M. DE BISMARCK JUGÉ EN ANGLETERRE 15S
Que le spectacle d'un roi capable de triompher des résistances parlementaires sans avoir même besoin de recourir à un coup d'État, ramènera au culte de la force brutale les indécis et les timides;
Que les chercheurs d'emplois, si nombreux en Prusse, se hâteront de porter leur hommage aux pieds du pouvoir le plus hardi;
En un mot, que les institutions représentatives mourront delà dégradation infligée à ceux en qui elles se personnifient.
Reste la question de savoir jusqu'à quel point le succès de cette triste politique sera facilité par la résignation des hommes qui en subissent Tinjure. VEconomist les compare à des enfants qui ont à peine atteint Tâge où le fait d'être fouetté devient intolérable, parce qu'à la douleur physique se joint le sentiment d'une humiliation plus cuisante que la douleur physique elle-même. C'est assez vous dire avec quelle sévérité on juge ici la patience que les députés prussiens déploient. Il y a quelques jours, le Times faisait observer, d'un ton moitié railleur, moitié chagrin, qu'en Prusse la moitié des hommes intelligents , après avoir passé tour à tour par les mains du maître d'école officiel, du professeur, du sergent, allaient finir dans quelque bureau du gouvernement leur éducation disciplinaire, et il ajoutait : « Comment se fait-il qu'ayant à leur disposition des chevaux aussi dociles et devant eux une route aussi unie, ceux qui tiennent. les rênes soient assez malavisés pour se tromper toujours de chemin, pousser deux des roues au moins dans le ruisseau et s'enterrer dans la boue? » Oui, c'est à ces dures comparaisons, c'est à ces réflexions amères que donne lieu ici l'altitude, partrop soumise, des représentants du constitutionalisme en Prusse. Le refus fait par le vice-président de rappeler a Tordre M. de Bismarck, dans la séance du 17, est une chose
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qui, pour les Anglais, est absolument mciMDpréhensible.
Quant à la conduite de ce ministre, au point de vue des intérêts généraux de TEurope , elle est dénoncée partout en Angleterre comme un danger public. ^ M. de Bismarck n'avait d'autre tort que de parler le dialecte russe en s'adres* sant à une Chambre prussienne, selon la remarque du docteur Lœve, passe encore; mais le présomptueux ministre, à mesure qu'il tend davantage à s'aliéner les gouvernements constitutionnels, se met de plus en plus dans la nécessité de réaliser ce mot qui naturellement sonne mal aux oreilles de l'Angleterre : « La frontière russe cowmsnce aux portes de Berlin. j> Cet asservissement prévu de la Prusse à la Russie est regardé avec raison par les Anglais comme le plus grand péril qui puisse menacer leur tranquillité et celle de l'Europe. Que Napoléon, par suite des événements de Pologne , en vienne aux mains avec Fempereur Alexandre, ce n'est point là le principal sujet de leurs soucis; mais que le roi de Prusse, en liant ses destinées à celles de la Russie, appelle les armes françaises sur le Rliin, voilà ee que l'Angleterre n'envisage pas sans inquiétude et ce qui contribue à lui rendre les folies de M. de Bismarck odienses.
Ce n'est pas tout. L'opinion publique en Angleterre est très- favorable à l'établissement des gouvernements constitutionnels; mais le fantôme des révolutions l'effraye, et la chute violente des trânes n'est que fort médiocrement de son goût. Elle reproche donc à M. de Bismarck de semer en Allemagne les germes d'une révolution, en ne laissant aux Prussiens d'autre alternative que de se soumettre inconditionnellement et honteusement, ou de pousser droit à la de^ traction de la monarchie ! C'est ce que déclare sans détour Y Economiste dans un article qui commence par ces mots : « Herr von Bismarck commence k devenir une peete
LE COMTE DC CRBT. — ■. STANSPELD 165
pMifue^ » et qsi se termine par ceux-ci : « Herr von Bis-mardi fournit à ï esprit de révoUe Vmguilhn dont il a besoin et s'manee imperturbablemefU dans une voie à laquâU il n'y a qu'une issue possible. C'est pourquoi nous le dénonçons comme un ennemipublie do la paix de VEurope. »
a avril.
Le Comte de Grey. — M» Stansfeld.
Le poste laissé vide par la mon de sir Corowall Lewis vient d'être rempli, et c'est sur le comte de Grey qae le choix de lord Palmerstoo est tombé.
Ce choix est remarquable.
Et d'abord le comte de Grey est tout jeune; je ne crois pas qu'il ait encore trente-six ans. Mais lord Palmerston a pensé avec raison que le point à considérer était celui de savoir si l'homme convenait à la place; si, au département de la guerre, lord de Grey serait, comme on dit ici, the right man in the rigkt place.
Il était déjà sous-secrétaire pour là guerre , et il avait eu, en cette qualité, occasion d'étudier de pr^ tout ce qui se rapporte aux fonctions dont il vient d'être chargé. De plus, c'était lui que lord Herbert, avant de mourir, avait recom-
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mandé comme Thomme le plus propre h être son successeur. Le comte de Grey a donné une vive impulsion au mouvement des volontaires, qu'il a su se cx)ncilier, sans que son crédit auprès de l'armée en souffrit, et ce n*est point un mince mérite. Le ministère ne gagnera peut-être pas en lui ce qu'il vient de perdre en sir Cornwall Lewis, et cependant le choix du premier ministre est généralement approuvé par l'opinion, sauf sous un rapport.
