‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 72 sur 186 · DESPOTISME DE L OPINION PUBUQUE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DESPOTISME DE L OPINION PUBUQUE EN ANGLETERRE

qui parle, — qu'en Angleterre on crainl plus de professer « des opinions honnies par la société, qu'on ne craint, en « d*autres pays , d'émettre des opinions passibles d'une « peine judiciaire (1). »

Et cette tyrannie des idées reçues, on la rencontre k * chaque pas. Tel qui se hasardera, peut-être, à vous dire à l'oreille, dans le secret de l'intimité, ce qu'il pense de certains passages de la Bible, tremblera à la seule idée de s'exprimer de la même sorte en public. Tel qui s'abstiendrait d'aller au prêche, s'il n'obéissait qu'à ses propres convielions, prendra régulièrement, son livre de prières à la main, le chemin de l'église, pour faire comme tout le monde et parce que cela est respectable.

Cette tendance des Anglais a se conformer à l'opinion dominante, soit dans leur conduite, soit dans leurs discours, présente, à côté de quelques avantages, des inconvénients fort graves. La pression trop grande de l'opinion publique arrête l'essor des natures originales; elle étouffe les intelligences prime-saulières; elle force ceux en qui un esprit actif n'est pas servi par un caractère vigoureux et hardi, a ensevelir au dedans d'eux-mêmes la vérité telle qu'ils la comprennent, à dissimuler leurs pensées, à ruser sans cesse avec leur conscience; elle enlève à tous le Jbénéfic^ qu'ils retireraient de la libre émission de ce que chacun a dans la tête ou dans le cœur; elle punit comme un crime le plus utile, le plus désirable de tous les courages, celui de l'esprit; elle refient la société dans un état de stagnation intellectuelle, trop souvent confondu avec un étal de calme; elle produit enfin, tantôt sous le nom séduisant de décorum, tantôt sous le nom imposatit de respectabilily^ une manière

(i) Ibid. p. 5S.

ti86 LETTRES SUR L'ANGLETERRE (l863)

d'être qui n'est pas précisément de Thypocrisie, mais qui y ressemble .

It importe, en outre, de remarquer que là où lopinion publique a la force du despotisme, elle peut en avoir les caprices. Comment être sûr d'avance que, si les circonstaûces amenaient l'opinion publique h se prononcer vivement sur un point donné, la liberté ne courrait pas risque, sur ce point, d'être écrasée! En 1858, par exemple, un écrivain s'étant avisé de développer une doctrine qui est repoussée ici presque unanimement, et avec raison selon moi, qu'ar-riva-t-il? que la liberté de la presse fut violée sans façon et, qui plus est, au nom de la loi. Car on se tromperait si Ton croyait que c'est la loi qui, en Angleterre, consacre la liberté de la presse. En ce qui louche la presse, la loi anglaise est aujourd'hui ce qu elle était au temps des Tudors. La puissance véritablement prolectrice de la liberté de la presse dans ce pays, c'est l'opinion publique, laquelle pèse, il est vrai, de tout sou poids sur la direction des journaux, mais les met, en revanche, à Tabri des vexations du gouvernement. Le droit légal de poursuivre les journaux exista ; seulement, l'opinion publique empêche qu'on ne l'exerce. Or, que faut-il pour qu'on soit sûr qu'elle l'empêchera toujours? Il faut qu'elle soit elle-même avertie des dangers du despotisme qu'elle exerce; il faut qu'elle-même soit amenée à comprendre la portée de ces belles paroles de John Stuart Mill : <c Si le monde entier, moins un homme, était 4 d'une opinion, et cet homme d'une opinion différente, le « monde entier n'aurait pas plus le droit de lui imposer « silence, que lui, s'il en avait le pouvoir, d'imposer silence « an monde entier. »

^i juin.

Hislolfe de eer (aines dépêetaes fùslflées.

Le télégraphe vient d'apporter en Angleterre là nouvelle que Dost Mahommed Khan est mort. D'après le message électrique, il serait mort comme il a vécu, en homme de guerre, et il aurait rendu le dernier soupir dans la ville d'Hérat, enfin conquise.

Dost Mahommed Khan ! Ce nom rappelle une accusation terrible qui, pendant plusieurs années, a plané sur lord Paliâerston, le suivra au tombeau, et restera sans doute attachée à sa mémoire. Autour de ce nom se groupent une foule de souvenirs sanglants, et il est impossible de le prononcer sans avoir aussitôt présentes à l'esprit la plus tragique des erreurs, la plus fatale des injustices qui aient jamais marqué la domination des Anglais dans les Indes.

11 y a, je crois, à cet égard, une page historique fort intéressante à écrire, d'autant plus intéressante, qu'on a fait ici, pour étouffer la vérité, des efforts dont le succès est un scandale que se doit de dénoncer hautement, de dénoncer sans cesse, quiconque, connaissant les faits, les juge avec une âme honnête.

Le 16 janvier 1837, lord Palmerston, dans une dépêche

288 LETTRES SUR L' ANGLETERRE (l868)

adressée au comte de Durham k Saint-Pétersbourg, se plaignait vivement de la conduite du comte Simonitch, ambassadeur russe à Téhéran, qu'il accusait de pousser la Perse à attaquer Hérat. « Il serait si contraire aux principes professés par le gouvernement russe, » écrivait lord Palmerston, « d* avoir donné au comte Simonitch des instructions pour agir comme il la fait, qu'il a dû agir sans instructions (1). » Le comte de Durham communiqua la dépêche au comte de Nesseirode, qui n*hésita pas à dire : « Si le comte Simonitch a agi comme on le prétend (ce que je nie), il se trouve avoir agi en opposition directe avec ses instructions (3). >

L'affirmation ne pouvait pas être plus péremptoire. Mais les diplomates sont tous, plus ou moins, de Tavis de M. de Talleyrand : ils croient que « la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée ». Le gouvernement anglais continua donc, malgré les assurances formelles reçues de Saint-Pétersbourg, à prendre alarme du genre d'influence que la Russie exerçait sur la cour de Perse. Au Foreigti" Office, on resta persuadé que les Russes brûlaient de se frayer un chemin vers les Indes ; que la Perse les y aiderait ; que la ville d'Hérat serait à eux en réalité dès qu'elle serait à la Perse, et que Hérat deviendrait ainsi leur avant-poste.

