LES BAS-FONDS DE LA SOCIETE
convenait l'autre Jour, — non par choix, mais par nécessité. Lorsque les colonies refusèrent d*étre moralement empestées pour que Tatinosphère de la métropole se purifiât ; lorsqu'il fallut, en conséquence, renoncer h la transportation, TAngleterre, en ce qui concernait les criminels, se vit dans un grand embarras. Les pendre indistinctement, radoucissement des mœurs et la justice s*y opposaient. Les nourrir en prison à tout jamais, c'était encourir ime dépense dont Taccroissement indéfini effrayait les jdiis résolus. D'ailleurs, les prisons risquaient d'être bientôt eniombrées; et ne fallait-il pas de la place pour les nouveaux venus ! On prit donc le parti de mettre au large, s'ils se montraient disposés au repentir, des malfaiteurs qu'on ne pouvait ni renvoyer, ni garder, ni tuer, ni nourrir.
Je m'arrête. Pour trouver la cause du fléau qui vient d'être décrit, il serait indispensable de porter la lampe dans des profondeurs où, malheureusement, peu de penseurs ont le courage de descendre, et que nul homme d'Etat ne se croit tenu d'explorer. Il y va pourtant de l'intérêt de tous, de tous sans exception ; car la misère et la corruption des ms font la peur des autres.
14 déceitibre.
Une seèiM en Irlande.
Une scène caractéristique vient de se passer en Iriaode; et, ce qui est plus caractéristique cncitre, c*est la répugnance manifeste des journaux anglais à en faire le sujet de leurs commentaires. Il semble qu'ils aient i^eur dVn dire trop ; et en effet, la scène dont il s*agit est de nature à éclairer d'un jour sinistre les rapports de Tlrlande avet l'Angleterre.
Quelques mots d'abord sur les faits antérieurs qui servent à l'expliquer.
La misère, on le sait, est l'état permanent de l'Irlande. On pourrait afiirmer sans exagéraiion que, depuis son uiiioD forcée avec l'Angleterre, Tlrhinde n'a cessé d éire en peine de sa nourriture, de son vêlement et de son gîie. L'Irlande est le pays classique de la faim. Il est des temps toutefois où, une misère accidentelle venant s'ajouter à sa misère permanente, l'Irlande s'agite et crie au secours, comme si sa condition normale, hélas! n'était pas de soulfrir! L'année dernière, par exemple, ce ne fut qu'un long gémissement poussé par la patrie d'O'Counell : l'Irlande était en pruieà la famine, ou, en d'autres termes, Tlrlande avait p'us faioi qu'à l'ordinaire! Ses représentants à la Chambre des Communes présentèrent de son extrême délresse des tableaux à
UKE SCÈNE £N IRLANDE 845
dire frémir; ils demandèrenl tour à luur, pour leur pays, justice et pitié ; ils adjurërcDl le Parlement de s*orciipiT de cette quesiioD navrante; ils se répandirent en plaintes pasrionnéos contre Tadministration de sir Robert Peel, accusée par eux d*nne insouciance systématique et cruelle. Tout cela, il faut bien le roconnaitre, ne produisit en Angleterre que fort peu d impression. Sir Robert Peel nia retendue, j*allais dire la réalité du mal; et les Anglais aimèrent à se persuader qu'il avait raison. Les plaintes des membres pour rirlaude furent attribuées par l s uns à une tactique politique: par les autres, à cet esprit d'exagération qu'on regarde ici comme un des traits du caractère irlandais; par d'autres, enfin, au désir de rendre l'administration odieuse. Non-seulement on mit l'existence d'une famine irlandaise en doute, mais le doute revêtit, dans certains journaux anglais, une forme railleuse et offensante. C'était jeter de Tliuile sur un brasier; c'était ajouter h cet anjer trésor de ressentiments, accumulé depuis des siècles dans les cœurs irlandais.
Un incident, qui faillit devenir dramatique, envenima la situation.
Au nombre des Irlandais qui siègent à la Chambre des Communes figure un houjme appartenant h une des plus nobles et des plus anciennes familles d'Irlande. Son nom est O'Donoghue, ou, comu)e on dit ici. Le O'Uonoghue. Connu pour Tardeur du sentiment qui le porte h vouloir une Irlande indépendante, une Irlande >eule maîtresse de ses propres destinées, il a dû h sa haine de la domination anglaise d'acquérir de l'influence parmi le peuple dans son pays. Il est un de ceux qui y marchent à la tête du parti des mécontents en guenilles; et la révolte de la faim, si elle éclatait, se mettrait volontiers à srs ordres.
Eh bien, dans les débats auxquek la famine irlandaise donna
;)46 LETTRES SUR l'akCLETEIIRB (l862j
lieu au sein du Parlement, il advint que, faisant allusion à un meeting où Le O'Douf ghue avait cNreupé le fauteuil, sir Robert l^eel parla de ce meeting en termes mm moins méprisants pour celui qui Tavait présidé que pour ceux qui le composaient.