Lord de Grey siège à la Chambre des Lords. Il en est de même du ministre des affaires étrangères. Il en est Ae même du premier lord de l'amirauté. Voilà donc les trois plus importants ministères, ceux qui ont le plus d'action sur les affaires de l'État, ceux qui ont le droit de patronage le plus étendu et le plus d'argent à dépenser, qui se trouvent placés comme en dehors de Tinfluence directe de la Chambre des Communes, où ils ne seront représentés jusqu'à nouvel ordre que par des sous-secrétaires d'État.
Cet arrangement a un vice qui frappe surtout ceux qu'une longue expérience a familiarisés avec la pratique de la vie parlementaire. Quand la Chambre a un blâme à prononcer, il n'est pas sans importance que ce blâme tombe d'aplomb sur la tête de qui l'a encouru. Quand la Chambre a des explications à demander, il est bon que celui-là les donne sur qui pèse la responsabilité véritable. Mis face à face avec la Chambre, un ministre sera souvent conduit à prendre des engagements, à se lier par des promesses, qui seraient audessus des pouvoirs d'un subordonné et qu'on ne sera pas même tenté d'attendre de lui. Aussi la nomination de lord de Grey, qui n'est pas un commaner^ est-elle regardée par plusieurs comme un affaiblissement du contrôle parlementaire.
Mais, il faut bien le dire pour être juste, la faute n'en
LE COMTB DE GREY. — M. STANSFBLD 157
est point à lord Palmerstoo. Le parti libéral, dans la Chambre des Communes, comprend peu d'hommes initiés à la connaissance des affaires. Si 1 on veut des administrateurs, c'est au parti conservatiste qu'il faut recourir; et comme le premier ministre actuel croyait nécessaire, dans l'intérêt du maintien de son pouvoir , de donner satisfaction au parti libéral, il a dû chercher dans la Chambre des Lords ce qu'il avait de la peine à trouver dans la Chambre des Communes.
Étrange personnage que ce lord Palmerston ! Je vous ai dit souvent, et je ne m'en dédis pas, qu'il est tory dans l'âme. Toute réforme lui fait peur ou du moins lui répugne, c'est bien certain , et cependant il se trouve avoir appelé à ui, dans lord de Grey, un esprit hardi, qu'aucune idée n'étonne. A une époque où le mot socialisme était Tépouvantail qu'on était convenu de planter dans le champ des abus, pour empêcher les réformateurs de s'y abattre, le trèshaut et très-opulent lord de Grey (en ce temps-là lord Godericb) se rangeait résolument du parti des « socialistes chrétiens » en Angleterre, tendait une main amie à des hommes proscrits pour avoir mis en doute la parfaite conformité de la morale du siècle avec la morale de l'Évangile, et songeait aux moyens d'améliorer la condition du travailleur en relevant la dignité du travail.
Mais à lord Palmerston tout cela importe peu. Le progrès ne l'attire pas, mais il ne lui déplaît nullement d'avoir sous ses ordres ceux/iue le progrès attire, ne fût-ce que comme moyen de les annuler. D'ailleurs, l'égoïste sérénité avec laquelle il envisage les choses humaines Tempêche de se passionner contre qui que ce soit ou contre quoi que ce soit.
Lorsque le « conspiracy bill » fut présenté à la Chambre des Communes, il y a quelques années, ce fut par un amen-
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d'appeler M. Stansfeld sous le drapeau de son gouvernement, il n'y a guère à en douter; mais que M. Stansfeld ait eu raison d'accepter, c'est sur quoi, je le crains, ceux qui Taiment auront quelque difficulté à tomber d'accord.
Il est vrai que M. Stansfeld n'a pas les qualités d'un tribun du peuple. La flamme qui brûle en lui ne se révèle jamais par d'ardentes lueurs. L'extrême douceur de ses manières, ses dehors modestes, sa parole sobre et son visage pensif prêtent un charme singulier à son commerce, dans les relations de la vie privée, mais risqueraient de n'être pas appréciées à leur juste valeur dans les orages de la place publique. Son éloquence tranquille et mesurée persuade : aurait-elle la puissance d'entraîner? Reste à savoir si c'est là un motif suffisant pour qu'un homme tel que lui coure le risque d'être absorbé.
On peut, sans être précisément un tribun , rendre d'éclatants services à la cause du peuple; et cette cause, nul certainement n'était plus capable de la servir utilement que H. Stansfeld comme membre de la Chambre des Communes. Trouvera-t-il un emploi aussi fécond à son activité dans un ministère où il va n'occuper, après tout, qu'une position subordonnée, où rien ne sera laissé entièrement à son initiative, où son éloquence dépendra du besoin qu'en aurout ses supérieurs, où sa part d'action enfin sera moins considérable que sa part de responsabilité?
Qu'il ait voulu se rompre à la pratique des affaires, en vue d'événements qui amèneraient à la surface un pouvoir plus en rapport avec ses aspirations que le pouvoir actuel, c'est possible; et il va sans dire que, regrettable ou non, la détermination de M. Stansfeld n'a pu être puisée qu'à une source élevée. Mais le danger est qu'il perde à cette tentative uue partie de la force qu'il possédait.
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