A cette époque, l'homme qui régnait sur le Kaboul et TAfghanislan était Dost Mahommed, qui, d'une part, disputait h Runjeet Singh la possession de Peshawur, et, d'autre part, se voyait menacé par les prétentions de la Perse sur Hérat. Livré à un double péril, il avait besoin de s'appuyer sur une alliance puissante. Entre la Russie et

il) Correspondance rclaUng to Pcrsia anâ Ike Affghanistan, laid befors Pdrliament in 1859, (2) Ibid.

HISTOIRE DE CERTAINES DlfpÈCHES FALSIFIÉES 289

TAngleterre, il lui fallait choisir :'son choix fut pour TAn-* gleterre.

C'est ce que Feuvoyé anglais à Kaboul, sir Alexandre Bûmes, ne mit jamais en doute, et ce qu'il affirma invariablement dans toutes ses dépêches, ainsi que la suite de ce récit en fournira la preuve.

Sir Alexandre Bûmes était un homme plein d'intelligence, d'énergie, d*activité; mais il n'occupait aux Indes qu'une position subordonnée. Le gouverneur général des Indes, à cette époque, était lord Auckland; et il arriva, très-malheureusement pour l'Angleterre, que l'opinion de lord Auckland ne fut d'accord avec celle de sir Alexandre Burnes ni sur la politique à suivre à l'égard de Dost Hahommed, ni sur les faits devant servir de point de départ à cette politique. Lord Auckland, avec mille preuves du contraire sous les yeux, se plut à croire que le c Dost » était, au fond de son cœur, un ennemi juré de l'Angleterre; qu'il n'y avait que perfidie dans ses démonstrations d'amitié. Et cette croyance, le gouverneur général ne réussit que trop bien à la faire partager au Foreign^Office.

Les choses en étaient là, lorsque, le 19 décembre 1837, sir Alexandre Burnes reçut une visite de Dost Mahommed Khan. L'émir tenait à la main une lettre qui venait de lui être adressée par son fils, gouverneur de Ghiizni, et qu'il s'empressa de montrer à sir Alexandre Burnes. Elle annonçait l'arrivée à Ghuzni d'un agent russe, qui était en route pour Kaboul. <r Que dois-je faire en cette occurrence i> , demanda le Dost «^ l'envoyé anglais? « Je viens vous consulter. Je ne veux avoir affaire à aucune puissance autre que l'Angleterre. Aussi longtemps qu'il me sera permis de compter sur ses sympathies, je n'eùtrerai en relation avec aucun autre gouvernement. Si vous le voulez, je donnerai

r>0 LBTTItES Htm L^ANGLBTBRIIB (I868)

l'ordre qa'on expulM de mes tiats Tageot russe, ou ^'oo le détienne : bref, je ferai ce que vous désirerez. » — « Savez* vous, » demanda à son tour sir Alexandre Burnes, «r dans quel but cet agent vous est envoyé, ou même s'il est eflPeetivement un agent de la Rvssieî » — < i'ai lu, répondit rémir, toutes les lettres qu'il a écrites de Kandabar, et je ne sais rien de plus. » — « C'est une loi sacrée parmi les nations civilisées, » fit observer sir Alexandre Burnes, < de ne pas refuser de recevoir des émissaires en temps de paix, et je ne saurai» prendre sur moi de vous conseiller de ne pas reeevoir un bomme qui se déclare dûment accrédité ; mais il ne tient qu'à vous de montrer de quels sentiments vous êtes animé, en dévoilant d*une manière absolue an gouvernement britan* nique les motifs qui amènent ici cet agent. » — c Trèsvolontiers, > dit l'émir.

De toutes ces circonstances, sir Alexandre Bûmes fit ui» rapport fidèle, dans une dépêche qu'il adressa, le 20 déceoH bre 1837, à sir Willtam Macnaghten, secrétaire du gouvernement des Indes (4).

Trois jours après, il écrivit directement au gouverneur général lui-même que les Afghans, menacés par la Perse d'une part, et d'autre part par les Sikhs, avaient été amenés à chercher la protection, soit des Perses, soit des Russes, mais que l'appui maintenant désiré par eux était celui de l'Angleterre; que Dost Hahommed était décidé à faire cause commune avec les Anglais, et avec eux seuls ; que, si l'on voulait déjouer sérieusement les intrigues de la Perse et de la Russie, il fallait en venir h des mesures énergiques, obtenir de Runjeet-Singh un arrangement raisonnable tou« chant l'affaire de Peshawnr, et se concilier par là d'une

(i) Cùrrespomdmui ofiirA^Bufnes, n* i ûf 1899, 9ee(md Hsskm.

HidDière permaoeste raUacbeoient de Dost Hahonused et

des Afghans (1).

Eo r^Dse à cette dépêche, sir William Macnaghtea fit savoir h sir Aleia&dre Biirues qu'on n'approuvait pas sa po- Utique et ^qu'on ue croyait pas à ce qu'il errait, Uh, de rémir. Si l'agent russe n'était pas renvoyé purement et simplement, sir Alexandre Bûmes devait s'attendre à être rappelé. Bien que les vues qu'on lui prescrivait de seconder fussent contraires aux siennes, l'envoyé de l'Angleterre à Kaboul fit effort pour obtenir de Dost Mabommed qu'il se débarrassât ide l'émissaire qui inspirait tant d ombrage au gouvernement anglais; et, trouvant Témir disposé h faire ce qu'on lui demandait, il se Iiâta d'en informer sir William Macnaghten par une dépêche en date de février 1838. Tout fut^inutiie. Il y avait parti pris d'écraser Témir. Sir Alexandre Burnes fut révoqué, et, en apprenant cette nouvelle, Dost Mabommed s'écria douloureusement : « Je n'ai pas abandonné les Anglais; ce sont les Anglais, qui m*abandou* nent (2). »

Vivait alors i Loodianah, d'une pension que hii faisait le gouvernement indien, le chef afghan Sbah Soojak, qui, dix ou onze ans auparavant, avait été déposé par ses propres sujets. L'Angleterre résolut de le rétablir sur le trône après avoir renversé, pour lui faire place, Dost Mabommed Khan.

