‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 10 sur 169 · LES ANGLAIS EU CHINE · texte numérisé non relu

LES ANGLAIS EU CHINE

vait pas, sur ce point, en savoir beaucoup plus long que moi.

Quoi qu il en soit , lord Palmerston , condamné par la Chambre des Communes, espéra gagner son procès au tribunal des électeurs. II ne se trompait point. La Chambre ayant été dissoute, ce fut lui qui triompha. Et quel triomphe! H. Cobden fut battu à Huddersiield ; M. Bright et M. Milner Gibson se virent abandonnés par Manchester. Mais combien d'autres encore, parmi les adversaires du premier minisire, restèrent sur le carreau, depuis M. Arthur Gordon jusqu'à M. Fox, réloqucDt ministre unitairien; depuis M. Edward Miall jusqu'à M. Layard, l'auteur, si je ne me trompe, de ce beau programme de réforme administrative : The rightman tnfàertglUflaee. c A chacun le poste auquel il convient. > De ceux qui avaient osé protester contre la politique palmerstonienne à l'égard de la Chine, quelques-uns, à la vérité, échappèrent à la déroute : M. Gladstone, par exemple, à qui l'université d'Oxford resta fidèle, et lord John Russell, qui parvint à toucher le cœur, en général peu tendre, des marchands de la Cité. Mais la victoire de lord Palmerston n'en fut pas moins une victoire éclatante. Les cobdenistes furent écrasés, les peelistes abattus et les derbystes fort affaiblis.

Je vous laisse le soin de tirer la conclusion.

36 LETTRES SUR L*ANGLET£RR£ (l8Cl)

VU

2S mai.

Les voloataires.

Un des motifs qui, au temps de la Révolutiou française, conduisirent Wilberforce à rompre avec la politique belliqueuse de son grand ami William Pitt, fut que Tembrasement du monde, entretenu si obstinément par le fils de Chatbam, tendait à donner au peuple anglais des habitudes et des préoc* cupations militaires, incompatibles avec la nature de sa puissance et contraires à son génie, fils, Vun et Tautre, du travail et de la liberté.

Si Wilberforce vivait encore, que dirait-il en voyant les rues de Londres, les squares, les parcs, traversés, soir et malin, par des bandes de volontaires de toute couleur et de toute profession : volontaires gris, bruns, verts; volontaires bottés ou non bottés ; volontaires avec ou sans lunettes, tous marchant d'un pas résolu, musique en tête, mousquet en main?

II est curieux de voir avec quelle ardeur juvénile ce peuple grave s* est mis à jouer au soldat en pleine paix. Avocats, médecins, procureurs, boutiquiers, garçons de magasin, que sais-je? chacun se tient prêt à mettre flamberge au vent, et veut apprendre à tuer dans les règles. Peu s'en faut, je crois, que les révérends ne s'en mêlent. Ce ne sont que revues, marches et contre-marches, batailles simulées. Rien n'égale la facilité avec laquelle ces guerriers impromptus taillent en pièces des ennemis imaginaires. Il va sans dire

que les engagements terribles qui ont lieu sont toujours suivis d'une grande effusion de porter et! d'a/c. Le courage met naturellement en appétit; et quoi de plus attrayant que des combaLs qui ne coûtent aux combattants qu*une obéissance fidèle aux lois de Thygiënc? C'est la théorie du bon marché appliquée à Théroïsme.

J'ignore si jamais les hommes arriveront à avoir assez de bon sens pour renoncer h l'aimable science de s'entr'égorger; mais, en attendant, que de rudes démentis donnés aux espérances des optimistes! Ou a eu beau inventer la machine à vapeur, sillonner le sol de chemins de fer, donner^ par l'application de l'électricité à la transmission des nouvelles, les ailes d'Arielà la parole humaine; on a eu beau faire le monde si petit qu'on ne peut plus y être éloigné de personne, les nations n'en sont pas pour cela plus disposées à marcher vers leur but commun, bras dessus bras dessous.

