‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 149 sur 169 · UNE SCÊNB EN IRLANDE · texte numérisé non relu

UNE SCÊNB EN IRLANDE

la salle, suivi de quelques-uns des assistants. Un inde»criptikle trans|iort s'empare de la foule. 0*SuIlivan parle ouvertement de rébellion ; il se vanie d'avoir été un des agents les plus actifs du mouvement irlandais de 1848; il 8*étonne que Smith O'Brien ne soit pas là; il accuse James O'Conuell d'avoir trahi la cause que servit si puissiimmttit son illustre frère; il désigne Le O^Dunoghue comme le futur souverain de Tlrlande affranchie, et déclare soupirer après le jour où il le verra couronner. Des acclam:.tions passionnées saluent cet espoir, si audacieuscment exprimé, et la foule se sépare dans une sorte d*ivresse morale où la joie du triomphe prédit se mêle à la fureur.

Que vous semble de tout ceci. Monsieur! N'est-ce point là un frappant et menaçant symptôme de l'état des esprits en Irlande? Et Dieu sait s'il n*en existe pas de plus terribles encore ! Parlerai-je de la guerre affreuse que le tenancier irlandais a déclarée au landlord, qu'il considère comme son tyran ? Parlerai je de ces meurtres si fréquents, dont il est impossible de découvrir la trace, parce que les meurtriers, comme autrefois les bandits en Corse, trouvent partout un refuge, partout des protecteurs, partout des complices?

Il existe un abime entre l'Irlande catholique et l'Angleterre protestante ; entre l'Irlande, que la misère dévore, et TAngleterre, qui regorge de richesses; entre l'Irlande, d'origine celtique, et l'Angleterre, d'origine saxonne. Bien imprudents ceux qui, dans le second de ces deux pays, donnent pour motif des étranges sympathies que la révolte des planteurs du Sud contre le Nord, en Amérique, leur inspire, le droit que les propriétaires d'esclaves ont de prodamer leur indépendance Tépée au poing !

;»0 LETTRES SUR L*ANGLBTCIUII (l8«t)

cxn

âldéeenlMt.

M. BrIsM à, Blr^lngha»,

Avant -hier, après un long silence, très-remarqsé, H. Brighl remplissait de sa voix vibrante le vaste hôlel de ville de Birmingham, où près de cinq mille citoyens éUieiK accourus pour Tentendre.

A ses côtés était M. Scholefield, représentant, comme fan, de Birmingham à la Chambre des Communes. M. Scholefield, avec qui j'ai Thonneur d*étre lié, est un homme di plus aimable esprit, et d'un esprit don( le tour est esseniiel-* lemenl français. Familiarisé par un long séjour en France avec nos mœurs, nos habitudes, nos idées, et parlant notre lanî^ue aussi bien que s'il était né à Paris, M. Scholelieldest, de tous les Anglais de ma connaissance, le dernier que je me serais attendu à voir embrasser la cause des planteurs américains; d'autant que le parti libéral, à la Cband)re des Communes, n'a pas d'organe plus dévoué et plus persévérant que lui. Il est pourtant trop vrai que M. Siholefield est partisan du Sud, et rien ne montre mieux la force du courant qui entraine de ce côté, en Angleterre, les opinions et les symp.iiliies.

A Biruiingham, M. Schulefield, quoique d'accord avec M. Briglit sur la plupart des questions de politique iuté-

3i. BRIGUT A BIRMINGHAM 351

rieure» n*a pas hésité à se séparer ouvertement de lui sur la question d'Amérique. Non qu*il aille jusqu'il vouloir d*Ufie inierveniioDi ce qui serait, selon lui, aller au-devant de la guerre, ou d'une médiation, ce qui serait, selon lui, s'atiirer raiïroiit d'un refus; mais ce qu'il désire, c'est que l'Aiigleteritî prenne enlin le par:i de reconnaître le Sud.

Un fait que je me réjouis d'avoir à vous signaler, c*est que cette déclaraiion de H. Scholetield a reçu d'une partie no* table de l'auditoire un accueil assez ^>eu favorable. Ei cela n'a rien d'étonnant pour qui s^iit couibien, dans les grands centres manufacturiers, les tendances de la population ouvrière, en ce qui touche .l'Amérique, diffèrent de celles de TAnglelerre prise dans son eu^emble. On a eu beau répéter sur tous les tons à ces malheureux ouvriers que leur détresse ou celle de leurs frères avait sa source dans l'obstinaiiou cruelle du Nord; que le mal venait de ce qu'on n'avait pas de coton, et qu'on n'avait pas de r4)ton parce que le Nord prétendait per (as et nefas subjuguer le Sud, un instinct sûr leur a fait dire à tous : « Nous ne pouvons être pour le travail esclave, nous les hommes du travail libre. »

Aussi de vifs applaudissements ont-ils éclaté, lorsque M. Bright s'est levé, laissant lire sur son visage l'intention de répondre h son collègue.

M. Bright a commencé par rejeter la responsabilité de la crise du Lancashire sur la défunte Com|)agnie des Indes, qu'il accuse de n*avoir pas encouragé la culture du coton indien, en prévision de ce qui arrive aujourd'hui. A l'appui de cette accusation, il a rappelé que, dans les trois années qui suivirent rabolitiou du monopole de la Compagnie, abolition décrétée en 181 i, Timporiatiun du coton indien s'éleva de 17,000 k 500,000 balles, h tel point qu'en 1818 l'Aiigleterre reçut plus de coton des Indes que ne lui en envoyèreut

352 LETTRES SUR L ANGLETERRE (l862)

les Étals-Unis. Comment fut arrêté ce mouvement d*ascen« sion? Il Tut arrêté, selon M. Bright, par Ténormité des taxes dont les directeurs et le Bureau de contrôle accablèrent b proiiuction. En 1846, il fut constaté que trois fartliiugs par livre ét'iient tout le bénéfice qu'avaient h se partager, eu fait de coton, le cultivateur de Surate et le marchand de Bombay. Cet état de choses devait naturellement amener rextimuioo presque absolue du commerce de coton indien ; et c'est ce qui explique Tactivité imprimée à la production du cofOR d'Amérique, laquelle, représentée en 1840 par le chifTre de 3 millions de balles, l'était par le chiffre de 4 millions en 1 860, ce qui signitiô qu elle s'était accrue du double dans l'espace de vingt ans.

Tout cela est vrai; et ce qui est vrai aussi, c'est qu'il n'a pas dépendu de M. Bright que, dès 1847, l'Angleterre œ portât sérieusement son attention sur les causes qui, suivant l'expression énergique de l'orateur, étranglai nt la culture du coton dans les Indes. Lui-même, il a tracé en termes d'une singulière amertume l'historique de ses eflbrts« souvent renouvelés, et toujours déjoués par une politique insou» ciante ou routinière. Mais admettons que le comité dont M. Briglit provoqua la fjrmation en 1847, et qui condamna le système du gouverneuienl indien en ce qui touchait l'agriculture, eût fait prévaloir ses vues; admettonsqiie la commission royale d'enquête dont M. Bright demanda l'établissement en 1850, sans pouvoir vaincre la rési.">tance de sir John Hobhouse, eût été instituée et fût entrée en jeu ; admettons enfin que, par l'allé, ement des taxes, on eût offert au cultivateur indien l'appât d'un bénéfice plus considérable, reste toujours la question de savoir si, le coton améri. ain étant d une qualité supérieure et le marché américain plus rapproché, rinde aurait pu, sur ce terrain, tenir tête à l'Amérique.

Page 1