SYMPATHIES DE L ANGLETERRE POUR LA POLOGNE
Hier, à la Chambre des Lords, de vifs applaudissements ont éclaté, lorsque, après avoir décrit, en termes graves mais au fond desquels grondait la passion, les causes qui ont changé la résignation des Polonais en désespoir et leur désespoir en insurrection, lord EUenborough s'est écrié: « L'insurrection de la Pologne a-t-elle été provoquée? J'espère entendre le gouvernement répondre : oui, et se placer de la sorte là où un gouvernement doit être — à la tête de l'opinion publique. » C'est avec transport que rassemblée a applaudi Torateur, lorsque, comme conclusion de son discours, il a prononcé ces paroles solennelles : « Quand je songe aux moyens inscrutables dont la Providence se sert pour accomplir ses desseins et comment elle fait sortir le bien du sein même du mal, j'ouvre mon cœur à l'espoir que ceci est le commencement d'une ère plus fortunée, et que nous vivrons assez pour voir la réalisation d'une pensée dont tous les hommes d'Etat poursuivent le triomphe depuis quatre-vingts ans, c'est-à-dire le rétablissement, sinon dans son intégrité, du moins dans sa force, et sous un régime constitutionnel, de la noble nation polonaise. »
A son tour, le comte Russell a parié; et, chose remarquable, la retenue que son caractère officiel lui imposait ne l'a pas empêché de flétrir à mots couverts la mesure soufflée au grand duc Constantin par le marquis Wielopolski, — cette mesure affreuse qui consistait à dresser la liste de tous ceux des enfants de la Pologne qu'on croyait porter dans leurs souvenirs, dans leurs espérances, la patrie vivante, et à les enlever, à les incorporer en des régiments destinés à la mort dans l'exil.
Hérode ayant appris qu'un enfant venait de naître auquel était promis le royaume de Judée, fit exterminer tous les enfants mâles de Bethléem âgés de moins de deux ans : par
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le système de conscription imaginé contre la Pologne, il s'agissait tout simplement de lui arracher rame. Méphistophélès ne donna jamais à Faust un conseil plus cruel, mais en même temps plus fatal. L'oppression joue gros jeu quand elle amène Topprimé à cette conviction qu'il est moins dangereux de devenir rebelle que de rester esclave. Et telle était la situation faite aux Polonais. En les condamnant à aUer pourrir dans des garnisons lointaines et empestées ou périr sous l'uniforme russe, on ne kur laissait plus qu'un parti à prendre : fuir dans les bois, pour en sortir bientôt aprè^ résolus et menaçants; saisir un mousquet ou, à défaut d'un mousquet, une faudile» ou, à défaut d'une faiicUle^ un bâton, parce qu on a « des fusils avec des bâtons, et des canons avec des fusils; t combattre^ aux applaudissements de la terre entière ; vaincre, peut^-étre, et, si la force l'emportait sur le droit servi par le courage, mourir libres.
Ce n'est pas absolument en ces termes que le comte Ru&sell s'est exprimé, non sans doute : il faut qu'un ministre . des affaires étrangères s'applique à désosser la grammaire ; il faut qu'un diplomate évite de donner à sa pensée une physionomie virile, la physionomie vraie — c'est une des misères de ce métier. Mais, tout considéré, le minisire anglais a exprimé sa désapprobation de la politique russe avec une clarté, une décision, dont il est impossible de méconnaître la portée. « Cette mesure »^ a-t-il dit en parlant du mode de conscription appliqué à la Pologne, » est de celles qu'aucun ministre de la Grande-Bretagne ne se hasarderait à justifier. J'ai dit au ministre russe, j'ai écrit à notre ambassadeur en Russie, que je ne pouvais m'empécher de la regarder comme la mesure la plus imprudente et la plus injuste à laquelle le gouvernement russe pût avoir recours. »
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U est à noter que cette déclaratioB a été accueillie» dans la Chambre des Lords, par de grands applaudissements, et qui ont redoublé, quand le comte Russell a ajouté : « J'ai dû faire remarquer à l'ambassadeur de Prusse que, dans mon opinion» le gouvernement prussien» en prenant part ^ la suppression de Tinsurrection polonaise, se rend en quelque sorte responsable du système adopté par la Russie. »
Les Sénats, en général, sont peu portés à renthousiasme, ffiirtoiit quand Teotlioiisiasme a une teinte révolutionnaîpe. Od peut donc apprécier par ce qui s'est passé k la Cbaflibre des Lords le degré de sysipathie qu'inspire en Angleterre la cause de la Pologne au désespoir, et renportement des colères qu'y a suscitées la polilique TÎelente de Saint-Pé**tersbourg, si violenoinent endossée par le cabinet de Berlia.
Contre le roi de Prusse en particulier, je le répète, le déchaînement est extrême. La convention militaire qui transforme ou menace de transformer les soldats prussiens en gendarmes de la Russie, est dénoncée par les divers organes de l'opinion publique comme une violation audacieuse du principe de non-intervention, comme une provocation h TEurope, comme une insulte h la conscience humaine. En 1849, hi Russie aida l'Autriche i écraser les Hongrois; mais du moins elle attendit pour cela que TAutrlche fût vaincue ou sur le point de l'être; ici, rien de semblable. C*est au début même de la lutte, c'est pour aider un demi-mîIFion de soldats à exterminer un peuple armé de ses chaînes, que le roi de Prusse intervient! Comme si la partie n'était point déjà assez inégale! Comme si la justice n'avait pas déjà assez de chances contre elle! Comme si le canon avait besoin d*aicxilraires dans ses démêlés avec le bon droit?
AiQ« s'exprime la presse anglaise, sans distinction de
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partis ou de nuances. Par elle, le gouverneiment de Prusse est en quelque sorte mis au ban de l'Europe.
J*ai cité le Times : le langage des autres journaux n'est pas moins passionné.
Le Daily Netos déclare que Guillaume V"' est désormais un souverain hors la loi.
Le Morning Advertiser lui prédit et lui souhaite le sort des Stuarts.
Le Daily Telegraph le représente portant secours à un ours qui a renversé sur lui une ruche et autour duquel tourbillonnent des milliers d'abeilles en fureur.
Le Morning Star adjure les Anglais d'ouvrir une vaste souscription, et de jeter le poids de leur argent dans un des plateaux de la balance où le roi de Prusse voudrait jeter le poids de son épée'.
La Saturday Review dit que la convention conclue entre la cour de Saint-Pétersbourg et celle de Berlin est un sujel trop irritant, même pour qu'on le discute.
Le Speciaior s'écrie : « Est-ce que les puissances de l'Occident souffriront que leurs lois et celles de Dieu soient de la sorte foulées aux pieds? »
L'état de l'opinion en Angleterre étant tel que je viens de le décrire, que fera le gouvernement français?
Si Napoléon lU a jamais regardé les provinces rhénanes d'un œil d'envie, et attendu l'occasion de jouer un jeu éclatant) la fortune semble lui mettre les cartes dans la main. Ne dirait^n pas que l'intervention de la Prusse contre la Pologne a été imaginée tout exprès pour justifier l'intervention de la France contre la Prusse?
Si l'empereur des Français en jugeait ainsi, qui pourrait l'arrêter?
Les Polonais ont combattu sous le drapeau de la France;