Leur rapprochement matériel ne semble avoir que bien peu contribué à leur rapprochement moral. Russes, Français, Anglais et Italiens, ont engraissé de leur sang les plaines lointaines de la Crimée; l'Italie a vu des batailles qui, pendant des journées entières, ont mis la mort en mouvement. A l'heure où j'écris, une guerre fratricide est déclarée — et pour quelle cause, grand Dieu.! — par les États du Sud aux États du Nord, dans cette république du nouveau monde que le génie de Washington avait faite si unie et si grande. Est-ce assez de besogne pour l'ange exterminateur? Pauvre M. Cobden! Pendant que vous vous félicitez d'avoir si bien mené h fin un traité de commerce qui doit nouer entre la France et l'Angleterre les liens d'une impérissable amitié, j'entends le bruit du tambour, je cours à ma fenêtre, el je vois passer dans la rue nombre de vos

- if ■

38 LETTRES SUR l'aNGLETERRE (18G1)

compatriotes armés jusqu'aux dents, et cela en rertu du vieil adage, rabâché saus cesse par les sages et par les fous : Si vis pacem^ para beUum !

Ouvrons ici le premier journal venu, nous y lirons :

« Que les « riflemen » de la Cité de Londres ont été passés en reMie, lundi dernier, par le colonel M. Hurdo, à Primrose-Hill, et que leur tenue était on ne peut plus martiale;

c Que» samedi, à Hampstead, il y a eu une admirable guerre d'escarmouches ;

« Que, mardi, le duc de Newcastle, dans la forêt de Nottingham, a fait manœuvrer dix compagnies, en présence d'une foule immense de spectateurs ;

c Que, lundi, h Pontipool park, dans le comté de Modmouth, on a donné une grande fête militaire, avec présentation de deux clairons d'argent ;

c Que, samedi, les volontaires des « Inns of court » (collèges d'avocats et de jurisconsultes), à Londres, sont allés rendre visite à leurs compagnons d'armes, les volontaires de l'Université de Cambridge, à la suite d'un fraternel défi envoyé par les belliqueux étudiants aux belliqueux hommes de loi, etc., etc. »

S'il faut en croire maint témoin, les résultats, dans cette dernière circonstance, ont été digues de remarque. Les volontaires des « Inns of court » surtout ont prouvé qu'il y avait en chacun d'eux l'étoffe d'un soldat, et qu'an besoin ils auraient aussi bonne mine sous le shako que sous la perruque poudrée. Le prince de Galles était là, accompagné du général Bruce, et il s'est retiré ravi de ce qu'il avait vu. Le premier journal d'Angleterre ne se sent pas d'aise à l'idée que le temps est passé où la guerre n'appelait à elle, pmir en ûiire la matière première de ses triomphes, que de pauvres diables sans feu ni lieu ; il y a chance désormais que Thon-

neur d'être « chair à canon » soit partagé par des gens ayant pignon sur rue. C'est par là, faute de mieux, que le monde s'achemine vers Tégalité !

Et notez bien, je vous prie, que tout cela se passe dans un pays qui, jusqu ici, s'était toujours vanté de n'être pas . militaire, même après avoir produit tant de soldats d'élite, tant d'illustres généraux, et avoir pu enregistrer tant de victoires dans ses annales. Quoi! toutes ces revues, toutes ces évolutions, toutes ces parades, toutes ces fêtes du vieux IbrSy la où le soldat de profession ne se montre jamais qu'armé d'une badine, et où le policeman porte, au lieu d'une épée, une lanterne! Voilà donc où en est le monde en l'an de grâce 1861, dans le siècle des traités de Sainte- Alliance, des congrès européens, des arbitrages di|rfomatiques» et de tout ce qu'avait rêvé le génie de ce bon abbé de Saint-Pierre!

Il est vrai qu'il existe en Angleterre une Société de la paix, « Peace Society », dont les inspirateurs ne sont pas de moÎBdres personnages que M. Cobden et le quaker M. Bright. Celte Société, dont le Morning Star représente l'esprit avec beaucoup d'élévation et propage les vues avec beaucoup d'habileté, a tenu avant-hier au soir son assemblée annuelle, et fait entendre ses lamentations d'usage sur ce qu'il y a d*abominable à voir dans l'homme l'ennemi-né de l'homme, hamo hamini lupus.

