I.CS s^rrottenrs
Comment sortir le soir? Telle est l'étrange question qve chacun s'adresse ici, tant les violences nocturnes se multi* plient! Quand je dis chacun, je veux parler de ceux qui o*ODt pas voiture et laquais, je veux parler des infortunés piétons, doublement infortunés quand ils ont sur le corps un habit décent et peuvent être soupçonnés de porter une montre.
En vérité, le mal a maintenant atteint des limites qui élèvent le fait des vols commis dans les rues (streel robberies) à l'importance d'une question d'État. Londres, en plein dixneuvième siècle, devenant ce qu'a cessé d'être la forêt de Bondy, ne voilà-l-il pas une chose incroyable? C'est pourtant ainsi. Oui, dans cette ville pleine de vie et pleine d'hommes; dans cette ville où la civilisation a, plus qu'eu aucun autre lieu du monde, accumulé ses ressources et ses movens de défense; dans cette ville qu'on s'était jusqu'à ce jour accoutumé à regarder comme ayant résolu, par une savante et merveilleuse organisation de la police, le problème de la sûreté publique, chacun en est à se demander, h nuit venue —
LES CARR0TTEUR8 311
el Dieu sait qu'elle ne tarde guère h venir dans celle saison ! — s'il se lancera dans celte grande aventure : sortir le soir! adieu le spectacle! adieu le club! adieu les plaisirs! adieu les affaires! aussitôt que le jour n'est plus là pour protéger les rues de sa lumière.
Et encore ! . . . Croiriez-vous que, tout dernièrcmenl, à deiix heures de l'après-midi, une femme, passant dans un des quartiers les plus fréquentés et les plus fashionables de Londres, fut arrêtée, devant une cour d'écurie, par un misérable qui, malgré les cris perçants de la viclime désignée, Tentraina dans un coin où l'attendaient deux autres, l'un mâle, Tautre femelle! On était en train d'arracher à cette pauvre femme ses boucles d'oreille, el on se disposait, faute de mieux, à lui couper les cheveux pour les vendre, lorsque des passants accoururent. Ceci, je le répète, au Centre de Londres, à deux heures de l'après-midi. Que vous semble de ce Irait? Voulez-vous un nouvel exemple d'audace? Un Français cheminait, avant quatre heures du soir, dans Hyde« Parc. Quatre de ces aimables gentlemen connus sous le nom de garotters se jettent sur lui. Ce que c'est que d'avoir été zouave! Notre homme, par bonheur, était dans ce cas, et possédait à fond la science de la savate. En un clin d'œil, il eut étendu par terre, étourdis et meurtris, deux des assailhnts; les deux autres prirent la fuite. Fort bien ! Mais tout te monde n'a pas servi dans les zouaves. Une circonstance curieuse, c'est que loi*sque, à la sortie du parc, le vainqueur raconta au premier policenian qu il aperçut ce qui venait de lui arriver, celui-ci s'écria : « Mais aussi, quelle imprudence de traverser le parc, h quatre heures du soir ! » Absolument comme on aurait pu dire à un voyageur dévalisé en Allemagne : « Mais aussi, quelle imprudence de traverser la forêt Noire, à minuit! »
318 LETTRES SIIR l'aNÉLETERRE {\SÛ%)
Vous pensez bien, diaprés, cela, que ks becs de gaz soit un luxe inutile. Ce vieux dkton : a Les méchants craignealU lumière » a décidément cessé d'élre vrai à Londres. Je ne sais si messieurs les ^arro^/c^tir^ visent à l'héroïsme et mettent de renthousiasme h braver la potence; mais ce qui est sûr, c*esl que, dans la guerre aux passants, ils semblent choi* sir de préférence les champs de bataille où ils sont parfaitement en vue. Eux, avoir peur du gaz? Allons donc! c'est dans Oxford street, c'est dans Kegent street, s'il le faut, qu'ils nous montreront ce qu'ils savent faire, en nous prenant notre bourse après nous avoir cassé la tête.