« 11 est du devoir du gouvernement indien, » disait lord Auckland dani^ une dépêche en date du mois d'août 1838, < de déposer Dost Nahomn^d et de réinstaller le souverain légitime,» Lord Auckland, représentant d*un pays qui n'admit jamais la doctrine du droit divin, appelait souverain ligi^

(1) Mr, Dunlope's motion for a sélect Commitlee on ihe A/fghan papefâ. Haute of Commons^ i^h march iSGl.

(2) Ibid.

timê ua prince que les Afghans avaient mis de cAté, dont ils ne voulaient pas et qu'il s'agissait de leur imposer par la force I Mais ce prince promettait de n'être, aux mains des Anglais qu'un jouet docile. Sa légitimité était là !...

Pendant que le gouvernement indien se préparait ainsi à accabler l'émir, sous prétexte qu'il était ami des Russes, et qu'il avait reçu un agent de la Russie, lord Palmerslon adressait des remontrances au cabinet de Saint-Pétersbourg, sur la conduite des émissaires de ce cabinet dans l'Asie centrale. Voici un passage de la dépêche du ministre anglais en date du 36 octobre 1838. Il est relatif à l'agent russe dont il a été question plus haut : « Le soussigné est chargé de constater qu'un émissaire russe, du nom de Vicovicb, mais qui prend quelquefois le nom d'Omar Beg, et se dit attaché à l'élat-major du général qui commande à Orenberg, a porté au souverain de Kaboul des lettres de l'Empereur et du comte Simonitch, lettres dont le gouvernement britannique a des copies. Du langage que, d'après les rapports reçus par le gouvernement britannique, cet émissaire a tenu, soit à Kandahar, soit à Kaboul, il n'y a qu'une conclusion à tirer: c'est qu'il s'est efforcé de son mieux de détacher lès chefs afghans de toute union avec l'Angleterre, et de les pousser à chercher leur appui, d'abord en Perse, et finalement en Russie (1). »

Cette note resta sans réponse, mais elle se croisa avec une lettre du comte de Nesselrode h Pozzo di Borgo, datée de Saint-Pétersbourg, 20 octobre 1838. Il y était dit : «r En plaçant ainsi les faits dans tout leur jour, notre cabinet peut donner à celui de Londres l'assurance positive que

(i) Correspandence relatifig to Persia and Affghanhtan, laidbefore Parliament in 1839; p. 179.

dans la mission de M. Witkewitch (Vicovitch) à Kaboul et dans les instructions quMl a reçues, il n'y a jamais eu le moindre dessein hostile au gouvernement anglais, ni la plus légère idée de troubler la tranquillité des possessions britanniques dans rinde (1). »

Le 30 décembre 1838, lord Palmerston répondit au comte Pozzo di Borgo : « Le gouvernement de Sa Majesté accepte comme tout à fait satisfaisante la déclaration du gouvernement russe, que celui-ci ne nourrit aucun dessein hostile aux intérêts de la Grande-Bretagne dans les Indes (2). »

Qui aurait jamais pu imaginer que, lorsqu'il se proclamait de la sorte plein de confiance dans la bonne foi des protestations amicales de la Russie, le gouvernement anglais s'obstinerait à châtier Dost Mahommed comme coupable de sympathie envers la Russie? C'est pourtant ce qui eut lieu. En 1839, une armée anglaise franchit l'Indus. Autant la cause était injuste, autant les résultats furent effroyables. La guerre de TAfghanistan fut pour TAngleterre ce qu'avait été pour Auguste le désastre qui lui arracha le cri fameux : c Varus, rends-moi mes légions. »

II me reste à raconter par quelle fraude ou, plutôt, — pourquoi n'appellerais-je pas les choses par leur nom ? — par quel faux en écritures publiques, quelques-uns des auteurs de cette expédition insensée cherchèrent à tromper l'histoire.

(1) Ibid.

(i) Ib!d.

294 LETTRES SUR l'aNGLBTEIUIE (leos)

11 y a bien loflgtemps àé^h de cela; mais «pi*mperte? Le ittoc aeîutdité est un barbarisme à l'adresse de ceux en <pn le spectacle des choses humaines n'éveille qu «d sentiment ée curiosité frivole et passagère. Pour ceux qui ne se ton* tentent pas de penser au jour le jour; pour ceux qui smC 4;apables d'apercevoir le lien qui existe entre tuer et aujoard*hni, entre aujourd'hui et danain; pour ceux qui JQfent le présent et s^efforcent de lire dans l'avenir, à la lueur des flambeaux que le passé tient allumés, tel article de politique rétrospective a m intérêt plus réel, phis rivant, plus vérita^ blement actuel, que les mille commérages qui sont le pain quotidien des désœuvrés.

€eci entendu, je reprends mon récit au point ci Je Tavaûs laissé, sauf à en tirer ensuite les inductions qui sont applicables à la situation présente. Car — 0t ce point ne doit pas être perdu de vue — la principale figure du tableau que je trace est un homme qui vit encore, que dis-jeî c'esl un hcHnme qui est en ce moment premier ministre d'Angleterre, et en qui, à proprement parler, s'incarne la politique anglaise.

L'invasion de l'Afghanistan eut lieu en 4839. Le chef du cabinet à cette époque était lord Melbourne ; mais lord Palmcrston était ministre des affaires étrangères, et jouissait, en cette qualité, d'une influence considérable, sinon prépondérante.