Ce que la raison peut suggérer de mieux contre la pratique d'incendier des palais en pays barbares pour prouver l'excellence de la civilisation, el de pousser, pour la plus gnnde gloire du commerce, au trafic homicide de l'opium, a été dit par le révérend H. Richard, et certainement trèsbien dit. Il a rappelé d'une voix émue la visite de nos orphéonistes; il a porté aux nues H. Cobden, et montré ce que

40 LKTTRES SUR L* ANGLETERRE (186I)

la raiise de la paix avait à gagner au traité de commerce récemment conclu entre TAnglelene et la France. A merveille! Mais, tandis que le révérend 11. Richard, le révérend Haniilton, le révérends. Clarkson, le révérend docteur Turuer, le révérend W. H. Donner, tous, comme vous voyez, des hommes d*église, protestaient, à qui mieux mieux, dans leur salle de Finsbury-Chnpel, en faveur de la paix perpétuelle, maudissant le vohnUeer movemaU comme une démonstration pleine de menace et d*insulte, anathématisant le principe de la guerre, gémissant sur ses horreurs, dénonçant la tragique puérilité de ses motifs en mainte circonstance; disant enfin, comme Montaigne, seulement en termes moins forts et plus châtiés : « Toute i*Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maquerellage de Paris; » oui, pendant ce temps, cent vingt mille hommes couraient assister, dans Régent' s-Park, à une revue de volontaires!

Maintenant, que conclure de ceci ? Que chez les Anglais le vent est a la guerre? Loin de là, monsieur. S'il est une opinion qui soit ici presque universelle et parfaitement arrêtée, c'est que l'Angleterre doit craindre, h l'égal de la mort, tout ce qui la forcerait à entrer trop avant dans les affaires du continent. On se rappelle, dans ce pays de bon sens pratique, ce qu'il en a coûté à la nation anglaise pour s'être associée à la politique violente de Pitt: et Ténormité des taxes est là, pour que ce souvenir ne s'efface pas de sitôt de la mémoire du riche, encore moins de celle du pauvre. Ceuxlà se tromperaient étrangement qui, parmi nous, prendraient au sérieux le discours de M. Peacocke, déclarant, dans un récent débat, « qu'il éiait du devoir de FAngleterre «le propager en Europe le principe de primogéniture, comme la France y a propagé celui de la division des propriétés ». Rien de plus contraire aux tendances de l'Angleterre mo-

derne, que de lircr le glaive pour ou contre des idées. La politique qui poussa Pitt h combattre les armes h la main la propagande des idées révolutionnaires, peut bien encore exister à l'état de tradition respectable dans la portion la plus fanatique de Taristocratie anglaise, mais le mouvement de Topinion publique est dans un sens tout opposé.

Héme en fait d'intérêts matériels bien manifestes, TAngleterre ne se déciderait pas aisément h courir les chances d'un autre Waterloo. Nous sommes à Rome, elle en souffre cruellement, et nous y laisse. Nous étions hier en Syrie, elle en avait le frisson, et nous y aurait laissés s'il nous eût convenu d'y prendre racine, sauf à dire, comme le Times^ pour sauvegarder sa dignité : « Quelle folie font là ces éternels coureurs d'aventures ; mais, après tout, tant pis pour eux, c'est leur affaire, d Si la France faisait un pas vers le Rhin, l'Angleterre irait-elle au delà de cette guerre de paroles à laquelle a donné naissance l'annexion de Nice et de la Savoie? Franchement, j'en doute.

Ah! si nous étendions la main du côté d'Anvers, à la bonne heure, parce qu alors proximus ardei Ucalegon,

Mais, dans ce cas, me demanderez-vous, pourquoi ce déploiement d'ardeur martiale? pourquoi ce goût subit d'exercices militaires?

Précaution patriotique, rien de plus; désir ardent, et en soi très-honorable, de se mettre en étal, sans compter l'argent, le temps perdu et les sacrifices, de défendre, quand le moment sera venu, la patrie et le foyer.