Car, une chose à noter parmi le reste, c'est la façon péremploire dont ils vont en besogne. Autrefois on vous criak : « La bourse ou la vie! » et c'était beaucoup, puisqu'oi pouvait, en offrant Tune, sauver l'autre. Mais c'est pour le coup que Sganarelle dirait, s'il avait à parler de ces mes* sieurs: « Nous avons changé tout cela. » Leur raisonnement est: « Essayonsde prendre la vie, la bourbe ira de soi.)»Et,poQr avoir les deux dans cet ordre de succession, il se servent, les mauvais plaisants, de l'arme qu'on nomme en anglais life préserver^ c'est-à-dire anne destinée à préserver la vie! Les traditions de politesse que rappellent les no:ns de Cartouche et de José-Maria sont, vous le voyez, ou perdues, ou jugées en désaccord avec le progrès des idées modernes. Oo commence par vous assommer, sauf à vous dépouiller eusuite.
Et n'allez pas croire que ces crimes se rapportent à des inspiraiions solitaires, personnelles. Non. Les cas |)ortéS| chaque jour, devant les tribunaux de police, prouvent que les meurtriers et voleurs qui, en ce moment, désolent Loudres et l'épouvantent, sont enréginieniés, obéissent à des règles disciplinaires, agissent par bandes et eu vertu de
LES GARROTTEURS 81»
combinaisons savantes. Le principe d^association s'enméle!
Inutile d'ajouter que la sensation est générale, profonde. Ces attentats répétés sont le sujet de toutes les conversations; les gazettes sont noires de récits qui en montrent le nombre et l'abominable caractère; les journalistes écrivent sur cette question sombre des tirades sans fln ; chaque malin, l'autorité est interrogée sur les mesures qu'elle a prises ou compte prendre, et, comme elle ne répond rien^ l'anxiété devient de plus en plus vive.
D'un autre côté, loin de s'effrayer du bruit qu'on fait de leurs atroces prouesses, les malfaiteurs semblent y puiser un redoublement d'audace. Plus on les dénonce, plus les tenta* tives de meurtre se multiplient. Ce n'est pas tout. Une sorte d'affreuse contas!:ion semble se répandre. Le crime tourne à la manie. L'autre jour, on a arrêté deux petites tILes de onze aos» pour s'être essayées, sur une vieille femme, à l'art de la garrotte — à propos de quoi le 7ïmM s'écrie avecamerlume: € Un Roscius enfant peut être un objet fort intéressant sur b scène; mais c'est là un genre de phénomène qu'il n'est pas bon d'encourager en matière criujinelle. »
Où s'arrêiera le développement de cette peste morale? Les journaux, sans se croire t( nus à aucune circonlocution, engagent les citoyens à pourvoira leur projjre sûreté, en se mu- DÎssant de bonnes armes et en prenant la ferme résolution d'en faire, à la première occa.vion, bon usage; ils enregistrent, avec force éloges, tout ce qui se rattache au droit de légitime défense énergquemcnt exercé; ils encouragent chacun à se faire justice lui-même, jusqu'à ce que la société trouve moyen de se défendre, comme telle. Aussi y a-l-il des geas chez qui 1 anxiété a fmi par se changer en fureur. Hier, un Anglais de ma connaissance, homme à la fois très-brave et très-excentrique, m'avouait que, se sentant tourmenté
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d*une impatience morbide de prouver h ces hardis coquins que les lionnéles gens ne les craignaient pas, il avait acheté un revolver, avec lequel il s'en allait rôder, la nuit, le long des rues réputées les plus dangereuses, dans Tespoir d'être attaqué et de pouvoir faire un exemple. Voilà où les choses en sont.