Pour savoir si Dost Mohammed, chef des Afghans, était, oui ou non, Tami des Anglais, favorisait, oui ou non, les

HISTOIBB DE CBUikfllBS WVÈCH&S FALëlFlÉfiS ^»$

Russes, le gKMiverneoàeal briunfiiqtte avait à se décider entre les dépèebes, absolumem ooalradietoîres, de knrd AueidaNd, gMveroeiir fénéral des Iodes, et de sîr Akxiodre Burnes, envoyé de TAngleterre à Kaèoul. Suivant lord Auckland, Doit Mahommed était, au fond du eœur^ un en*nemi, et il fattait le traiter temme tel; il fallait ne voir que perfidie dans «es dénonsfratiras d'ttnîtié, 4|ue aoensonge dans ses téOMignages de sympathie. Suivant sir Alexandre Burnes, au coBtraire, qui se trouvait en p#sition de bien juger, ce semMe, puisqu'il était sur les iieut, le souverm de Kaboul ne recherchait que la protection des Anglais^ brAlait de la mériter, et tournait le dos à TaHianee russe.

Peai-^tre le cabinet britannique se serait-il défié des appréciations de lard AueklaBd, a'il avait réfléchi davantage nu genre de pression ipii, dans les ladsa, pèse s<ir les gou-vemeurs et leur entourage* Daaé cette contrée loinuine, en effet, les Européens sont en général si ennuyés de la mono* tonie de leur existence de chaque jour, si avides de quelque chose de nouveau, qu'ils donneraient presque la bienvenue 3i un tremUement de terre; et quant à l'armée, y compris «eux qui dépendent d'elle, sa tendance naturelle est vers ce qui lui promet des distinetions, de l'honneur, de l'avancement, de gros salaires.

Quoi qu'il en sait, ces considérations ne furent d'aucun poids dans Topinioa de lord Melbonme, de lord Paluàerstoa et de leurs collègues. Us dédaignèrent tes sages avis de sir Alexandre Bûmes; ils se plurent à croire à llnfaillibilité de son supérieur, lord Auckland ; ils résolurent de renverser Dost Mohammed et de relever sur les ruines de son pouvoir celui de Shah Soojah, qu'une révolution antérieure avait jeté par terre; la guerre de l'Aighanistan fut entreprise. C'était en 1839.

Dans le cours de la même année, la « Correspondance relative à TAfghanistan )» {CarrMpondenee rélating îo Affghanistan) fut mise sous les yeux du Parlement. Quelle ne fut pas la surprise, quelle ne fut pas Tindignation de sir Alexandre Bûmes, lorsqu'il vit, par la lecture de cette correspondance, qu*on avait tronqué, dénaturé, falsifié ses dépêches, de manière à lui faire penser le contraire de ce qu'il avait pensé, et dire le contraire de ce qu'il avait dit! Les documents qui furent, en 1839, soumis à l'examen des Chambres, présentaient sir Alexandre Burnes comme ayant poussé le gouvernement britannique à se défier de Dost Mohammed, comme l'ayant dénoncé, comme ayant fourni des renseignements de nature à justifier sa dépossession et à légitimer la guerre entreprise contre lui. Sir Alexandre Burnes n'eut pas plutôt lu ses propres dépêches, telles que les avait faites l'art du faussaire, qu'il s'écria : « C'est une fraude! >

Pendant ce temps, la guerre de l'Afghanistan se poursuivait. Je le répète, l'Angleterre put bientôt pousser le cri d'Auguste : Varus^ rends^moi mes légions ! Les habitants du royaume de Kaboul se levèrent en masse ; les Anglais, en 184S, furent exterminés; ils se trouvèrent avoir dépensé quinze millions de livres sterling pour joncher le sol de vingt mille de leurs cadavres (1). Dix ans d'embarras financiers et une longue éclipse du soleil anglais dans les Indes, tels furent les résultats de cette expédition aussi insensée qu'inique. Chose triste à dire! sir Alexandre Burnes, qui, après avoir tout fait pour la prévenir, n'avait pas cru devoir s'abstenir d'y prendre pari, fut ali nombre

(1) Discoars de M. Bright dans la Chambre des Gommanes, séance du 19 mars 1861 .

des victinies. Son corps fut haché en morceaux (1).

Avant sa mort, il avait envoyé en Angleterre copie certifiée de ses dépêches, telles qu'il les avait réellement écrites. Informée de sa fin tragique, sa famille voulut du moins protéger et venger sa mémoire. Peu à peu, le bruit se répandit qu'un faux avait été commis; que la bonne foi du Parlement avait été surprise; que, loin d'avoir conseillé cette guerre funeste, sir Alexandre Bûmes n'avait rien négligé pour en écarter le fléau; que les dépêches de lui présentées à la Chambre des Communes avaient été imprimées avec des suppressions et des modifications qui en altéraient le sens de la manière la plus inconcevable.

Ces rumeurs conduisirent M. Henry. Baillie, représentant d'Inverness, à demander, en 1842, la production de la correspondance complète relative à l'Afghanistan*, et cette demande, il la fonda sur ce que les documents produits en 4839 avaient été falsifiés. Le fait fut nié purement et simplement par lord Broughton^ qui était alors président du c Bureau du Contrôle », et la Chambre des Communes passa outre, c le public en Angleterre étant j», selon la remarque de M. Dunlop, « accoutumé à avoir entière confiance dans l'honneur des ministres de la couronne (â) ».

En 1843, la motion de M. Henry Baillie fut reprise par M. Rœbuck, mais rejetée à la majorité de 189 voix contre 78.

En 1848, M. Anstey revint à la charge; et, cette fois encore, la vérité fut étoufiée.

Les choses en étaient là, lorsque, en 1851, M. Kaye publia son Histoire de V Afghanistan.

(1) Discours de M. Dunlop, même séance.

(2) Discours de H. Dunlop, séance du 19 mars 1863.

