INTÉRÊTS RUSSES SERVIS PAR LES OSCILLATIONS ANGLAISES
et, de son côté, TÉtat, favorisant cette tendance, imprime au service diplomatique une activité partout ailleurs inconnue. Il n'est presque pas de Russe distingué qui, dans ses voyages, ne serve les desseins de la Russie, soit par les renseignements qu'il est chargé de recueillir, soit par les*idées qu^it se donne mission de répandre.
Il en résulte que, de toutes les sciences, la science diplomatique est celle qui, en Russie, est cultivée avec le plus de soin et le plus de succès. Or, comme elle demande qu'on ait un but déterminé, qu'on y marche sans le perdre un seul instant de vue, et qu'on rapporte tout au désir de l'atteindre, la politique russe se distingue par un esprit de suite dont l'histoire d'aucun autre pays ne nous fournit un pareil exemple.
Il y a bien en Angleterre, comme dans toutes les contrées aristocratiques, une école d'hommes d'Èlal; mais cette école s'est toujours divisée en deux branches rivales, dont chacune a eu ses traditions à suivre, ses tendances h faire prévaloir. D'ailleurs, les institutions et les mœurs d'un peuple libre donnent naturellement lieu à des fluctuations d'opinion peu compatibles avec cette unité de conception et de mouvement qui caractérise la politique de Saint-Pétersbourg et fait de tout ministre russe l'exécuteur testamentaire de Pierre le Grand.
D'un autre côté, il est dans la nature du peuple anglais, qui se défie en toutes choses des théories, de se laisser absorber par les intérêts du moment, sans se préoccuper des résultats lointains, et de courir au plus pressé , dût-il pour cela changer de route.
Aussi l'insuffisance de la diplomatie anglaise , ses oscilla- Cions, ses contradictions, contrastent-elles d'une manière frappante avec le développement logique de la diplomatie
391 L£TIKCS SUR L'AN€LBTBftRE (l8«t)
russe, surtout dans les rapports des deux pays Tua avec l'autre.
Telle est, si je ne me trompe, la meilleure répoose k faire à cette question, posée aujourd'hui par maint publidste : D'où Yient que, dans la question polonaise, l'Anglelerre, ayant la France à ses côtés et partageant les sympathies de la France pour la Pologne, hésite et, sans même attendre qu'on Ty contraigne, recule ?
Je sais bien que l'Angleterre se défie de nous, qu'elle nous craint; et, d'autre part, il est juste de reconnaître qu'elle n'a pas à sauver la Pologne un intérêt dé cœur aussi impérieux, un intérêt matériel ausâ considérable et ans» manifeste que la France.
La Pologne n'a pas combattu sous ses drapeaux; elle n'a pas mêlé son sang à celui des Anglais sur tous les champs de bataille de l'Europe; et la Pologne, reconstituée, ne serait pas une autre Angleterre sur les bords de la Yistule. Oui, ▼oilà ce qu'il est juste de reconnaître. Et toutefois, le journal la France ne péchait pas par exagération, lorsque, l'autre jour, il assurait que, des trois puissances intervenantes, la plus intéressée à soulever contre la Russie un conflit européen, c'était l'Angleterre.
Ce qui est vrai, c'est que l'Angleterre vit principalement .de son expansion extérieure, et qu'elle trouve la Rosaie Gomme obstacle en Chine, aux Indes, en Amérique, partout.
Et il est très^vrai aussi qu'elle a paru avoir, k de certaines époques, un vif sentiment de ses périls. De là l'inquiète sollicitude qu'dle a témoipée, à diverses reprises, pour la conservation de l'empire ottoman; de lii son empressement à soutenir l'autorité du sultan, tantdt contre les Bulgares, taniAt contre les Serbes, tantdt contre les Hellènes de Thés* salie; de là enfin l'ardeur avec laquelle on l'a vue se |HPéci-
INTÉRÊTS RUSSES SERVIS PAR LES OSCaLLATMINS ANGLAISES 395
piler àmi les hasards de la giiem ée Crimée, — guerre qu'elle brûlait de continuer après la chute de Sâbaslopol, et ^'dle aurait contÛHiée certaioem^ït, si, à sa grande surprise et il son grand regret, Napoléon III n'e&t crié tout k coup : C'est assez!
Hais l'esprit de suite, voilà ce qui a manqué et ce qui manqué à la politique de TAngleterre dans ses rapports avec la Russie. Qu'on inédite le tableau des foutes du Foreign^ Office^ tel que lord Ponsonby le traça, peu de temps avant sa mort, dans le mémoire suivant, adressé k la reine.
En 1791, le cabinet de Saint-James, a;ant résolu de s'opposer aux empiétements de la Russie dans la mer Noire, équipa une flotte pour attaquer les Russes dans la Baltique. M. Fox encouragea l'impératrice dans ses desseins, et M. ViU abandonna la politique qu'il avait cru de son devoir d'adopter.
£n 1806, les difficultés qui existaient entre l'Angleterre et la France* ayant été aplanies, la Russie demanda pour elle la cession de la Moldavie et de la Yalachie. Ce fut l'Angleterre qui présenta la demande, et, par suite du refus de la France, les deux pays et l'Europe furent de nouveau plongés dans les horreurs de bi guerre. La Russie entra dans les principautés, sous prétexte de les protéger contre la France ; et l'Angleterre, qui était en paix avec la Turquie, envoya une escadce forcer les Dardanelles et bombarder Constantinople, pour forcer les Turcs à faire à la Russie la cession sus-mentioanée, à lui livrer à eUe-méme les Dardanelles et à déclarer la guerre à la France.
En 4812, à l'occasioa de l'invasion de la Russie par la France» al^rs que la Turquie aurait pu reprendre les provinees ^ lui avaient été enlevées, un trai^ fet signé, sons
396 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (iSGS)
la médiation de l'Angleterre, par lequel les Russes acquirent la Bessarabie.
En 1814-1815, au Congrès de Vienne, la Bessarabie ne fit point partie des territoires qui, occupés pendant la guerre, devaient être restitués, et la Turquie fut, de propos délibéré, exclue du bénéfice des mesures réparatrices et du principe général de garantie stipulés dans les traités d'alors. '
En 1821, à Toccasion de Tinsurrection grecque et de la rupture entre la Turquie et la Russie, rupture née de la perfidie de cette dernière puissance , ce fut TAngleterre qui se fit Torgane de la Russie à Constantinople.
En 1826, à propos de la convention d'Akkerman, que la Russie obtint sous promesse de ne plus intervenir dans les affaires de la Grèce, un protocole secret fut signé par TAngleterre et la Russie , en vue de cette intervention , mais en dehors de toute idée de mesures coercitives. Or, Tannée suivante, une escadre anglaise, appuyée par une escadre française et par une escadre russe, anéantit la marine turque h Navarin.
En 1828, le gouvernement anglais appela le pacha d*Égypte à se déclarer indépendant.
En 1829, lord Aberdeen exprima aux ambassadeurs russes ses vœux pour le succès des armes de la Russie et agit en conséquence dans la même année. Le traité d'Andrinople contenant des cessions d'influence et de territoire, en violation du contrat primitif conclu entre la Russie et T Angleterre, fut imposé à la Porte par l'ambassadeur anglais, et cela lorsque quelques semaines de plus auraient amené la destruction de ce qui restait des forces russes.
En 1831, à l'occasion de Tinsurrection de Pologne, la Turquie, mue par un sentiment qui lui était commun avec la Perse, la Suède, la France et TAulriche, se prépara k