Quant aux causes, l'opinion publique en signale deux» sa^ voir : la douce existence qu'on ménage aux criminels en prison, et ensuite l'espérance qu'on leur donne d'en sortir, après un temps d'épreuve, avant le terme fixé par la sentence, dans le cas où le régime disciplinaire de la prison les aurait trouvés suffisamment résignés et susceptibles de repentir.
De fait, la vie que les condamnés mènent à Dartmoor ou à Portland est telle, qu'il n'est pas un paria du travail libre qui ne doive y songer en soupirant. El cela ne date pas d'hier. Dans l'ouvrage de E. Bulwer, intitulé Englandani ihe Efiglish^ on lit ce qui suit :
c Le journalier indépendant ne peut se procurer avec son salaire que 122 onces de nourriture par semaine, dont 13 on* ces de viande.
« Le pauvre valide, à la charge de la paroisse, reçoit 451 onces de nourriture par semaine, dont 21 onces de viande.
« Le criminel reçoit 239 onces de nourriture par semaine, dont 38 onces de viande. »
Ainsi, h l'époque où E. Bidwer écri\it son livre, la condition matérielle du criminel, en Angleterre, était meilleure que celle du pauvre nourri par la paroisse, et celle du pauvre nourri par la paroisse meilleure que celle deThonnéle homme qui travaille.
Laslalistique, aujourd'hui, parle-l-elle un langage diffé-
LES GARROTTEURS 321
rent? Non. Il y a quelque cinq ans, le système qui régit les prisons criminelles ayant été vivement attaqué par la presse, comme il Test aujourd bui, et à peu près par suite des mêmes drconstaiices, Robert Uosking, gouverneur de la prison de Pentonville, pubh'a, sur le régime de ses administrés, les chiffres curieux que voici :
Déjeuner, par tête et par jour : cacao, 3/4 de pinte; — pain, 10 onces.
Dîner : bouilli, 4 onces; — soupe, 1/2 once; — pommes de terre, 2 livres; — pain, 5 onces.
Souper : gruel, 1 pinte; — pain, 5 onces.
Il est à remarquer que, lorsque Robert Hosking initiait de la sorte le public aux secrets de la cuisine de Pentonville, c'était avec Tidée de fournir à ce méchant public une preuve triomphante que les criminels confiés à ses soins étaient réduits k la portion congrue. La vérité est qu*Âpicius aurait probablement trouvé à redire au menu des prisonniers de Pentonville. Hais combien d'honnêtes pères de famille, gagnant ici leur pain à la sueur de leur front, s'estimeraient heureux, s'ils avaient le sort assuré aux criminels dont la condition vient d*être décrite en chiffres officiels!
Ajoutez h cela la perspective de la liberté rendue, pour prix d'une conduite un peu décente ou d'un repentir bien joué, sans égard aux termes du jugement. Il est clair qu'aux yeux de criminels traités de cette façon, la loi a grandement chance de perdre une partie de ses terreurs, et, conséquemment, une partie de sa puissance préventive.
Aussi est-ce une idée généralement répandue que les désordres qui, en ce moment, donnent à Londres le frisson, doivent être attribués aux Ticket ofleave men^ expression qui répond assez bien h celle de forçats libérés. Vainement sir Joshua Jebb, directeur des prisons criminelles d'Angle-
T. II. »i
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terre, jure-t-il ses grands dieux que le public est injuste envers les Ticket of leave men ; qu'en dehors de leur classe les malfaiteurs abondent, et qu'on rend h tort responsables de violences commises par d'autres ses justiciables à lui, sir Joshua Jebb... le public ne veut entendre à rien, et la clameur poussée contre les Ticket of leave men devient de plus en plus forinidal>le ; — tellement formidable, que déjà Ton commence à parler de faire tout simplement une razzia des hommes de cette catégorie, dût le principe de la liberté individuelle, ce principe si cher aux Anglais, en souffrir momentanément quelque atteinte. Que pourrais-je dire qui vous peigne sous des couleurs plus fnippantes, et la grandeur du mal, et la vivacité des alarmes?