-298 LETTRES SUR L*A!CGLETERRB (iSes)

Sans ee livre, sir Alexandre Barnes passerait pour avoir amené le plus grand désastre éproevé par lès Anglais dans les Indes, absolument comme M. Louis Blanc passe, aujourd'hui encore, aux yeux de beaucoup de bonnes gens, pour avoir fondé eu 1848 les ateliers nationaux ! 0 sainte vérité, 4tomme on abuse de ton nom! Et tenez, il existe une Us* toire des Afghans, par un auteur allemand. 0«vrez-la; vous y trouverez un chapitre intitulé : < Sir Alexandre Burnes, instigateur de la guerre. » Non que raate«ir soU coupable d'avoir trahi sdemment la vérité. Lui-même déclare appuyer son récit sur les papiers d'État soumis à l'examen du Parlement anglais. C'est tout simple. Comment aurait-il jamais pu imaginer que c'était appuyer son récit sur un faux?

Or, voilà ce que le livre de M. Kaye impliquait. On y lut ce passage, qui fit une grande impression sur le pubHc : « Ceux qui veulent se faire une idée exacte du caractère et •de la conduite de sir A. Bûmes ne doivent pas oublier qae l'un et l'autre ont été représentés sous un jour faix dans cette collection de papiers d'État qu'on suppose fournir k l'histoire ses meilleurs matériaux, mais qui souvent ne sont en réalité qu'une compilation de documents falsiOés, lesquels, grâce à l'estampille ministérielle, entrent en circulation, trompent la génération présente, et lèguent k la postérité un enchaînement de dangereux mensonges (1). )»

Il était difficile que l'affaire en restât là, d'autant plus difficile, que c'était pour M. Urquhart une de ces bonnes fortunes à l'aflitt desqitelles il n'a cessé de se tenir depuis sa grande brouille avec lord Palmerston. M. Urquhart, qui

(i) Kaye*s AfghanisUn, toI. II, p. 13. Cité par M. Daniop dans la tèanc« du i9 mars 1861.

HISTOIRE BE CCftTJUKeS I>C'pé«fl£6 FALSIFIEES 299

«st peut-être Thomme Iç plus versé qui soit au inonde dans les secrets de la diplomatie, arcana imperii^ et qui rendrait d'incalculables services à la cause de la vérité, si la haine démesurée quMl porte à lord Palmerston et les égarements qui naissent d'un esprit subtil à l'excès ne le condamoaienft h donner une couleiir fausse a des faits exacts, et à tirer de faits bien observés des conclusions absurdes, M. Urquhart est parvenu h étaMir en Angleterre je ne sais combien de comités dont la mission est d*avoir Tœil sur la façon dont sont conduites les affaires étrangères. Newcastle, Hancbester, Winchester, Leeds, Bolton-le-moors, South Shields, Stodcport, etc., etc., virent s'établir, îl y a quelques années, des comités de ce genre ; et bien que leur action n'ait jamais été tout à fait prise au sérieux, leur influence s*est pins d'une fois manifestée de manière à causer de cruels soucis à ceux contre qui elle était dirigée. Une de ces associations, celle de Newcastle, publia un rapport de ce qui s^était passé relativement k l'Afghanistan. En 4888, d'autres associations affiliées à la première adressèrent au Parlement des pétitions concluant à la publication intégrale des papiers d'État qu'on disait falsifiés. Bref, l'impulsioB donnée k cette question devint si vive que, M. Geoi^e Hadfield, représentant de Sheffield, ayant repris en 1888 la motion présentée en 1842 par M. Henry BaiUie, et renouvelée en 1843 par M.. Roebuck, la Chambre des Communes ordonna enfin la publication demandée.

EBe eut lieu en 1889; et la version de 4889, rapprochée de ceDe de 1839, leva tous les doutes sur la réalité, l'étendue et la portée du faux officiel commis pour faire peser sur la mémoire d'un homme mort au service de son pays la responsabilité d'une guerre qu'on n'eût jamais entreprise , si l'on avait cm à ses renseignements et «uivi ses conseils.

800 LETTRES SUR L*ANGLBTERRE (iSes)

Le gouvernement anglais, on s'en souvient, publia, il y a un peu plus de deux mois, sous le titre de Polish Cotres-' pondence^ la collection des papiers d'État relatifs à cette insurrection polonaise qui tient en suspens l'Europe entière. Là, grâce aux dépêches envoyées de Saint-Pétersbourg par lord Napier, de Varsovie par le colonel Stauton, de Vienne par lord Bloomfield, chacun fut admis ou put se croire admis^ en ce qui touche la question de Pologne, dans les coulisses de l'histoire.

Rien de mieux , à coup sAr. Puisque la diplomatie tieal entre ses mains, aujourd'hui plus que jamais, les destinées des peuples , c'est bien le moins que les peuples soient reçus de temps en temps à voir clair dans les causes et les circonstances qui déterminent ses actes; et, sous ce rapport, la publication de ce qu'on nomme ici les Blue-Books^ à part son intérêt historique, est d'un prix inestimable.... lorsque cette publication n'est pas entachée de frande; lorsqu'il n*y a ni omissions systématiques, ni suppressions artificieuses. Car, dans ce cas, elle devient le plus dangereux des procédés qu'on puisse mettre en usage pour égarer l'opinion, fausser le jugement du public et tromper la postérité.

Or, jusqu'à quel point est-il permis de se fier au contenu des correspondances diplomatiques qui, dans toutes les afiaires graves, sont mises sous les yeux du Parlement et du peuple anglais? C'est là une question que les faits suivante aideront peut-être à résoudre.

J'ai rappelé comme quoi, en 18K9, M. Hadfield parvint

enfin à arracher à la Chambre des CommuDes Tordre de publier intégralement la c correspondance relative à l'Afghanistan », laquelle n'ayait été publiée, en 1839, qu'avec des suppressions et des changements calculés de façon à en altérer le caractère. LeBlue^-Book^ dans lequel les documents dont il s'agit furent, cette fois, rassemblés, fut imprimé sous le regard de M. Kaye, qui était, à cette époque, à India House^ et qui marqua chacun des passages falsifiés dans la collection qu'en 1839 on avait soumise au Parlement. Les falsifications étaient nombreuses ; elles avaient une importance déplorable; elles trahissaient une main exercée. J'en citerai quelques-unes seulement. Elles donneront une idée suffisante du reste.