Ce que le mouvement des volontaires représente, c'est — et voilà le côté sérieux, le côté profondément triste de la question — c'est le soupçon, c'est,,la défiance. Les Anglais, sans l'avouer, et peut-être sans se l'avouer, sont tourmentés par un fantôme qui se nomme l'invasion. Ils ne seraient pas

4i ixrrmcs sot L*A3tt£rEiAC t:^«{:>

kia ié M» aÂKf, s ik pM^iiesL, ik fois pov toutes, aw« i ittcre aoûftié ; 5'Qs m ams sapfwriwttt pas atleints, «HMtt •ÏWÊkt ouLidie ificanble, de h (■trar ie mms ^raiMiir ; s*îls at dobs jigeaîciit |ms iaSéodés saas retour au géaic de b campéle.

Ccti^ di^MskioB les aTeajle an poinl qu'efle kv ôte le disceroemeot inéiDe des choâcs les plas é«ideit&. Ne leur parlez pas des iakooeoses et sénéresi efiorts de la Franee pour affraochir l'Ilalie, ils répoideal : Ske ! \e lew pariei pas de ce qu'il y a de cheTaleresqne, de la part de la France, â saluer de ses bravos les plus enthoosiasles la créatîoa d*niie utioD de viogt-cioq millions d'houimes, dont rimmédîat voisinage est nne brècbe à rinlnence du peuple français sur le continent, et pourrait, dans le cas d*one autre coalition, devenir un danger ; ils répondent : b Savoie ! Je ne pense pas qu'il y ait un Anf^bis qui croie an désintéressement de notre expédition en Syrie. — Vous, Français, vous seriez allés en Syrie pour protéger les chrétiens, pour sauver les Mjrooites d*un nouveau massacre?  d'autres ! a d^autres!

La uialbeureuse disposition d'esprit que je vous signale ici, monsieur, donne la clef de beaucoup de choses qui, sans cela, seraient inexplicables. Pourquoi faul-il que TAngleterre soit plus réellement séparée de b France par le soupçon que par b Manche ?

30 mai.

IHuiger eowni par les eonunte de mayaln»

Lennouvement des volontaires et la question d*avoir ici des soldats, lorsqu'on en a besoin, me remettent en mémoire une discussion fort amusante qui eut lieu à Tépoque de la grande révolte des Indes.

Qui jamais se serait avisé de dire, en Angleterre, avant Tinsurrection des cipaycs, qu'on pût se passer, dans une société bien constituée, de quelque cinquante mille grands flandrins employés à présenter des lettres dans un plat d'argent à lady This^ à bâiller dans le vestibule de lord That^ k s'étaler devant une porte avec un sourire impertinent sur les lèvres, ou bien h se tenir derrière la voiture d'une bonne vieille dame — eux vigoureux gaillards — la tête poudrée et la main année d*une longue canne béte ?

Voilà i)ourtant ce qui fut mis en avant, vers le mois d'octobre 1857. La chose fut dite, elle fut imprimée. On proposa au premier duc venu d'aller à son valet et de lui tenir le langage que voici : c Mon ami, vous ne m'êtes bon h rien, ce qui n'est pas un reproche que je vous fais, puisque je vous paye pour cela ; mais enfin il y a des hommes à tuer à trois mille lieues d'ici, vous avez justement la taille requise pour les héros, et la patrie vous appelle : allez-vous-en. »

Vous objecterez que le valet que renverrait un tel aurait . pu trouver une place chez le voisin. Pas du tout. Le plan proposé consistait dans une conspiration de tous les maîtres ,

44 LETTBES SCR L* ANGLETERRE (I86I)

mâles ou femelles, contre tous les domestiques mâles. Le point d*honneur devait être en jeu. Mieux que cela, on aurait fait de ce massacre des innocents une affaire de loyalisme^ la reine étant invitée à s'exécuter la première, pour ôter tout prétexte aux récalcitrants.