A ce mal il faut un remède. Lequel?
Selon moi, ceux qui le cherchent uniquement, ou dans une application plus rigoureuse de la loi pénale, ou dans une aggravation du régime des prisons criminelles, ou dans Tabolition du système qui promet la miséricorde au repentir, ceux-là s'arrêtent à la surface des choses. La plaie est bien autrement profonde qu'ils ne le soupçonnent ou n'affectent de le croire. Il y aurait moins de place pour le crime, s'il y avait plus de place pour le travail; Tordre social aurait moins besoin de défendre ce qu*il protège, s'il songeait davantage à ce qu'il néglige de protéger; et la société ne serait pas dans l'alternative, ou de dépouiller la loi pénale de son efficacité préventive, ou de marchander nu coupable le prix de son repentir, si elle ne laissait pas les enfants du pauvre sucer le venin du vice dans la misère, à deux pas du pénitencier où le chapelain catéchise des scélérats en cheveux blancs!
ENG<mE LES GARROTTEimS 329
cvm
9 décembre.
EneoFe les garrotteanr.
Je vous ai dit dans ma dernière lettre combien il était devenu dangereux de se risquer dans les rues de Londres le soir. Loin d*avoir diminué, le danger s'est accin. Vainement les journaux se sont-ils répandus en cris de colère ; vainement ont-ils recommandé, contre les bandits qui infestent la iriDe, un redoublement de vigilance, et, contre ceux qu'on parviendrait à saisir, un redoublement de rigueur; vainement leoombre des poUcemen a-t-ii été augmenté; vainement les juges ont-ils rendu des sentences de plus en plus sévères : clameurs des journaux, efforts des autorités, zèle de la police, inflexible attitude du pouvoir judiciaire, rien n'y a fait. La loi est comme frappée de déchéance ; les attentats nocturnes vont se multipliant; il est pres4]ue aussi hasardeux de parcourir aujourd'hui, à la chute du jour, un quartier central de Londres, qu'il Tétait autrefois de traverser, pendant la nuit, les montagnes de la Sierra Horena. On n'avait d'abord arrêté que les passants : voici. Dieu me pardonne! qu'on se met à arrêter les voilures, — j'en pourrais du moius citer un exemple ; c est le règne de la Terreur, inauguré par des tyrans de carrefours ; les méchants semblent dire aux bons : << A votre tour de trembler» messieurs! »
324 LETTRES SUR L*ANGLETRRRE (I862)
Il fut un lemps où Paris eut à passer par des transes semblables. Et même le crime, h Tépoque dont je parle, avait adopté le principe économique de la division du tra* vail ! Il y avait, je m*eu souviens, la bande Charpentier, qui avait déclaré la guerre aux fortunes moyennes ; la bande Courvoisierj qui avait systématisé le pillage du faubourg Saint-Germain ; la bande Gauthier PéreZj qui s'attaquait i l'épargne des ouvriers; plus, les bandes des Auvergnats, des EndormeurSj des Ètrangleurs. Pour être juste, je dots avouer que les coquins de ce pays-ci n*ont pas encore poussé jusqu'à ce degré de perfection Tindustrie de Tassassinal. Hais, sauf cela, la façon dont ils vont en besogne laisse peu à désirer.
Et ce qu'il y a d'affreux à penser, c'est que beaucoup d'entre eux occupent une sorte de position officielle. U police les connaît; elle a leur nom et leur adresse; elle tient registre de leur immoralité; elle les suit pas à pas, imj^atiente de les prendre en flagrant délit. Eux, ils mar^ client la tête haute, tant qu'il n'y a pas de preuve juridique de leurs crimes, et ils se tiennent insolemment à Taffûl de roccasion. Ceux-là sont les Ticket ofleave men. Mais sontils les seuls que nous ayons à craindre? Hélas, non. Sir Joshua Jebb, le directeur des prisons criminelles d'Angleterre, porte a plus de 23,000 le nombre des ooui>e-jarrets qui, en dehors de la catégorie des Ticket of leave men, ont plus ou moins sur eux l'œil de la police. Jugez d'après cela quel effroyable chiffre fournirait la ténébreuse armée des malfaiteurs de tout genre qui sont inconnus : voleurs de profession, voleurs d'occasion, fraudeurs, receleurs, faux monnayeurs, vils et farouches amants de prostituées, tous s agitant et pourrissant dans les bas -fonds de la société!