Le 20 décembre 1837, sir Alexandre Bûmes avait adressé à W. H. Macnaghlen, secrétaire du gouvernement des Indes, une dépêche par laquelle il annonçait l'arrivée à Kaboul d'un agent direct de l'empereur de Russie. Dans la correspondance publiée en 1839, les mots l'emperetir • de Russie furent, pour des motifs que nous dirons plus bas, supprimés, et on leur substitua le mot Russie.

La dépêche se composait de six paragraphes : on n'en laissa subsister que deux , ceux qui se bornaient à constater l'envoi d'un agent russe ; et l'on en supprima quatre, ceux dans lesquels sir Alexandre Burnes rendait compte des sympathies du souverain de Kaboul pour l'Angleterre, de son parti pris de ne rechercher d'autre alliance que l'alliance anglaise, et de la résolution où il était de renvoyer l'agent russe à l'instant même, si tel était le désir des Anglais.

Le 23 décembre 1837, sir Alexandre Bûmes avait adressé au gouverneur des Indes lui-même une autre dépêche dans laquelle il affirmait les excellentes dispositions de Dost Mahommed à l'égard de l'Angleterre, insistait sur la nécessité

80a LETTRES SUa L*ANGLETR^Ae (l86d)

de s'unir à lui et eoncluÀt eu ces termes : c Si la coDdttitede Dost Maliommed et son empressement à divulguer franchement tout ce qui s'est passé sont approurés par Votre Seigneurie, je crois cpie la première démarche à foîre serait d'écrire une lettre de remerctment k ce chef pour les preuves qu'il a données de son attachement et de sa fidélité. )» Pas un mot de tout cela dans la dépéclM du 2^ décembre 1837^ telle qu'elle fut publiée par le gouvernement anglais en 1839. De la partie de cette dépêche qui avait trait à l'arrivée d'un agent russe, à son entrevue avec le Dost, aux offres brillantes qu'il avait mission de faire, rien n'étail retranché, mais de totit ce qui prouvait les bonnes dispositions et 1» bonne foi de Dost Hahommed) je le répète, pas un mot.

De là. Terreur commise par Thisttnen allemand Cari Zimraermann, qw, dans l'ouvrage publié par lui il Berlin ei^ 1842, sous ce titre : le Théâtre de la guerre déiiu Vinté" rieur de VAsie, cite précisément la dépêche sus^mentionnée, — qu'il ne savait pas être un document tronqué, — pour établir que l'instigateur de la guerre de l'Afghanistan fut sir Alexandre Burnes.

A l'appel fait par ce dernier en faveur de Dost Mabommed, sir William Hacnaghten avait répondu par une longue lettre qui contredisait d'une manière formelle l'opinion de sir Alexandre Burnes et opposait à sa politique une politique absolument contraire. Cette lettre, dans la correspondance publiée en 1839, fut omise, à l'exiception de trois paragraphes ayant rapport h la nécessité de faire renvoyer da Kaboul l'agent russe..

Ai-jc besda de signaler l'esprit qui dicta ces mutilations? Le gouvernement anglais^ par une lamentable et foUe adhésion à la politique de lord Auçkhmd, gouverneur général des Indes, s'était lancé dans une guerre qui s'annonçait sous

de sinistres auspices et àmi les coosëqueaees ultéri^res fureaten effet épouvantables. Sa responsabilité eût été mise à une terrible épreuve si o& avait pu l'accuser d'avoir fermé rcreiUe aux sages cooseik de sir Alexandre Burnes, de n'avoir tenu aucun compte de ses renseignements, en un mot d'avoir fait fausse route au moment même où il y avait là quelqu'un qui lui montrait le bon chemin. Pour échapper à une accusation semblable, il fallait faire croire qu'il n y avait eu qu'une opinion, aux Indes, sur la ligne à suivre ; il fadkit faire croire qu'aux yeux de sir Alexandre Bûmes, comme aux yeux de lord Auckland, la conduite de Dost Hahommed avait été celle d'un ami de la Russie, d'un ennemi de F Angleterre; il fallait donner de la sorte une couleur de nécessité et de justice à une guerre dont M. Kaye, l'historien, attribue les désastres « à la malédiction de Dieu s'attachant à une cause impie » (to ihe curse of God res^ ting upon an ttnholy cause).

Il est vrai que c'était calomnier un fidèle serviteur de la nation, se jouer de la confiance du public, faire pacte avec le inensonge; mais la puissance n'y regarde pas de si près, et il n'entre guère, hélas! dans les habitudes de la politique de frayer avec la morale.

Une circonstance à noter, c'est que, dans Ja correspondance publiée en 1839, les mots empereur de Russie ou leur équivalent avaient été, — on verra plus tard pourquoi, — effacés jusqu'à cinquante-quatre fois et remplacés par d'autres mots.

II y avait là un étrange procès à juger, et vous pensez bien que ceux qui risquaient d'y être compromis n'épargnèrent rien pour l'éviter. Longtemps on put croire qu'ils réussiraient à empêcher le jour de se faire; mais enfin, le 19 mars 1861, un discours de M. Dunlop alluma dans ces

804 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (I868)

ténèbres une lampe désormais impossible à éteindre. Après avoir, avec une indignation grave et une calme énergie, rappelé la triste histoire dont je viens d'esquisser les principaux traits, M. Dunlop concluait h la nomination d*un comité chargé de procéder à une enquête.

