‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 46 sur 186 · LE COMTE DE CARDIGAN ET LA CHARGE DE BALAKLAYA · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CARDIGAN ET LA CHARGE DE BALAKLAYA

l'époque à laquelle le premier publia un ouvrage intitulé: Lettres du qiuirtier général^ ou les réalités de la guerre de Crimée, On y lisait le passage suivaat : .

« Ils (les 700 hommes, dragons, lanciers et hussards qui composaient la brigade de cavalerie légère à laquelle Tordre de charger fut donné) partirent au trot, le pauvre Nolan galopant en tête de la brigade, et encourageant les soldats de la voix et du geste. Bientôt Tartillerie russe conameuça ji jouer. Nolan fut le premier .qui périt. H avait été atteint à la poitrine; son cheval tourna court, et l'emporta k Tarrièregarde au travers des escadrons qui s'avançaient. Ses cras perçants s'élevèrent au*dessus du bruit de la bataille, et, glissant de sa selle, il tomba mort près du lieu où avait été donné le signal de la eharge. A mesure que la cavalerie aiiglaise avançait, elle accélérait son mouveRient. Le long de la vallée, le sol trembla sous les pieds des chevaux avec le retentissement du tonnerre. Le feu de l'ennemi redoublant de vivacité, le carnage devint affreux. Les Anglais continuaient de courir à la mort, tête baissée, ne songeant qu'à l'objet de l'attaque. A la fin, ils arrivèrent aux canons. Leurs rangs avaient été horriblement décimés; mais ceux qui vivaient encore firent, à leur tour, un horrible carnage des ai*lilleurs russes, qui tous furent tués, à l'exception de ceux qui parvinrent à chercher refuge sous les affûts. Rien n'eut été plus nécessaire que la présence d'un gqnéral en ce moment, et, par malheur, lord Cardigan n'était pas là. Comme il approchait de la batterie (ainsi qu'il Ta depuis raconte lui-même), un canon était parti tout près de lui, si bien que le comte avait uu moment cru avoir la jambe emportée. Mais le fait est qu'il n'était pas blessé. Toutefois, sou cheval eut peur, et reprit au galop le chemin de Tarrière-garde, passant entre

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le 4* dragons et le 8® hussards avant que ces régiments fussent parvenus jusqu'à la batterie. »

Cette dernière phrase semblait laisser planer un doute sur la bravoure de lord Cardigan. Il s'en plaignit à l'auteur qui, pour toute satisfaction, inséra dans la seconde édition de son livre une espèce de préface contenant ces mots :

« L'auteur a reçu du comte de Cardigan une réclamation portant que tous les faits qui, dans l'ouvrage, concernaient ce dernier, étaient (Alomnieiix, contraires à la vérité et absolument dénués de fondement. L'auteur ne pouvait que s'ap* puyer sur le témoignage d'otBciers qui étaient sur les lieux. Lord Cardigan étant un excellent cavalier, il y. a eu sans doute erreur h croire que son cheval l'avait emporté loin de la batterie; mais ce qui ne saurait être nié, c'est qu'il se retira, en passant entre le 4"* dragons légers et le 8^ hussards, etc. »

C'était retourner le fer dans la plaie, aggraver l'offense, mettre la responsabilité d'une retraite représentée comme une fuite, non plus sur le cheval, mais sur le cavalier. Une troisième édition parut en 18S8, et l'imputation outrageante y était reproduite.

En France ou en Belgique, un coup d'épée eût tranché le débat, et aucune puissance humaine n'y aurait empêché un soldat de défendre en soldat son honneur attaqué. Hais ici le duel est interdit par une loi plus forte que toutes les lois, et réprouvé par un juge plus respecté que tous les juges : l'opinion. Dès 1856, lord Cardigan avait essayé de porter l'affaire devant une cour martiale, dont rincx)mpétence lui avait été opposée. Battu de ce côté, il avait fait diverses tentatives pour amener le major Calthorpe à une rétractation

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yolontaire, mais sans succès. La publication du livre de M. Kiuglake, dans lequel le récit du major va peut-être trouver place, étant venu donner un surcroît de fâcheuse importance à une question que l'honneur de lord Cardigan ne lui permet pas de laisser dans les nuages, Sa Seigneurie a pris le parti de s'adresser à la Cour du Banc de la Reine, et la chose né tardera pas à être jugée.

Inutile de dire que tout ceci a fait grand bruit dans Tarmée, dans les salons, dans les clubs. J'ai entendu parler pour. J'ai entendu parler contre. Attendons.

Mais quoi? Y a-t-il chance que le problème soit résolu, les juges n'ayant pas plus que les autres mortels le don d'omniscience? Les témoins que lord Cardigan invoque en sa faveur sont le général Scarlett, le lieutenant général Jenyins, les capitaines Morgan et Smith, le lieutenant Johnson, les sergents Penn et Wightman, etc.. C'est beaucoup certainement; mais, d'un autre côté, il n'est pas supposable que le major (aujourd'hui lieutenant-colonel) Calthorpe se soit aventuré à affirmer des faits aussi graves sans avoir aucune preuve ou^ au moins, aucun semblant de preuve à fournir; et ce qui rend cette supposition encore plus inadmissible, c'est le refus formel, persistant, absolu,jiaexorable, deThistorien militaire, de revenir sur ses affirmatio'us. 0 redoutable que mis-je !

