DESPOTISME DE L OPINION PUBLIQUE EN ANGLETERRE
sur la tête. Eh bien ! il ne lui est jamais arrivé de s'avanturer dans la rue, son chapeau h la main, sans devenir aus* sitôt la risée des passants. Tel était aussi le sort, je m*en souviens, de tout étranger en moustaches, avant la guerre de Crimée, c'est-à-dire avant que Tlrlandaîs Russell eût •écrit au Times^ dont il était le correspondant, qu'à côté des guerriers barbus envoyés par Lutèce, ceux d'Albion, à la peau lisse, faisaient aux Turcs l'effet de danseurs de corde. A cette époque, quiconque aurait violé les lois de la respec^ iabilité, en ce qui concernait sa lèvre supérieure et son menton, se serait exposé, Dieu me pardonne, à n'être employé dans aucun magasin, s'il voulait apprendre le commerce; à ne pas trouver d'élèves, s'il était professeur; à courir après les chalands, s'il ouvrait boutique.
Quant à l'opinion publique dans ses rapports avec les matières religieuses, c'est ici qu'il faut venir pour avoir une idée de la pression que peut exercer l'intolérance sous sa forme la plus adoucie. On ne brûle pas les hérétiques, ^omme autrefois; on ne persécute pas, la loi à la main, les philosophes : non certes; et même, il est juste de reconnaître qu'une très-grande latitude est accordée par ce pays protestant à Texercice du culte catholique. En réalité, le système des persécutions légales a cessé d'être en vigueur. Encore ceci n'est-il pas vrai d'une manière absolue. En 1857, aux assises d'été du comté de Cornouailles , un homme, Thomas Pooly, dont le caractère et la vie privée étaient sans tache, fut condamné à vingt et un mois d'emprisonnement pour avoir écrit sur une porte quelques mots offensants, à l'adresse du christianisme. Dans la même année, MM. George Jacob Holyoake et Edouard Truelove furent déclarés indignes de faire partie du jury, parce qu'ils avouèrent honnêtement n'avoir pas de croyances théologiques, et, pour la même
raison, un étranger, le baron de Gleichen, ne put obtenir justice contre un voleur. M. John Stuart Mill, qui rappelle ces exemples dans son beau livre sur la Liberté, s'indigne avec raison contre la doctrine légale en vertu de laquelle nul n*est admis à témoigner en justice» s'il ne croit pas en Dieu ou eu Texisteuce d'un autre monde, c Cela revient» « s'écrie M. John Stuart Mill, à mettre hors la loi toute per- «c sonne qui est dans ce cas; cela revient à déclarer qu'il est « loisible de la voler ou de l'attaquer, quand le vol ou l'at- K taque n'ont eu pour témoins qu'elle-même ou des per- « sonnes professant une opinion semblable; bien plus, cela <r revient à assurer l'impunité aux vols et violences, quel c que soit celui qui en souflfre, toutes les fois que leur cousit tatation repose sur le témoignage des personnes dont il « s'agit (1)! »
Belle doctrine que celle qui, commençant par supposer qu'on ne saurait être athée sans être un menteur, admet le témoignage des athées qui mentent, et repousse celui des athées assez honnêtes, assez sincères, assez courageux, pour proclamer leur conviction, h la face d'une société qui la flétrit!
Vous le voyez donc, il pourrait y avoir erreur à prétendre que l'ère des persécutions légales est absolument et pour jamais fermée. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que les cas où l'intolérance se montre armée de la loi sont extrêmement rares. Ce n'est donc point là qu'est le mal. Le mal est dans le stigmate que l'opinion publique imprime aux croyances philosophiques qui diffèrent de l'orthodoxie généralement admise, de l'orthodoxie convenue. — « Ce stig— « mate est si effectif, — c'est encore John Stuart Mill
(1) On Liberty p. KS.