISSEZ-FAIRE
salaires, toute une population de petits marchands, auxquels l'émigration enlèverait brusquement leurs consommateurs et qu'elle plongerait dans la misère. Que deviendrait le loyer des ff cottages? » H. Edmund Potter évalue à 20 shellings par tête et par an le loyer que paye chaque ouvrier du Lancashire. 150,000 ouvriers de moins constitueraient une perte annuelle de 150,000 livres sterling. Le désastre, dans cette contrée, atteindrait ainsi toutes les classes. Le Lancashire, dont le coton a fait, en peu d'années, le district manufacturier le plus actif, le plus peuplé, le plus opulent qui soit au monde , redeviendrait un comté agricole , avec un sol moins avantageusement affermé et plus lourdement chargé que le comté de Suffolk.
Reste le second système, celui qu'a proposé H. Edmund Potter, organe, en ceci, des filateurs. Selon M. Edmund Potter, la législature devrait intervenir par le prêt de cinq ou six millions de livres sterling, qu'on emploierait, non pas à salarier 1* inaction des ouvriers, victimes de la crise, niais à les occuper d'une façon ou d'autre, en attendant que la crise soit passée.
Ce projet est manifestement basé sur la supposition que le mal est momentané; que la question est seulement de gagner du temps et d'empêcher la dissolution des forces aujourd'hui organisées, de manière à les avoir sous la main Ah& que les métiers pourront être remis en mouvement. Selon l'expression de M. Edmund Potter, il y a dans le Lancashire une belle et puissante mécanique humaine qu'il ne faut pas laisser rouiller faute d'huile, si on la conserve, et qu'il faut à tout prix conserver.
Malheureusement , s'il est un système qui ait chance de se briser contre l'ensemble des idées qui ont cours en Auglet^re, c'est celui-là. A peine venait-il d'êlre exposé que déjà
lOe UTTRES SUR l'aNGIETERAE (186S)
retentissait le cri d*alarine. L*État intervenir, grand Dîen ! Ab! périssent les colonies plutôt qu'un principe! Un prêt voté par la législature, pour sauver une industrie particulière ? Mais quel précédent désastreux à établir ! Paudrait-U donc qne tontes les fois qu'une branche de l'activité bnmaine serait en souffrance, l'État lui vint en aide? A chacun de se tirer d'affaire de son mieux. Chacun pour soi, chacun chez soi. Si l'industrie cotonnière ne trouvait pas en elle-méoie la force de vivre, c'est qu'apparenunent il était bon qu'elle mourût.
Ces objections faites k la proposition de M. Potter sont caractéristiques. Tout le génie de l'Angleterre est là. Ne parlez pas, en ce pays, de solidarité : les Anglais ne savent point ce que cela vent dire. Ils n'ont pas le mot, ne connaissant pas la chose. Ils admettent la charité cependant; que dis-je? ils la pratiquent plus largement que dans aucun pays du OMHide. Hais pourquoi? Parce que la charité est un acte de puissance individtdle de la pan de celui qui la fait et n'implique aucun droit dans cdui à qui elle est faite.
Une société peut-elle reposer sans péril sur l'application stricte» rigoureuse, exclusive^ d'une doctrine où le devoir social est si compléteoEient sacrifié à la souveraineté de Tindividu? La preuve que non, c'est qne l'Angleterre a été conduite à se donner h elle-même, dans la loi des pauvres, un des plus éclatants démentis qu'ait jamais enregistrés rhistoîre.
Dans la question que je viens d'exposer^ il est curieux de voir quel parti elle prendra. Ce mode iadxfMud d'intervention en faveur du pauvre, qu'où appdle la dkariiéj vient de montrer, dans le Lancashire, sa valesr conune remède. C'est à peine s'il a produit l'effet d'un palliatif. La plaie s^est creusée, elk s'est envenimée; le sentiment de la gratitude a
SITIJATMHf DO LANGASHIRB 16*1
bit {dice pea à peu, dans les cœurs ai^s, à un seDliment d'humiliilkm profonde, qui, à son tour, s'est changé en défiance; la haine de classe à classe a germé là où Ton croyait avoir déposé la semence de la conciliation. Résultat singulier, grave, douloureux, et bien digne d'arrêter Tattention de Thomme d'État!
Quand il y a nécessité d'alléger un navire, on jette à la mer une partie de ce qui l'encombre. Ici la matière encombrante se trouve être un demi-million de créatures humaines... qo'oD les exporte, et tout sera dit 1 Le fait est que, si la société ne se croit aucun devoir envers eux, comme telle, son intérêt est de se débarrasser d'eux le plus vite qu'elle pourra, de telle sorte que la fantaisie ne leur vienne pas, un beau jour, d'adopter la funèbre devise des ouvriers lyonnais : Vivre m traoaiUQfU ou mourir m eombaUmU!
