‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 43 sur 186 · UN BUDGET DE M. GLADSTONE · texte numérisé non relu

UN BUDGET DE M. GLADSTONE

point Ik une mesure sans importance, et elle était ardemment désirée.

Toutefois, un doute existait dans les esprits : la réduction porterait-elle sur le sucre ou sur le thé? M. Gladstone a pensé que, dans Tintérét des recettes du trésor, le principal, qui est le thé, devait avoir le pas sur Taccessoire, qui est le sucre; il a calculé que le bon marché du thé pousserait à une plus grande consommation du sucre, tandis que, selon toute apparence , le bon marché du sucre ne pousserait pas à une plus grande consommation du thé. La pauvre femme qui pourra prendre une tasse de thé de plus se passera volontiers le luxe d'un morceau de sucre additionnel, mais elle ne boira pas une tasse de thé de plus parce que le sucre sera devenu un .peu moins cher.

Ce qui est sâr, c*est qu'une pareille diminution d'impôts causera ou, plutôt, a déjà causé une satisfaction universelle et très-vive. D'autant qu'elle a lieu dans un sombre moment: alors que le Lancashire agonise; alors qu'on parle d'exporter, par voie d'émigration , un demi-million d'ouvriers à qui Ton n'a plus de pain à donner; alors que le commerce avec l'Amérique est tari dans ses principales sources; alors que la situation de l'Irlande est désastreuse, aussi désastreuse que celle du Lancashire. M. Gladstone a fourni sur cette situation de l'Irlande des détails navrants, des chiffres qui serrent le cœur. En 1859, la valeur des récoltes d'avoine, de froment , de pommes de terre, et du tiers du bétail, — qu'on suppose représenter son renouvellement annuel, — était évaluée, en Irlande, à la somme de 39,437,000 liv. st., et elle ne Test plus aujourd'hui qu'à la somme de 24,327,000 liv. st. En d'autres termes, 12,000,000 liv. st., tel est le chiffre qui exprime la rapidité du mouvement sinistre qui, de 1859 à 1861, a poussé l'Irlande vers la ruine et la famine.

190 LETTHES SUR l'aNGLETERRE (1868)

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H. de Bismarek fngé en Angleterre.

Louis XIV, — c'est très-vrai, — était homme à entrer au parlement en bottes de chasse et le fouet à la main. Hais, d'abord, Louis XIV était Louis XIV; et, ensuite, son insolence avait du moins le mérite de n*étre pas systématique. La preuve, c'est qu'un beau jour, tremblant devant les effets de sa propre colère, il jeta sa canne par la fenêtre, de peur d'en frapper un gentilhomme.

Herr von Bismarck, qui n'est pas te t grand roi >, n'y mettrait pas tant de façons, lui !

Si le ministre prussien tient à ce qu'on parle de lui en Europe, n'importe de quelle manière, il a Heu d'être satisfait. Ici, en tout cas, l'on s'est occupé de ses dernières incartades avec une prodigalité de mépris et d'indignation dont sa vanité a sujet de triompher.

Saint Philippe de Néri, ayant otfî dire qu'une certaine nonne s'attribuait le pouvoir de faire des mirades, voulut savoir si elle avait pour cela les vertus requises, notamment l'humilité. H l'alla donc trouver avec des souliers très-saies, qu'il se hâta, dès qu'il l'aperçut, de lui jeter à la (été. en hi trdonnant de les nettoyer. Grande fureur de la part de la sainte; sur quoi, saint Philippe de Néri, sans perdre de temps, informa le pape qu'U n'avait pas à compter sur une

M. BB BISIABCK ICCE Elf AXCtETERRE ISl

saÎBte de cette espèce. TeUe est l'hisloire que le SpeeUOor rappdle à propos de cette mémorable séaMe du 17 arril, dans laquelle on a vu M. de Bismarck jeter ses souliers sales k la tête de la Chambre prussienne, qui malheureasement s*est montrée plus digne que la nonne dont il s'agit, des honneurs de la canonisation.

Qn'nn ministre censé constitutionnel ait osé dire à une assemblée des représentants du peuple : c Nous ferons la guerre avec ou sans votre approbation » ; qu'invité, aux teroMs de la constitution, à assister à un dâ)at qui le concermait, il ail eu l'impndenoe de dédarer avoir entendu tout d'oae chambre voisine, ce qui suffisait; et qu'enfin , appelé à retirer ou à voiler l'outrage^ il ait pris plaisir à retourner le fer dans la plaie en s'écriant : « S'il y a dans cette Chambre des députés qui ont de bons poumons et peuvent se faire entendre de loin, je ne vois pas pourquoi je ne profiterais pas de cet avantage.... », c'est là une de ces choses qui, dans le pays d'où je vous écris^ paraissent monstrueuses au point de paraître impossibles. En Angleterre, un ministre qui se permettrait une telle condnte serait non-seulement chassé de la Chambre à l'instant même et renversé du pon* voir, mais mis au ban de la sociétét comme ayant perdu le titre de genUeman.

Eh quoi! n'était-ce pas assez d'annoncer à la Chambre prussienne qu'on saurait bien se passer d'elle et de son budget? N'était-ce pas assez de lui refuser toute explication catégorique relativement à la convention conclue entre la Russie et la Prusse, ou , en d'antres termes , tout contrôle sur la politique extérieure du gouvernement? Fallait-il encore la traiter comme si elle était indigne des égards qu'on croit se devoir entre gens de bonne compagnie? Aux yeux des Anglais , de semblables procédés ont quelque chose de

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si extraordinaire, de si prodigieux, qu*on se perd en conjectures sur les motifs que peut avoir le ministre prussien en agissant de la sorte.

Espère-t-il, dans le délire de sa vanité, prouver au monde qu'il y a en lui Tétoffe d*un second Strafford? MaisFarrogance de Strafford fut la maladie d'une âme haute ; elle ne descendit jamais à de vulgaires insultes. Et d'ailleurs, on sait où elle le conduisit !

M. de Bismarck entend-il se poser en Richelieu? Mais Richelieu, dont la main était assez forte pour manier la hache, Richelieu lui-même ne se serait pas cru la main assez forte pour manier la cravache dans]sa lutte contre la noblesse.

Une hypothèse piquante est celle-ci. Certaines gens se sont demandé, le sourire sur les lèvres, si d'aventure M. de Bismarck ne sérail pas un grand patriote, un patriote suUime, qui, voulant la liberté de son pays et désespérant d'amener les Prussiens à secouer leur léthargie , s'il ne les y forçait par l'excès de la provocation et de l'outrage, s'était mis, pour les faire avancer , à leur donner de l'aiguillon dans le flanc : dévouement héroïque, bien supérieur à tout ce que l'histoire ancienne nous raconte de Décius et de Curtius !

Parlons sérieusement. Ce qu'il y a de plus clair dans la conduite du ministre prussien, c'est que l'avilissement de la représentation nationale est, de sa part, une affaire de système. Comptant sur le flegme germanique, il pense sans doute :

Que la Chambre prussienne dévorera jusqu'au bout les outrages dont elle est abreuvée;

Que le régime représentatif tombera par là dans le mépris;

Que le peuple, lisant des débats où les députés se laissent traiter, tantôt en écoliers mutins, tantôt en subalternes, se détournera d'eux avec indifférence, peut-être avec dégoût;

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