Encore si c* était la première fois qu'il nous faut gémir sur ia non-infaillibilité de cette pauvre muse, Clio ! Mais à combien de braves gens n'a-t-elle pas fait croire ou laissé croire des contes qu'ils s'obstineront à croire jusqu'à la consommation des siècles, et, par exemple, que la bibliothèque d'Alexandrie fut incendiée par Omar; que Kosciuszko, vaincu à Macijowice, s'écria : Finis Poloniœ; que Cambronne, à Waterloo, refusa de se rendit, en style pompeux, en style

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ée cirque olympique; que mademoiselle de Sombreuil, aux journées de septembre, fut forcée de boire un verre de sang; que Robespierre, assiégé à la Commune, se tir» un coup de pistolet; que ce fut Louis Blanc qui, en 1848, organisa les ateliers nationaux, — lesquels^ et c'est là le plus piquant, fiirent établis, organisés, malgré lui et contre lui, etc., etc.? Je n'en finirais pas si je voulais citer toutes les énormes erreurs historiques, — c'est anii-historiques que je devrais dire, — qui ont cours dans le monde, et qiai forment un trésor de consolations à Tusage de lord Cardigan^.

9 mai.'

Partialité des elasses ffonveniantes ea ftivenr

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Avant-hier, une députation des Trades'unionistes, accompagnée de M. Bright, est allée présenter au ministre américain, M. Adams, l'adresse qui fut votée, le 2& avril dernier, dans un meeting, tenu à Saint-James-Hall.

Ce sera l'éternel honneur de la classe ouvrière anglaise, elle sur qui les conséquences de la guerre d'Amérique pèsent d'un poids si écrasant, de n'avoir pas varié une minute dans le sentiment d'horreur que mérite l'institutian de l'esclavage, et dans son opposition à ceu» qui ont pris les armes» noa--

PARTIAUTK MS CLASSES GOUTE RNA.N TE S 16T

seuienem pouir Ix iDMmitmv, mais pour en étendre les cimiquêtes et en assurer le sauvage apostolat.

« Nous abhorrons le principe de l'esclavage. Nous désapprouvons la révolte des États du Sud. Nous synipathisons avec le Nord dans ses efforts pour dompter la révolte. Nous admirons, — notamment en ce qui touche Tabolition de Tesçlavage, — la politique générale du président Lincoln» et nous désirons qu'il le sache. Voilà ce que nous sommes venus vous dire. »

Ainsi ont parlé, par Torganede M. Bright, les députéstraTailteurs ; sur quoi» M. Adaras a exprimé l'espoir que, malgré tout ee qui était arrivé^ le gouverri«»meBt anglais et le gouvernement américain seniient suffisamment poussés, par le sentiment de leur responsabilité, à maintenir entre Fesdeux pays des relations amicales.

Quelle autre réponse M. Adams pouvait-il faire?

. La classe ouvrière ici ne compte pas, aux yeux de la diplomatie. Elle n'est pas représentée dans le jeu des pouvoirs publics. C'est a peine si elle l'est dans la presse. Son opinion Q est donc pas, en matière de pplitique étrangère surtout, ce qui constitue I'opinion. L'opinion, dans les questions internationales, c'est celle des classes qu'on appelle ici the governing dusses. C'est ceUe-là qui fournit aux peuples, anus, ennemis ou rivaux de l'Angleterre, la mesure de ses tendances et de ses passions; c'est de celle-là qu'on parle au dehors, quand on dit : « L'Angleterre. » El en effet, elle a, cette opinion, à son service une organisation puissante, des milliers d*instrumenls, des milliers d'organes, et, sur chaque point du globe, des échos retentissants.

Or, pour qui s'est-elle déclarée, dès l'origine, si ce n'est

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pour le Sud, Topinion des goveming dasses en Angleterre?

J'accorde que le langage de la presse américaine du Nord .a été souvent très-inconsidéré, violent, injuste, plein de bravades; mais, de bonne foi, sa véhémence n'a-t-elle pas été provoquée par les témoignages journellement répétés d'une partialité sans réserve, et, tranchons le mot, sans pudeur?

De quel front viendrait-on parler de la neutralité anglaise? Est-ce pour prouver sa'neutralité, que l'Angleterre, — celle des goveming clcLsses, — a donné aux possesseurs d'esclaves toute la force de son appui morale A combien de sophismes et h quel genre de sophismes, grand Dieu ! n*a-t-on pas eu recours, de ce côté de l'Atlantique, pour faire saluer, dans des propriétaires et des marchands de chair humaine, armés pour maintenir leur droit d'en trafiquer, des héros du principe de liberté, des martyrs du principe d'indépendance? Avec quels transports de joie n'a-t-on pas toujours accueilli la nouvelle de leurs succès, que toujours on a enflés outre mesure, tandis qu'on prenait presque le deuil pour les succès de leurs adversaires quand il n'y avait pas moyen de se ménager, eir les rabaissant, des motifs suffisants de consolation! Est-il un éloge qu'on n'ait décerné k Jefferson Davis? Est-il une expression de mépris qu'on ait épargnée à M. Lincoln? De grands hommes d'É(at,de grands capitaines, de grands administrateurs, voilà ce qu'avaient k offrir au monde émerveillé les pays à esclaves ! Et la démocratie du Nord, cette démocratie tant vantée, que se trouvait-elle avoir produit, une fois abandonnée à elle-même? Des politiques myopes, des administrateurs idiots, des financiers artisans de banqueroute, et des généraux qui semblaient avoir fait un pacte avec la défaite? Tel est le thème sur

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