Et n'allez pas croire que ceci fût une plaisanterie de M. Punch. La proposition était irès-sérieuse. Demander à rarislocratie de faire le sacriâce du lustre que répand évidemment sur elle la valetaille !.. . Peste ! On ne rit pas avec ces choses-là, en Angleterre ! D'autant qu'il n'était pas question d'une mince affaire. Il y avait ici, à cette époque, d'après le dernier recensement, 1 million 500,000 domestiques des deux sexes. Supposez que la proportion du beau sexe au sexe fort soit de 10 à 1, il restait 150,000 mâles qui, en cavant au pire , auraient fourni une armée de 50,000 gars fort aptes à tuer leur homme.

Mais ce n'est pas tout. L'idée dont il s'agit était venue à la suite d*une discussion qui ne dura pas moins de quinze jours. Que ferait-on de cette intéressante et très-masculine jeunesse dont la vie se passe à ouvrir et à fermer des cartons, à montrer des étoffes à madame, à attendre qu'elle se décide, à lui sourire pendant ce temps, si elle est jolie , et à sauter par-dessus le comptoir, ce qui a fait nommer nos jeunes gens eounter-skippers? C'était encore là de la chair à canon, s'il en fut jamais; et, pour le coup, que répondre à ceux qui voulaient qu'on les mit dans le cas de courir sauver Lucknow?

Sans aller jusqu'à assigner le noble métier des armes, comme on dit, pour destination nécessaire à l'homme icibas, on peut se permettre de croire que nos jeunes gens auraient mieux à faire qu'à dérouler des rubans ou à parler brocart. Où les marchands de nouveautés et les marchands

de soieries emploient des hommes, ne serail-il pas beaucoup plus naturel qu'ils employassent des femmes? La soie perdrait-elle à être maniée par de petites mains blanches? Et n'y aurait-il rien dont la morale et Thumanité pussent s'applaudir dans un système qui donnerait une occupation honnête h tant de pauvres créatures qui, bien souvent, ne mangent d'autre pain que celui que la prostitution leur fournit?

Il est vrai qu'il faut une certaine dose de vigueur physique pour épuiser les agréments de la liberté d'aller et venir, pour déplacer et replacer incessamment des échantillons, pour transporter de lourds fardeaux de choses légères, pour monter et descendre des escaliers, grimper à l'échelle, et n'avoir de repos que celui d'un diner très-hatif. Mais, les femmes coûtant moins, qui empêcherait d'en prendre un plus grand nombre, et de diminuer, pour chacune d'elles, la durée du travail? Puis, en ce qui touche la partie la plus ardue de la besogne, qui empêcherait d'en charger, dans chaque boutique, un petit nombre de ces hommes qu'on emploie spé-« cialement aux gros ouvrages? C'est ainsi que les choses se passent en Allemagne, à Francfort, du moins.

Ainsi raisonnaient certaines gens, et ils disaient sans plus de façon : Embarquons les counter-skippers. Un instant ! Ils avaient compté sans leur hôte. Un long cri de protestation s'éleva, et il partit de ces lèvres sur lesquelles une prière est un ordre et la plus petite moue une puissance. Oui, les dames réclamèrent; là fut le point difficile.

Ils sont si polis, disaient-elles, ces jeunes gens! Ils se croient tenus à tant d'égards dans leurs cravates blanches ! Ils sont si patients, surtout! — Montrez-moi ceci... non, cela... et puis ceci encore... et puis encore cela. — On reste une heure dans le magasin, on s'en va sans rien ache-

46 LETTIES SUR L*A!IGLETERRE (I86I)

ter, et le jeune homme est trop galant pour y prendre garde. C'est ça qui s'appelle faire des emplettes ! Mais que deviendrait, juste ciel! le suprême bonheur du shopping, le jour où nous aurions face à face des personnes de notre sexe, qui le prendraient avec nous sur un pied d'égalité, oseraient n'être pas toujours de bonne humeur, et s'impatienteraient de nos flâneries dans le monde de la curiosité? Adieu le charme ! Acheter, qui est un plaisir, deviendrait une affaire.