J'ai devant moi la réponse que fit k M. Dunlop, en cette circonstance solennelle, lord Palmerston, et je ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin l'art de disserter longuement sur ce qui est en dehors de la question, en éludant la question même. La défense du ministre porte tout entière sur ce que lord Auckland était gouverneur général des Indes, et sir À. Burnes un agent secondaire seulement; sur ce qu'il appartenait au premier et non au second de décider du meilleur parti à prendre ; sur ce qu'il était naturel que le gouvernement anglais réglât sa politique sur la manière de voir du premier plutôt que sur celle du second; sur ce que sir Alexandre Bûmes avait eu tort de prendre pour paroles d'Évangile tout ce que lui avait dit un chef afghan , et avait ignoré, dans la simplicité de sa nature, combien les hommes de cette race sont façonnés h l'intrigue, etc., etc. Et puis, c'était là de l'histoire ancienne. A quoi pensait-on de vouloir soumettre à une enquête la conduite tenue par le gouvernement en 1837 et 1838? Si l'on jugeait à propos de se livrer à des recherches rétrospectives, pourquoi ne pas remonter jusqu'aux traités de 1815, jusqu'aux opérations qui eurent lieu dans la Péninsule, jusqu'à l'expédition de Walcheren, jusqu'à Copenhague, et plus haut encore? Il était bien lard pour se demander si on avait eu tort ou raison d'entreprendre la guerre des Afghans , etc., etc.

Inutile de remarquer que ce n'était point du tout là la question. Il ne s'agissait en aucune manière de savoir si le gouvernement anglais avait été autorisé à accorder, en 1837

HISTOIRE D£ CERTAINES DB'pÉCHES FALSIFIEES 805

et 1838, plus de confiance à lord Auckland qu'à sir Alexandre Burnes; il ne s'agissait en aucune manière d'ouvrir une enquête sftr la guerre de l'Afghanistan. Les véritables points de la question étaient ceux-ci, et rien que ceux-ci :

Est-il vrai, oui ou non, que les dépêches relatives à la guerre de l'Afghanistan ont été falsifiées?

Est-il vrai, oui ou non, que ces falsifications ont été calculées de manière à faire peser injustement sur sir Alexandre Bûmes la responsabilité de cette guerre à jamais funeste?

Est-il vrai, oui ou non, qu'en agissant de la sorte, le gouvernement d'alors, représenté par lord Palmerston dans le gouvernement d'aujourd'hui, a trompé le Parlement et le public?

Est-il vrai, oui ou non, que la production, rendue obligatoire, des papiers d'État ayant pour objet de mettre la nation en état de juger la politique des ministres, altérer le sens des dépêches qu'on livre à la publicité, c'est égarer l'opinion, déjouer sa surveillance, détruire toute confiance dans la droiture des hommes publics, et saper les bases du régime constitutionnel ?

Et lorsqu'un fait de cette nature a eu lieu, est-il vrai, oui ou non, qu'il importe au plus haut point d'aviser à ce qu'il ne se répète pas?

Lo'rsque, le 23 février 1848, M. Anstey demanda la mise en accusation de lord Palmerston, un des griefs dont il s'arma contre lui fut précisément la mutilation de la correspondance relative à l'Afghanistan. En cette occasion, lord Palmerston se borna, comme il l'a fait depuis eu repoussant les attaques de M. Dunlop, à dire qu'en effet les dépêches de sir Alexandre Burnes n'avaient pas été reproduites dans leur intégrité, mais que les suppressions portaient sur des pas- T. m. «0

Googk

^00 LErTRËS SUR l' ANGLETERRE (l8C3)

sages sans importance et sans rapport avec la question à juger.

Jamais assertion ne fut plus inexacte. Si des suppressions avaient été faites, c'était, au contraire, parce qu'elles portaient sur des passages d'une importance extrême; parce •qu'elles tendaient à faire croire que, parmi les agents de l'Angleterre aux Indes, il y avait eu unanimité d'opinion sur la nécessité et la justice de la guerre de l' Afglianislan ; parce qu'elles avaient pour bui de masquer cette circonstance très-grave, qu'un désastre immense eût été évité si la politique recommandée par l'envoyé anglais résidant à Kaboul eût prévalu.

Il serait, en vérité, par trop commode que des ministres pussent retrancher de chaque document présenté par eux à leurs juges tout ce qu'ils veulent, sauf à venir dire, quand on les prend en flagrant délit, qu'à leurs yeux ces retranche* ments étaient sans importance, comme si c'était à eux, et. non pas au Parlement, à décider de ce qui est ou n'est pas important !

Encore si, dans les dépêches dont il s'agit, les suppressions avaient été indiquées ! Mais non : elles n'étaient pas même marquées par des points, et les solutions de continuité y étaient déguisées, soit par des additions de phrases, soit par des substitutions de mots, introduites dans le texte avec un art infini.

De ces substitutions de mots, la plus remarquable — et elle airaii été faite jusqu'à cinquante-quatre fois — c'était celle qui consistait à remplacer par les expressions Russie ou goumrnemetU rtis^e Texpression empereur de Riêssie, Amené à s'expliquer à cet égard dans la séance du id^ mars 1861, lord Palmerston donna l'explication suivante, qui inérke d'être citée teiitueliemest :

« Je dis qu'il était parfaitement légitime, dans la lettre à laquelle il est fait allusion, de substituer les mots goûter-nemenê russe an mot empereur, et d'omettre les expressions de nature h identifier l'empereur en personne avec la communication faite à Dost Mahommed. Si vous trouviez que le gouvernement russe est entré en rapport avec un autre pouvoir sur votre frontière, dans un but manifestement hostile à vos intérêts, et si vous désiriez que ce gouvernemenC renonçât à ses desseins, rien à coup sûr ne serait moins sage que de le lier au maintien de la politique que vous voudriez lui voir désavouer, et de lui rendre impossible d'en venir hcnoreélemetu {consistentiy with konovr) k la ré-^ tractation que vos remontrances tendraient à obtenir. »

A Dieu ne plaise qu'il faille voir dans cette grande sollicitude du ministre anglais pour Y honneur de f enpereor de Russie, une preuve des prétendues trahisons qu'avec une persévérance si haineuse M. Urquhart et ses amis n'ont cessé d'imputer à lord Palmerston; mais on doit convenir que l'explication est bien extraordinaire. Quoi ! dans le cas 011 l'on se serait assuré que l'empereur de Russie nourrit des desseins hostiles à l'Angleterre, dans le cas où cette hostilité serait manifeste, on l'aiderait à sauver son honneur, en lui facilitant la ressource d'un désaveu, c'est-à-dire d'un mensonge ! On peut donc mentir avec honneur, pourvu que la chose ne fasse pas d'éclat ! Étrange façon de comprendre les lois de la morale !