L'injure fut vivement ressentie par \je O'Donogbne, et 3 n'eut rien de plus pressé que d'envoyer un cartel h sir Robert Peel. Celui-ci cnii devoir en référer au chef de Tadminisiratiun dont il faisait partie. Lord Palmerston, ainsi qu'oi pouvait s'y attendre, s'opposa vivement îi ce qu'il fût donné suite à cette affaire, et même il accusa Le O'Donoghue devant la Chambre des Communes de s'être rendu coupable, par une provocation, de ce qu'on appelle en langage parlementaire, de ce côté du détroit, breach of priviUge. Il n'y eut donc pas de sang répandu; et, si tout s'était borné là, n«l n'aurait eu sujet d'en être surpris ou de s'en plaindre, le duel, en Angleterre, étant non-seulement défendu par la loi, mais réprouvé par l'opinion. H:dheureusement, la presse anglaise prit feu pour sir Robe» t Peel avec une violence inoine. Le O'Donogliue, dont le seul crime était, au bout du compte, d'avoir demandé respect pours<»n honneur, au risque delà vie, fut trnité dans la plupart des journaux anglais de misérable fanfaron ; ils lui imputèrent d'avoir bassement courtisé le bruit; ils le peignirent comme un comédit-n de carrefour en quête de tréteaux; ils épuisèrent contre lui le vocabulaire de l'injure. Ai-je besoin de dire l'effet que dut naturellement produire en Irlande ce déchaînement de rage à l'égnrd d'un Irlandais, à propos d'une querelle née de la quesfi(m irlandaise? La popularité de Le O'Donoghue s'en accrut ; et, |»lus complètement que jamais, il se trouva |»ersonniiier, dans son pays, Ks antipathies, les ressentiments, les colères de ceux dont le cœur y bat sous des haillons.
UKB SCÈNB BN IRLANDE 841
J'arrive maintenant à Fétrange et tumulf aeuse scène dont yai à vous eutreienir. Elle s* est pnssée, mardi dernier, dans 1IB meeting tenu i Tralce.et dont l'objet était de solliciter en faveur des malheureux ouvriers du comté de Lancastre les sympathies du pt*uple irlandais.
A une heure, le haut sliériff, major Crosbie, occupa le fauteuil. Mais, longtemps avant, la salle et les galeries avaient été inondées par la foule, foule déguenillée, foule liâve, dont l'attitude ne révélait que trop visiblement les dispositions violentes.
Étaient présents plusieurs personnages de marque, pnrmi lesquils le colonel Herbert^ membre du Paiiemeoi; lé rév. D^ Horiarty, évéque catholique, et un frère du célèbre Daniel O'Connell.
Au colonel Herbert avait été confié le soin de lire et d*appnyer la « résolution » spécifiant Tobjet du meeting. Mais à peine a-t-il ouvert la bouche que sa voix est étouffée par une tempête de cris, de grognements, de hurlements. Il insiste : les clameurs redoublent.
— Enfants, s'écrie M. O'Su.livan, avec une exaltation tout irlandaise, écoutez-le, écoutez-le; les hommes de Castle-Island, qu'il chassa il y a quelque temps de leurs foyers, sauront bien lui répondre.
A ces mots, de frénétiques applaudissements retentissent. Au milieu du tumulte, une voix s'élève pour dénoncer Tinjuste distribution des secours envoyés d'Angleterre dans le temps de la famine. Le colonel Herbert demande h repousser cette imputation, à prouver qu'elle est calomnieuse. Vains efforts 1 A son tour, le rev. D' Horiarty se lève. C'est un catholique, celui-l<i, c'est un prêtre, c'est un évéque : que de titres au respect d'un auditoire composé de prolétaires irlandais! Mais il sympathise avec l'Angleterre, ce
346 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (iSe»)
cathodique, ce prêtre, cet évéqiic; et, s'il se lève, c'est pou demander, devant les affamés de Tlrlande, qu'on aille aa secours des affjmés de Manchester; comme si la détreae des seconds avait plus de droit k l'intérêt public que cette des premiers ! comme si, dans le comté de Kerry, il b*j avait pas autant et plus de malheureux à secourir que diiu le comté de Lancastre ! Voilà l'envieuse pensée qui se lit sur tous les visages ; voilà le cri qui s'échappe de toutes les lèvres; voilà le sentiment qui produit ce phénomène : u évêque catholique hué par des prolétaires irlandais! Hais tout à coup graud silence. C*est Le O'Donoghue qui va parler.
— Bien que je ne sois, dit-il en commençant, qu'un humble particulier...
— Vous, un humble particulier! lui crie-t-on des diverses parties de la salle, vous êtes un prince! Vous êtes le prince des lacs ! Vous êtes le plus grand citoyen d*lr* . lande! Vous êtes roi.
Et, sans plus tarder, ordre est donné à tous les assistants de se découvrir, ordre auquel J.mies O'Connell refuse couragi'uscmenl d'obéir. O'Donoghue profite d'un moment de silence pour dire que la détresse des ouvriers du Lancashire est fort esagérée ; que beaucoup d'entre eux, après tout, ont de l'argeul dans les banques d'épargne; qu'il n'en est pas de méuhi des ouvriers irlandais. Il rappelle amèrement lindifTérence déployée par le gouverneinenl anglais dans la que>tion de la famine irlaud;iise, et termine par cotte déclaraiidu qu'accueille un tonnerre d'applaudissements :
— Tant que la détresse existe chez nous, notre premier devoir est de la soulager.
Nouvelles c'ameurs. Bientôt la confusion est au comble. Le haut shériff est contraint de quitter le fauteuil, et sort de