Voilà comment s'exprimèrent ces dames, bien convaincues qu'il ne viendrait h l'idée d'âme qui vive d'attribuer à leur logique une arrière-pensée de coquetterie. Fi donc! et honni soit qui mal y pense !

Au reste, comme il n'est pas d'armée sans déserteurs, une amazone, échappée de son camp, vint prendre parti contre les counterskippers , qu'elle nomma résolument par leur nom. Dans une lettre qu'elle signa c Lady ofrank >, elle accusa les protégés de son sexe d'avoir, contrairement à ce qu'on prétendait, des manières rudes, et, ce qui est bien plus insupportable, de se permettre quelquefois des familiarités. Je parie tout ce qu'on voudra que le dernier reproche fut ajouté par milady, de peur qu'on ne la supposât sur le retour.

Quoi qu'il en soit, l'action fut vivement engagée de part et d'autre, comme vous voyez. Restait à savoir si tous ces jeunes shopmen, une fois poussés dans la rue, s'en iraient droit aux horse-guards. Car il n'était pas question, bien entendu, de les y forcer la loi h la main. En France, nous n'y ferions pas tant de façons. La logique gauloise étant d'avis, comme la géométrie , que le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite, nous en sommes venus tout simplement à dire : c II faut à la nation tant de soldats : bon ! qu'on tire au sort, et ceux que je sort désignera, s'ils ont la

taille voulue, devroDt mettre, qu'ils en aient envie ou non, flamberge au vent. » Mais, en Angleterre, il n'en va pas de la sorte. Le racolage y existe dans toute sa splendeur. Pour qu*un paysan consente à se couvrir de gloire, il faut d'abord que le recruiting sergeant lui ait chanté avec succès, h peu près comme dans la Dame blanche : « Ah ! quel plaisir ! ah ! quel plaisir! ah! quel plaisir d'être soldat ! » Si cette perspective le séduit, il reçoit un shelling, et le marché est conclu. Sinon, la patrie n'a qu'à se résigner. D'où il résulte que la question de savoir si le renvoi des shapmen aurait eu reflet désiré dépendait de leur plus ou moins grande disposition à endosser l'uniforme militaire. Le voudraient-ils?

Non, fut-il répondu, parce que le système militaire anglais est ponr toutes les classes, excepté celle des gens abrutis, un objet d'horreur, et que, jusqu'à réforme radicale de ce système, nul ne regardera comme une dégradation fauner de la soie, ou comme un honneur de porter un sabre au côté.

Le raisonnement parut décisif, dans un pays où l'on n'est quelque chose qu à la condition d'être un gentleman, et où il n'y a pour le simple soldat aucune espérance de le devenir.

48 LETTftES SCR L*A!ICLETEB1B (iMl)

90iDaL

Lb êéhmt mmr Im C>«rtitti—

La CoDstitutJOD d'Angleterre en est k son temps d*épreu?e : the British Constitution is on its trial ; voilà ce qu il d'j a pas longtemps le prince Albert, mari de la reine, ne craignit pas de déclarer publiquement.

La déclaration était bardie, elle fit scandale. Quoi ! cette Constitulion dont la Grande-Bretagne est si fière, dont elle propose avec tant d'assurance l'imitation aux autres peuples, et devant laquelle s'inclinait avec tant de respect le génie de Montesquieu, on osait faire entendre, et d'aussi baut, qu'elle n'était pas, après tout, d'essence immortelle ! Je le répète, cela fit scandale.

Et cependant, voici venir de loin un orage qui semble menacer de quelque ébranlement les assises de cette Constitution tant vantée.

Le droit de voter les taxes, d'accorder à la couronne les subsides nécessaires, de régler, en un mot, la situation financière du pays, appartient-il exclusivement à la Chambre des Communes, ou bien est-ce un pouvoir qu'elle ait à partager avec la Chambre des Lords ?

Tel est le problème qu'ont posé les derniers débats parlementaires. Ceci n'est encore qu'un point noir à l'horizon ; mais ce n'est pas autrement que s'annoncent bien des tempêtes.

Jusqu'ici l'usage avait été que le budget fût envoyé à la

Page 1