4 avril.
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Les craintes exprimées par moi dans la lettre où je vous rendais compte des efforts et des miracles de la charité anglaise, se sont, hélas! réalisées. La charité s'est trouvée, au beat de quelque temps, impuissante à lutter contre un mal
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qui exigeait des remèdes d'une nature tout autre. D'abord, les fonds se sont peu à peu épuisés : les comités de secours ne reçoivent plus que 5^000 liv. st. par semaine, au lieu de 40,000, et la part qui revient à chaque ouvrier nourri par ; la bienfaisance publique, ou plutôt par la bienfaisance privée, i est réduite à 13 shellings. Ensuite, on a vu se produire l'effet | que produira toujours l'action prolongée de Faumône, de { quelque nom qu'on veuille appeler l'aumône, et sous quelque ^ forme qu'elle se déguise. i*..
Ceux qui étaient secourus n'ont pas tardé à se sentir humi* ' liés; la gratitude a peu à peu fait place, dans leur cœur, à la * défiance ; l'état de paresse forcée auquel la crise les condam- • nait les a disposés à douter, à critiquer, à censurer; dépendre de la générosité du riche leur est apparu comme une preuve frappante de leur dépendance sociale ; leur résignation s'est usée contre la durée ('e leurs souffrances; leurs exigences ont redoublé à mesure que diminuaient les moyens d'y satisfaire ; et une pensée de révolte a germé duns leur désir, d'ailleurs légitime, d'avoir à manger le pain du travail et de ne manger que celui-lh.
D'autre part, il est naturellement arrivé que, placés face à face, tantôt avec des exigences trop hautaines, tantôt avec des abus qu'on n'avait pas d'abord osé prévoir, les comités de secours sont devenus, eux aussi, soupçonneux et irritables, de bienveillants qu'ils étaient au début. D'injurieuses précautions ont été prises. Il y a eu d'amères récriminations. L'émeube qui a éclaté naguère à Staleybridge, cette émeute à laquelle les boulangers ont dû jeter du pain, et contre laquelle il a fallu recourir à une charge de dragons, n'est qu'un symptôme du mal ; mais ce symptôme a une importance sinistre.
Ce qui est sûr, c'est que le demi-million d'hommes que la
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crise cotoonière a privés de travail est devenu pour rAn* gleterre un embarras sérieux, un embarras immense.
Les filateurs voudraient qu'on maintint les choses le plus longtemps possible dans l'état où elles sont, au moyen d'un prêt de quelques millions de livres sterling voté par la législature. Ce serait frotter d'huile une machine qui, suivant eux, peut encere servir et qu'on ne doit pas laisser rouiller.
Ils espèrent que l'horizon s'éclaircira, que le coton reprendra le chemin de l'Angleterre, et ils demandent qu'on n'applique à un mal , peut-être temporaire, aucun remède qui l'emporte en emportant le malade. Ce sont là les vues exposées tout récemment par M. Edmund Potter, dans une lettre qu'il a adressée au Times et qui n'a pas causé une médiocre sensation.
Hais cette opinion a de rudes et puissants contradicteurs. « L'émigration, voilà ce qu'il faut, » crie le Times, c L'émigration ! » répètent en chœur :
1° Ceux qui , sans se préoccuper du sort des ouvriers, haïssent ou craignent, parce qu'elle les gène ou menace de leur faire concurrence, l'aristocratie des lords du coton;
2^ Ceux qui ne seraient pas fâchés de porter coup à la démocratie, en détruisant le nid gigantesque qu'elle se trouve avoir dans la population manufacturière du Lancashire*,
3° Ceux qui, fanatiques du laissez- f air e^ palissent à l'idée de l'intervention de l'État et refusent à la société, en tant que société, le droit de s'occuper ios souffrances de ses membres, alors même que le mal à combattre s'appellerait la faim et que les affamés se compteraient par millions.
Il va sans dire que l'émigration des ouvriers du Lancashire serait l'émigration de l'industrie cotonnière, et que
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l'Afi^eterre denait se résilier, dans ce eas, i perdre une des plus mermlleuses sources de sa richesse* Maïs ceUe eoDsidéralkHi n^arréte pas les partisans da système qui consiste à exporter, — de leur coDseutement, bien enteodu, — les hommes qu'on ne sait plus ni ooniment emptoyer, ni connnent nourrir.
