‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 146 sur 169 · LBS BAS-FONDS DE LA SOCIÉTÉ 8S · texte numérisé non relu

LBS BAS-FONDS DE LA SOCIÉTÉ 8S

ex

13 décembre. Les bas-fonds de la soelété.

U parait certain que le gouvernement anglais refusera Toffire de la couronne de Grèce pour le prince Alfred. Pourqvoi, en effet, Taccepterait-il? Pour se lier les mains dans b question d*Orient? Pour se créer d*avance des embarras tptti dans cette hypothèse, chacun pressent, et qui pourraient devenir inextricables?

Dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes^ H. Forcade exprime Topinion que l'Angleterre, ayant à sortir du labyrinthe d'Orient, aimera peut être mieux courir sur deux jambes, la Turquie et la Grèce, que boiter sur une M^le, la Turquie. Mais on boite aussi sur deux jambes i|iiaDd elle3 sont d'inégale longueur. Or, non-seulement ce ier«ît le cas ici, mais l'Angleterre se trouverait avoir deux jambes dont Tune irait dans un sens et l'autre dans un sens ipposé, ce qui n'est pas précisé:nent la condition requise pour marcher, encore moins pour courir.

Protéger le Turc, le protéger à tout prix, le protéger {uand même, parce que les Russes à Constantinople sont leiichés sur les Iodes : voilà ce qui est impérieusement ^mmandé à la politique anglaise. Mais comment TAngleerre pourrait-elle protéger efficacement la Turquie contre es Russes, si elle sMmposait l'obligation d'appuyer la

386 LETTRES SUR L*ANGLETKRRB (iSe*)

Grèce contre la Turquie? Car, que la Grèce altadie Tidée de sa régénération à la réunion sous un même sceptre de toutes les provinces helléniques, c'est-à-dire au démeabrement de Tempire ottoman, cela n*est pas k mettre ci doute, et il est certain, d'antre part, que la Russie l'y aidera de son mieux.

La situation faite à un prince anglais sur le trône de Grèce serait donc tout simplement une situation impossible. 11 serait placé dans l'alternative, ou de combattre la politique de son pays natal pour s'assurer les sympathies de son pays adoptif, ou de servir cette politique, au risque de se rendre odieux à ses sujets et d'avoir à subir les désagréments d'une odyssée semblable h celle de Jacques II se réfugiant à Saint-Germain, à celle de Charles X suivait la route de Cherbourg, à celle d'Othon s'acheminant ven Munich.

C'est ce que l'on comprend à merveille en Angleterre. Le Punch de cette semaine représente une femme (la Grèce) cherchant à faire prendre h un jeune homme (le prioce Alfred) une couronne posée à terre sur un brasier. Le jeune homme n'est pas du tout rassuré et relire vivement sa main. Au bas de la gravure sont écrits ces mots : Le prime Alfred refuse de se briller les doigts. — Prince Alfred refuses lo burn his fingers.

Et c'est ce qu'il a de mieux à faire, d'après TopinioD publique.

Mais cela veut-il dire que les Anglais assistent avec indifférence au spectacle des transports qui saluent, en Grèce, la candidature non acceptée et non refusée du prince Alfred? Pas le moins du monde.

Au fond, les Anglais sont ravis de la préférence qu'on leur accorde, sauf h n'en pas profiter. Us aiment à y voir

LBS BAS-FONDS Db LA SOCIËTK adl

un hommage éclatant rendu au prestige de leur alliance, h la modération de leur politique, h la supériorité de leurs institutions, et «^ la grandeur de ce principe de liberté qu'ils représentent en Europe. Ils sont fiers d*avoir remporté, sans combattre, une victoire où les baïonnettes n*ont rien à prétendre, et qui semble attester, aux yeux de la terre, la puissance des idées anglaises. Enfin, il ne leur déplait p«is que le gouvernement frauçais ait le dessous dans ce qu'ils aiment h] considérer bien moins comme une affaire d^iabileté diplomali(|ue que comme une question de propagande intellectuelle et morale. *

Ne leur envions pus cette joie. L'Angleterre, en ce moment, n*a que trop sujet de chercher des consolations. Le mérite de ses institutions politi(|ues a certes de quoi fixer Tatlentiin des autres peuples; mais jamais, d^autre part, ils ne furent plus vivement sollicités à réfléchir sur le côté défectueux de ses institutions sociales, parce que jamais peut-être son impuissance à lutter contre la misère et le crime n*appjrut sous un jour pins lugubre.

Quélies douloureuses réflexions, par exeniple, ne suggère pas le discours prononcé l'autre jour par lord Derby, h Manchester, devant un nombreux meeting que présidait le lord lieutenant, comte de Sefton ! Quels maux que ceux dont ce discours contient Texposé, sans en indiquer le remède? Ce sont des chifl'res navrants que ceux-ci :

Sur 3,000,000 d'habitants que contient le district, le nombre des malheureux qui sont réduits à vivre de secours s'éli'vait, au mois de septembre de Tannée dernière, à i3,S00', au mois de septembre de cette année, il avait atteint le chifl*re de 103,498; et, à l'heure qu'il est, on ne l'évalue pas à moins de 259,385.

Ajoutez à cela que 17:2,000 personnes sont nourries par

988 LETTRES SLR L* ANGLETERRE (l862)

de^; comités locaux, et vous aurez comme lotal le àaStt effray.iDt(le 431,393.