La civilisation moderne, cette civilisation qu'on vante,
ENCORE LES GARROTTEURS 326
aurait, j'en ai peur, un terrible compte à rendre, si elle avait à expliquer Fexistence d'un tel état de choses devant un jtige investi du droit de l'appeler à sa barre. Hais je ne toucherai point, quant à présent, à ce côté de la question. Tout ce que je veux vous signaler dans celte lettre, c'est un des résultats les plus tristes d'une situation pareille.
La société, en Angleterre, s'éiant montrée, pour le moment, impuissante à protéger suffisamment les individus, il a bien fallu que les individus songeassent h se protéger euxmêmes. La théorie du droit de légitime défense a donc reçu, depuis un mois, une extension que nul, il y a quelque temps, n'aurait osé prévoir. Chacun a été encouragé à s'armer, et chacun s'est armé ou se dispose à le faire. Celui ci ne sort, le soir, que muni d'un gros bâton ferré; celui-là porte un pistolet chargé à sa ceinture ; un troisième laisse sortir de la poche de son paletot l'extrémité d'un assommoir. Chacun pour soi, et Dieu pour tous: voilà, comme garantie de sécurité, où il a fallu en venir.
Y trouver à redire serait superflu, puisqu'il y a la question de nécessité, mais il est impossible de se défendre d'un vif sentiment d'inquiétude eu réfléchissant aux conséquences probables d'une semblable impulsion donnée aux esprits.
Certes, s'il est une chose qui distingue l'état civilisé de Tétat sauvage, c'est la substitution du principe de la protection sociale à la souveraineté de la force individuelle. Moins il y a lieu à l'exercice du droit individuel de légitime défense, plus la civilisation est en avant. Elle rétrograde vers la barbarie dès que chacun en revient à compter, pour sa sûreté, sur la souplesse de ses reins, la hauteur de sa taille, la vigueur de sou bras, ou l'emploi des armes. Eh bien, c'est pourtant la méthode dont l'excellence est vantée, sous l'empire de la panique, non pas seulement, — remarquez-le
aM LETTRES SUR L*AKGLSTERaB (l862)
bieo., — au point de vue d*une nécessité transitoire» mai^ comme système de garantie permanent^ par des écrivains qui se piquent d'idées subtiles, d'habitudes élégantes et de sentiments rafBoés. Cet étrange symptôme d*un mal dont on ne soupçonne pas en général la profondeur, vaut assurément qu 00 le constate, et le fait à l'occasion duquel il s'est manifesté est curieux i coonaitre. Hais je crains d*abuser de l*hospitalité de vos colonnes. Ce qui me reste à vous dire est trop long pour trouver place dans cette lettre ; je conclurai dans celle qui suivra.
1S dèceinbre.
Le po^llat, fash louable.
Depuis ma dernière lettre, il y a eu r(?crudescence dans les attentats des garoUers; et, cette fois, par malheur, ou ne peut plus (lire que ce soient des attentats simulés ou des agressions fictives.
Avant-hier, à huit heures du soir, un grand bruit se fit dans la rue que j'habite. Chacun mit le nez à la fenêtre. Deux hommes fuyaient à toutes jambes, poursuivis par ud troisième, lequel criait à pleins p.)umons : « Police! police! » ï^ police ne paraissant pas, les deux fuyards, par une conséquence assez ualurelle, disparurent. Ils venaient de forcer
LE PUGILAT, FASHIONABLB M*?
ia maison numéro 4, juste vis-h-vis chez moi. Aperçus à temps dans le jardin par le propriétaire, ils avaient emporté, pour tout butin, un lièvre. La chose, cette fois, n'a* vait donc pas tourné au tragicpie ; mais le peu d'importance du résultat n'ôte rien à Taudacc de Teflort.