Quant à ce qu'ils deriendraient aux colonies, ces hinnnies qui, façonnés à un genre partioilier de travail, sont ponr la plupart fort peu en état d*embrasser une autre occupation^ c'est ane question à laquelle on ne fiTarrête pas éaTantage, quoiqu'elle ait bien son importance morale.
Un mot encore, et f ai fini. Mer chercher aux extrémités de la terre des matières premières à manuiacturer, travailler pour tous les peuples et rendre tous les peuples consommateurs des produits de l'Angleterre, c'est à cette œuvre que s'était jusqu'à ce jour employé le génie anglais, œuvre colossale, mais pleine de périls ; car ici le lien de dépendance est nécessairement réciproque, et un peuple ne saurait attacher tous les autres à sa ceinture sans s'assujettir h leurs mouvements. Â faire d'une grande crise éclatant sur un point quelconque du globe une crise anglaise, il y avait un excès d'audace dont seule peut-être la race saxonne était capable.
L'Angleterre voit-elle venir de sang-froid le moment où elle tentera des voles nouvelles? Pour moi , j'ai peine à comprendre la .sérénité avec laquelle j'entends des Anglais dire : c L'industrie cotonnière se meurt, l'industrie cotonnière est morte! »
LA QUESTION D AMERIQUE ET LES OUTlUBftS ANGLAIS 111
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11» qiiesfl«B d'AmérUgme et les owrlers
€ Je parie ipie dans hiit j%uts nous sMomes en guerre avec TAméiiqne, » me disais diaaiiche dernier, nn lord d'Angleterre^ honuBe de beanoiMip d'esprit ei bien informé.
Les huit jonrs sont passés, et nulle épée an^aise n'est encore sortie du fourreaa.
D'un antre cAté, «n homme qrn n'a pas moins d'esprit et qni est eneore mienx informé que le prophète en question, rient de tenir en Ecosse, devant une assemblée nombreuse^ on langage quelque peu différent.
Vous savez sans doute qoe, pour profiter de ses vacances et tuer le temps, Henry-John Temple, vicomte Palmerston, qui a plus de soixante-dix-^init ans, est allé prononcer quatre discours à Glascow, trois à GreenocL^ trois i Edimbourg, deux à Leith, discours dans ksquels il a débité, en présence d'auditoires charmés d'avance, tontes sortes de lienx comfflims surTéducation, le grec, le latin, la chimie, les mathématiqnes et le reste, sans compter nombre de calembours. Voilà déjà cpn annonce «aeinteUigenee libre de préoccopations attristantes, et toutefois cda ne suffirait pas pour nous rassurer, lord Palmerston étant précisément l'homme du moMie le plus portéà prendre la vie par son cAté riant, et le plas capaUe de garder sa liberté d'<q>rit, àla veUledecom-
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plications sérieuses. Hais il a parlé de l'Amérique en passant, et ce qu'il a dit est certainement de nature à écarter les pensées sombres.
C'est heureux; car, s'il est très- vrai, comme je vous l'ai déjà écrit, que l'Angleterre est en général fort opposée à l'idée de guerre, ceci ne s'appliq[ue pas, — du moins en ce qui concerne les classes aristocratiques, — à une guerre contre FAmérique du Nord. Cette guerrcr-lh, il ne faudrait, je le crains, qu'une étincelle pour l'allumer.
Ai-je besoin de vous expliquer pourquoi? Dans l'état d'apparente faiblesse où une affreuse guerre civile a réduit l'Amérique, on se persuade sans peine que jouer contre elle serait jouer à jeu sûr. Et quel gain que celui d'une telle partie! Venger les injures passées, en prévenir de nouvelles, se débarrasser une fois pour toutes de la rivalité d'une puissance qui, si elle venait à renaître, renaîtrait menaçante, irritée, plus formidable que jamais, et détruire, quand il en est temps encore, une démocratie jeune, vigoureuse, active, , opulente, hardie, qui, dans l'esprit des hommes, fait concurrence aux institutions monarchiques et aristocratiques de la vieille Angleterre, tout cela est bien tentant.
Aussi il fallait voir, il y a eu avant-hier huit jours, avec quel irrésistible entraînement la Chambre des Communes applaudissait', et le premier ministre, et le a solicitor gênerai, » et sir Roundell Palmer, et M. Laird, venant tous déclarer, l'un après l'autre, que, dans l'affaire du vaisseau confédéré VAlabama, construit à loisir par des Anglais, dans un port d'Angleterre, le gouvernement était innocent comme l'enfant qui vient de naître ! La question était pourtant bien claire.
Que, par la construction de YAlabama dans un chantier de Liverpool, les principes de la loi internationale aient été