431,393 |)ersonDes, sur 2,000,000, condamnées à M pouvoir se suffire ! Un homme sur cinq, — et plus que ce!it même, — dépendant, pour son existence de chaque jour, soit du secours de la paroisse, soit de la charité publique!

Autre trait du tableau : durant les six mois finissaot en juin, il a été retiré des banques d'épargne du Laucashire 71,113 livres sterling, ou 1,777,835 fr. Encore est-il à remarquer que le montaol des sommes retirées depuis k mois de juin n'est pas connu. Et savez-vous pourquoi! Parce que c'est un secret que les banques ont dû garder, par des « motifs de prudence, > pradenlial reasons l

c Que de tortures n'exprime pas ce cVilfre de 71,1 13 liv.! s'est écrié avec raison lord Derby. Que d'espérances trompées! que de rêves consolants évanouis! que d'années de travail, d'économie, de fi^ugaliié, de sagesse, à jamais perdues |)our le bonheur ! j>

Et c'est dans celle de ses pit)vinces dont TADglfterre avait coiitnine de citer la prospérité avec le plus d'orgueil que se produisent ces rava<:fcs de la misère !

Qn'a-l-on à leur opi^oser? La science sociale ici se déclare absolument incompétente. La question de savoir comment, au centre de la civilisation européenne, dans le pays le plus riche et un des plus éclairés du monde, on parviendra à empêcher, en un rayon (ionné, un homme sur cinq d<* mourir de faim, cette grande question se résout |»ar des aumônes!

Il est vrai ([uo, de ce coié liu détroit, la charité est capable d'eflbrts dont, en France, on a peine à se faire une idée. Les souscriptions recueillies par le t Comité central de secours, » sans compter les listes de Maiision-Hunse,

LSS BAS-FONDS DE LA SOCIETK 830

al donné l'énorme résultat de 540,000 livres sterling, ou reizê miliions cinq cent mille francs : et sur cette somme, 10,000,000 de francs se trouvent avoir été fournis par le eai comté de Lancastre.

Le Times a fait ressortir avec une fierté légitime, et tnume une preuve frappante de rattachement des colonies KMir la métropole, qu'elles ont pris part h la souscription ittqa'à concurrence de 1,003,000 de francs.

II va sans dire qu*à ràté de Toffrande du riche est venue e placer Toffrande du pauvre. Dans le meeting de Manhester, lord Derby a produit une véritable émotion InrsquMl I déclaré avoir reçu, Fav^nt-veille, des mains de lorJShafesbury, une somme de 4,200 livres sterling (30,000 fr.), ouscrite par plusieurs milliers d'ouvriers formant la clienkle du journal the Briiish workman^ et surtout lorsqu'il a ignalé, comme s'étaut empressée de grossir cette généleuse armée, la c brigade des petits décrotteurs. >

Hais quelque grands que soient les efforts de la charité, Is ne sauraient tjnir lieu de science. La charité peut bien ipportcr quelque adoucissement momentané au mal ; elle te saurait le guérir. Invoquée contre les résultats néce&aircs d*une organisation sociale imparfaite, elle peut retar- 1er la mort de quelques instants, elle ne contient p.*is la le. C'est au perfectionnement des relations sociales, c'est I Famélioration des conditions essentielles du travail, qu'il àudrait regarder; et c'est à quoi Ton ne songe guère, [unique ces terribles épreuves semblent envoyées tout exprès aux sociétés pour les avertir de la grandeur du proilèmc et de la nécessité d'en aborder sérieu ement Tetude.

Dira-t-on que la crise du Laucashirc est un pur acci.lent? fais les accidents de ce genre ne se reproduisent-ils pas lans riudustrie, tantôt pour une cause, tantôt pour une

840 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l802)

autre, cl d'une manière périodique? Est-ce donc uoe calamité si rare que ce sauce qui peut du commerce, où Do:i voyons des ateliers qui se ferment, des faillites qui enfantent des faillites, des fortunes qui se renversent les unes sur les autres comme autant de châteaux de cartes, et la pâle multitude des ouvriers sans travail qui cherclie îon pain entre le désespoir et Taumàne? Que vaut la sagesse kumaine, si elle ne peut rien, absolument rien, contre des éventualités aussi fréquentes et aussi redoutables? Le priacipe de la soliilariié et de la mutualité appliqué aux risques à courir, ce principe oii Ton a su puiser une garantie contre les eflfetsde la grêle, contre ceux de Tincendie, même contre ceux de la mort, n*est-il susceptible d'aucune extension? Est-il enfm dans la nature des choses que la prévoyance sociale abdique devant le hasard et l'imprévu? En parlant de la crise du Lancashire, lord Derby a laissé échapper le mot ff humiliation nationale » : a-t-il mesuré lui-même toute la portée de ce mot ? J'en doute.

El ce sujet d^humilitition n'est pas le seul.

Je vous parlais dans ma dernière lettre de la progression effroyable et toujours croissante des attaques nocturnes dont Londres est, depuis plus d*un mois, le théâtre. Le mal a pris de telles proportions, que l'anxiété publique, si cela continue, ne connaîtra plus de bornes. Le fait est que les malfaiteurs sont bien près d'avoir le haut du pavé. Le crime a cessé de fuir devant la répres.-Jon; il lui livre bataille en quelque sorte. Au centre même de Londres, le crime et la répression cofJstiluent comme deux puissances ennemies qui se mesurent des yeux, et Timpuissance de la seccnde ne peut être com|)arée qu'à l'audace affreuse de la première. Les rues de la capitale industrielle du monde sont devenues moins sûres que ces grands chemins où, en d<»s temps moins

Page 1