Second fait, qui est à ma connaissance personnelle. Il n*y a pas longtemps, un ami de mon ami Ilertzen, le célèbre journaliste russe, regagnait sa demeure en voiture. Non loin de la maison de Hertzen, où il avait passé la soirée, il vit trois garotlers s'élancer h la tète du cheval, qu'ils saisirent par la bride, absolument comme s'il s'était agi d'une diligence sur un grand chemin longeant un bois. Par bcmheur, la nuit n'était pas avancée, et Taventure avait lieu dans un quartier un peu plus fréquenté que la forêt Noire. Les seeours arrivèrent h point nommé, et notre voyageur en fut quitte pour la peur.
Troisième fait, que je n'ai pas eu besoin de lire dans les journaux. Tout récemment, un réfugié français, H. Jourdain, fut frappé p.ïr derrière, dans les reins, d'un coup de life-préserver^ (jui l'étendit sans ccmnaissance sur le pavé. Ses poches furent aussitôt vidées, bien entendu. Il a gardé le lit deux ou trois jours, et s'estime heureux de n'avoir pas été tué sur place.
Quatrième fait... Mais je n'en finirais pas s'il me fallait éuumérer tous les cas de ce genre qui, rien (|iie dans la sphère de mes relations personnelles, donnent raison aux plaintes dont la presse anglaise tout entière retentit depuis un mois. Hier encore, le Times publiait une lettre oii un père désolé racontait comme quoi, thns Soulli-Kensingtan, « le quartier de la cour, » son fils, un enfant presipie, avait été dépouillé, après avoir été renversé d'un coup de casse-téte. Comme vous voyez, l'inquiétude publique n'a que
a%B LbTTRBS SUR L ANGLETERRE (l862)
trop raison d'être. Que certains héros d*avenlures équivoques se couvrenl du prétexte d'attaques inventées à pnh pos; qu'il y ait des victimes pour rire et des assassins (kmt on puisse dire :
Les geus qu*il8 ont tués se portent assez bien,
d'accord. La peur à mille est en général plus forte que la peur à cent; et quand une population de près de 3,000,000 d'âmes se met h avoir peur de concert, il est tout simple que cela dégénère en panique, et il est tout simple aussi que la panique soit exploitée par la ruse. Mais ce ^ui est bien certain, c'est que les rues de Londres, la nuit, ne sont pas sûres en ce moment; c'est que la sécurité publique est profondément ébranlée; c'est que la question à Tordre di jour, dans tous les journaux de ce pays, est de savoir comment TAnglelerre s'y prendra désormais pour se débamsser des criminels sans les tuer et sans avoir à les nourrir; c'est que l'autorité a fini par s'émouvoir, et qu'une police en habit bourgeois a été organisée; c'est enfin que le port d'armes, si cet état de choses se prolongeait, risquerait de s'introduire dans les habitudes et d'exercer une influence funeste sur les mœurs.
Ceci me ramène au sujet de ma dernière lettre, que le défaut d'espace m'a forcé d'interrompre.
Je vous disais dans cette letire, si j'ai bonne mémoire, que, ^ous i'empire de la panique, la théorie de chacun pour soi et Dieu pour tous menaçait de faire de grands progrès; que l'exercice du droit individuel de légitime défense commençait h se présenter à beaucoup d'esprits comme la meilleure garantie de la sécurité publique, et qu'il s'était produit, de cette disposition des esprits dans un certain monde.
LE PUGIUT, FASHIOfCABtB 829
on symptAme curieux. Permetlez-moi de reprendre ma llièse.
