‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 145 sur 169 · LE PUGILAT, FASHIONABLE · texte numérisé non relu

LE PUGILAT, FASHIONABLE

debout et le poussent k épuiser dans une tentative suprême ce qui lui reste encore de force !

Tous ces traits caractéristiques du c divertissement » recommandé par la Saturday Revlew se sont retrouvés dans le combat que le boxeur James Hace et Thomas Kiug se sout livré dernièrement pour savoir auquel des deux resterait le lilre de Champion S Angleterre^ possédé par le premier et convoité par le second. Hace est un pufile d*une science consommée. Petit, mais vigoureux et agile, il porte à qui ose lui tenir tête des coups qui manquent rarement leur effet, et met à éviter les coups qu'on lui porte une habileté merveilleuse. King, moins expert dans son art, est beaucoup {dus grand, et sa taille athlétique, sa force herculéenne, la longueur de son bras d'airain, font de lui un adversaire for* midable. Les deux champions s'étaient déjà mesurés, et la science avait triomphé dans la personne de Hace. King réclamait sa revanche. On est parti de la station de Fenehurch street, où il s'est passé des scènes de désordre, de confusion, de brigandage, qui montrent quelle lie se mêle, en ces occasions, au monde des fashionables. Un train spécial a transporté les deux champions, leurs patrons et amis, k Tiloury, ofi un bateau à vapeur les attendait pour les conduire dans les environs de Tharaes-Haven. Là, hors de la portée de la police, devait avoir lieu la rencontre. Les paris étaient en faveur de Mace, dans la proportion de 6 et 7 contre 4. Après les premiers assauts, les connaisseurs ne doutaient plus de sa victoire. Les yeux de King, son nez, sa mâchoire, témoignaient hideusement du sinistre pouvoir du Champion d^ Angleterre^ et celui-ci, plein de confiance, s'avançait pour compléter son triomphe, lorsque, le bras droit de King partant tout h coup avec une vitesse qu'on a comparée à celle d'un boulet vomi par le canon d'Armstrong,

Mace tomba comme foudroyé. II avait été frappé en plen visage, et sa figure ne représentait plus qii*une masse informe, épouvantable h voir. Ceux qui l'appuyaient s'empressèrent autour de lui, l'entourèrent des soins prodigués es pareille occurrence, le replacèrent sur ses jambes ; et Id, quoique se soutenant à peine, voulut tenter an dernier effort, — héroïsme du bouledogue. Mais, au point où eà étaient les choses, le combat risquait de tourner au meurtre pur et simple. Mace n'eut presque pas besoin d'être frappé de nouveau pour rouler de nouveau à terre. De la part des siens, l'éponge fut jetée en l'air, ce qui est l'aveu de la défaite. Les parieurs firent leurs comptes. Ceux qui s'étaieit attachés h la fortune de King ne songèrent plus qu'à eropo* cher gaiement leurs profits. Mace, après avoir reçu un ooip qui aurait sans doute tué un mortel ordinaire, fut emporté dans un état à faire pitié, à faire horreur. Les assistants s'en revinrent chez eux, enchantés de la secousse donnée à leurs nerfs. Le drame était joué.

Oui, Monsieur, voilh le genre de « divertissement » que des hommes du monde, des Hiléraleiirs à la n»o1e, des écrivains qui ont des prétenlions au gouvernemenl de l'opinion publique, se mettent à patronner de plus belle; et la raison qu'ils en donnent, c'est qu'il sert h entretenir les saines traditions de l'art d'assommer les gens, art qu'il importe, assurent-ils, do propager, depuis que les garolters aspirent h la gloire de tenir le haut du pavé.

N'en déplaise à ces messieurs, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci ! mais si nous en étions là, il faudrait convenir que la civilisation du dix-neuvième siècle a beaucoup de choses à oublier et beaucoup de choses à apprendre!

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