A an homme de h trempe de M. Bright, tout cela fournissait naturellement la matière d'un réquisitoire. Le dis*» cours que ce nide tribun prononça dans la séance du 19 mars 4861, est un des plus terribles qui soient jamais tombés de ses lèvres éloquentes. Un des traits du caractère de lord Palmerston est de ne se troubler de rien, de traverser

en souriant les épreuves les plus critiques, d'opposer aux iiccusatioDS les plus sérieuses une jovialité impossible à déconcerter, de répondre à des anathèmes par un bon mot. Dans la circonstance que je rappelle, sa sérénité habituelle ne parut pas Tabandonner; mais, intérieurement, il dut éprouver une émotion profonde, lorsque, de cette voix qui a le pouvoir de soulever les orages, M. Bright s'écria : « H vaut la peine que nous sachions s'il est possible que, soit ici'^ soit aux Indes, il y ait eu, occupant une haute position, un homme assez étranger au sentiment de l'honneur et de la justice, pour présenter à celte Chambre un exposé incomplet^ faux, controuvé (forged) des opinions d'un serviteur du pays, mort au service du pays. »

L'accusation de M. Dunlop avait été si précise, la réponse de lord Palmerston si faible, la réplique de M. Bright si foudroyante, que tout semblait annoncer un dénoûment fatal au ministre, lorsqu'un puissant auxiliaire lui vint du camp même des tories.

Justifier lord Pahnerston, en restant dans la question, M. Disraeli ne le pouvait pas et ne s'avisa pas Ae l'essayer; lûais il donna très-habilement le change aux esprits en reprochant à M. Bright d'avoir connu depuis longtemps les faits qu'il venait d'énoncer, et d'avoir, malgré cela, prêté son appui à la formation du ministère présidé par l'homme dont il se portait maintenant l'accusateur. Partant de là, M. Disraeli plaida la cause de l'indulgence, la cause de l'oubli. Quelques paroles calmantes de M. Walpole et l'empressement de lord John Russell h se prononcer en faveur du oremier ministre, son collègue, firent le reste. L'enquête proposée par M. Dunlop fut écartée par 169 voix contre 49. En cette occasion, le sauveur de lord Palmerston fut, chose curieuse, son grand rival, M. Disraeli. Quel motif décida ce

dernier à soutenir, dans une pareille crise, le cabinet, que son rôle avait toujours été jusqu'alors et fut toujours depuis de battre en brèche ? H. Disraeli, ministre en expectative, pensa probablement que, dans Tintérét du pouvoir^ lorsqu'il serait lui-même appelé a Texercer, il était bon de ménager h la responsabilité ministérielle quelque échappatoire !...

Ainsi se dénoua cette triste affaire. Le délit fut parfaitement prouvé ; mais il était de date ancienne, trop grave d'ailleurs pour ne pas appeler, si Ton insistait, le scandale d'une mise en accusation : ou aima mieux fermer les yeux et passer outre.

La menace, du moins, a-t-elle été d'un utile effet? Non. Depuis .que le parti libéral s'est montré, en matière de production de documents diplomatiques, plus exigeant et plus susceptible qu'il ne convenait aux ministres, un usage déplorable s'est introduit : celui de parer, par une correspondance privée, aux inconvénients de la correspondance officielle. Tout ce que le gouvernement désire soustraire à la publicité et h la discussion, il se le fait écrire par ses agents dans des lettres privées, et n'admet, dans la correspondance officielle destinée à être mise sous les yeux du Parlement, que ce qu'il juge de nature à ne pas l'exposer à une controverse gênante.

Voilà comment la diplomatie, même dans un pays cons^ tîtutionnel, parvient h dérober ses actes aux regards curieux, et comment il se trouve qu'il est aussi vrai aujourd'hui qu'il l'était autrefois, ce vieil adage, si nouveau, toujours cité, et toujours à citer :

Quidquid délirant reges plecturUur Achivi,

810 LETTRES Sint L'ANGUSTEfilŒ (iSCS)

BJalIlet.

H. Bœbnek dans le rôle de* eonfldent.

Pauvre M. Rœbuck! Décidément le rôle qui lui coûveuait était celui du paysan du Danube. Ce rdle a quelquefois du bon, et il aurait dA s'y tenir.

11 fut un temps où M. RiBbuek n'était pas fâché qu'on le prit pour ce que la nature Ta &it. Si bilieux, qu'il n'est pas jusqu'à son talent qui n'ait la jaunisse, il tirait de son tempérament même un genre de force qui avait son prix et une importance tout à fait à part. Gomme on lui savait une éloquence querelleuse, oa avait pour lui le res[)ect .qu'inspirent et méritent messieurs les boule-dogues. Il me pardonnera la comparaison : lui*méme, si je m'en souviens bien, ne trouvait pas mauvais qu'on lui attribuai les qualités belliqueuses de la race canine. Les partisans de la révolution qui, au quinzième siècle, détacha de l'Espagne une partie des Pays-Bas, ne se parèrent-ils pas du nom de gueux? De même, M. Rœbuck, dans ses beaux jours, se parait du nom de Tear'em (déchirez-les).

Et, il faut lui rendre cette justice, qu'à l'époque dont il s'agit, ceux qu'il déchirait n'étaient pas les faibles, les opprimés, ou leurs défenseurs. Le chien, quoique un des plus nobles animaux de la création, manque de générosité en ceci, qu'il aboie aux gens mal vêtus. Tout au contraire.

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