Vous savez que, pendant longtemps, les combats de boxeurs ont été pour l'Angleterre ce qu'étaient autrefois pour le peuple romain les combats de gladiateurs et ce que sont aujourd'hui pour l'Espagne les combats de taureaux. Grâce au progrès des lumières et à l'adoucissement graduel des ■KBurs, ce sanguinaire appétit s'est considérablement apaisé. L'Angleterre de nos jours ne comprendrait plus George lY faisant monter dans son carrosse royal le boxeur Tom Spring et le conduisant en bas de soie couleur de chair et en pantalon de Casimir jaune à l'endroit désigné pour la grande épreuve.
II est bien vrai qu'entre deux boxeurs, Sayers et Heenan, on combat eut lieu naguère, auquel on attacha presque Timportance d'une guerre entre deux peuples. Avec quel intérêt passionné la foule, en cette circonstance, suivit les péripéties de la lutte ! Avec quelle émotion profonde elle en emnmeota le résultat! Avec quelle violence les sympathies publi([ues se déclarèrent en faveur de l'un des combattants! Ce fut, il n'y a pas à le nier, une sorte d'événement national. Dos personnages de marque, des membres de la Chambre des Communes, que dis-je ? des ministres de rÉvangile avaient été remarqués parmi les spectateurs. Tom Sayers, pour prix d'une victoire indécise, fut acclamé presque à la façon des triomphateurs antiques. A Liverpool, sa ville natale, je crois, on lui fit une ovation semblable à celle qu'on eût pu faire au sauveur de la patrie. Les autorités allèrent au-devant de lui, musique en tête, et des fleurs furent jetées sur son passage. Sa gloire consistait à avoir poché les yeux k son adversaire au point de l'aveugler aux trois quarts, et d'avoir eu, pour sa part, le nez cassé !
S80 LETTBB8 SUR L'ANGL£TBlttE (I862)
Oui, tout cela est vrai, malheureusement; mais il eoDTiett de ne pas oublier que ces humiliants transports avaieM, sinon leur excuse, du moins leur explication^ dans uo sentiment de rivalité nationale. Sayèrs était Anglais, Heenan était Américain; et ce dernier, Tinsulte daus le regard» le défi sur les lèvres, avait passé les mers pour venir dispuler au champion de r Angleterre^ en Angleterre, la ceintive qui est ici le signe de la royauté parmi les pugiles. Quelqw ridicule qifil fût d'attacher Thonneur de deux grands peD]rfei au résultat d'un c(»mbat entre deux hommes dont la valetf sociale ne diffère pas beaucoup de celle des forts de la haDê à Paris, les circonstances du moment faisaient jusqu il n certain point comprendre Tivresse du public. Ce fait oe sairait donc être cité comme une preuve absolument décisive de la persistance des Anglais dans le culte de ce qu'ib appellent the prize ring. Ce culte, sans être éteint, a cer* tainement perdu de sa ferveur.
H^is voici que les exploits des garolters menacent de le remettre en vogue. Les lignes suivantes, que j*extniis de la Saturday lieview, sont dii^nes d'attention :
c Un bon moyen pour les habitanis de Londres d'avoir raison des gfaro//^ r5 serait d'apprendre à se défendre. Si un homme porte un bàlon ou une autre arme, il importe qu il connaisse la manière de s'en servir; et s'il n'est pas armé, il importe qu'il sache faire usage de ses poinjçs... Supposons que le boxeur Tom King, qui est sorti vainqueur du dernier combat, s*en fût revenu, la nuit, ayant dans sa poche le prix de sa victoire, croit-on que ce bras puissant par qui la figure du pauvre Mace a clé si cruellement ravagée, n'eût pas leni les garoU^rs k dislance? Là oii il y a place pour des expériences relatives a l'eflicaciié des carions rayés et à la force de résistance des cibles de fer, ne peut-on consacrer quel-
LE PDGILàT, FASHIONABLS ttl
ipie- espace i un genre d*expériences ayant poor but de crastater le degré de puissance que possède le poing de rbomme el le degré de résistance que la joue de riioamie présente? « Les garoUers donnent assurément assez d'occupation à la police pour qu'elle laisse les boxeurs tranquilles. n est dur de réduire les patrons de ce divertissement à veiller toute la nuit, quand le combat doit avoir lieu le lendemain; puis, le matin venu, k se glisser de bonne heure, comme des Bialfaiteurs, à travers le brouillard ^ jusqu'à un endroit écarté, où ils courent le risque d'avoir, au bout d'une heure ou deux, la police sur leurs talons. »
Si ce passage se lisait dans le Belle life ou le Sport, ou quelque autre feuille de celte espèce, écrite a l'usage de ce monde étrange qui se compose de jeunes aristocrates désœuvrés et d'habitués de taverne, il n'y aurait pas à y prendre garde. Mais la Salurday Hevieu) est un journal qui se pique de donner le ton aux salons dorés et aux clubs littéraires; c*est de tous les journaux hebdomadaires, sinon le meilleur, du moins le plus répandu et le plus important. L'article en question a eu, en outre, dans le Times^ les honneurs d'une reproduction in extenso, et a, de la sorte, reçu la consécjalion d'une publicité aussi imposante que recherchée.
Aussi a-t-on beaucoup remarqué cette apologie du pugilat professionnel et des c patrons de ce divertissement. » Le Speciaior^ qui mérite, parmi les feuilles hebdomadaires, un rang aussi élevé que la Saturday lievieto^ a ouvert ses colonnes à une éloquente el verte réplique, dont l'auteur, H. Thomas Hugues, joint à un talent littéraire remarquable, i un noble caractère et à toutes les qualités d'un vrai gentleman, une habileté peu commune dans Tart du pugilat, — pratiqué par lui selon les règles qui en écartent le danger, et comme exercice purement gymnastique. C'est
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assez dire que personne n'était on posilion de faire ressortir avec plus d'autorité le caractère brûlai, odieux et bêtement sanguinaire du pugilat professionnel et payé.
La vérité est que le spectacle d*un combat de boxeurs de profession est un des plus dégradants dont puisse se repaitit une curiosité maladive. Ce n'est pas ici, comme dansledud, la lutte de deux hommes ayant des motifs de se haïr, m risquant leur vie qu'afin de sauvegarder ce qu'ils estiment leur houneur, et dominés par un sentiment dont l'exagératioa même se rapporte à quelque chose d'élevé. Pas du tout : deox hommes qui n'ont aucun sujet de se traiter en ennemis, échangent des coups terribles, quelquefois mortels, pour faire gagner de l'argent à des parieurs inhumains, pour gagner de l'argent eux-mêmes, aux applaudissements dn cirque. Et quel cirque, grand Dieu! Au premier rang se tiennent, le cigare à la bouche, le livre des paris à la main, et nonchalamment étendus sur de moelleuses étoffes, les spe^ taleurs privilégiés, fashiooables de boudoir ou de comptoir, qui ont acheté deuxguinées l'avantage d'être protégés contre les filous et séparés de la racaille par le second rang, lequel est composé de gens du métier, boxeurs au nez cassé, derrière lesquelles se pressent en hurlant tous les êtres sans nom qui Connent l'écume des grandes villes. Or, il faut voir comme les regards de ces gehs-là s'allument, comme leurs joues se colorent, dès que les combattants, après s'être quelque temps menacés et tilles, en viennent aux coups, et que le sang ruisselle, et que le visage des lutteurs, gonflé, meurtri, mis en lambeaux, ne conserve plus rien d humain! Il faut voir avec quel intérêt féroce la foule mêlée des assistants suit les mouvements du plus faible des deux champions, lorsqu'il chancelle, lorsqu'il est renversé, lorsque, le prenant dans leurs bras, ses tenants l'épongent, le raniment, le remettent