‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 154 sur 169 · QUE FAIRE DES CRIMINELS · texte numérisé non relu

QUE FAIRE DES CRIMINELS

deux scheliings son gain quotidien. Quant à la nourriture des prisonniers, elle consistait, par tête et par jour, en une pinte de thé, une pinte de cacao, une pinte d'excellente soupe, une livre de légumes, six onces de viande sans os et viugtrsept onces de pain de froment, première qualité. Que d'honnêtes gens, en Angleterre , s estimeraient heureux d*élno nourris de la sorte, qui travaillent deux fois plus, et produisent trois fois plus !

Encore est-il à remarquer que la prison dont je viens de parler n^est pas, à beaucoup près, celle où les criminels sont le mieux traités. 11 y en a dans lesquelles on leur donne de la bière, en certaines occasions. A Gibraltar, ils reçoivent deux onces de tabac par semaine, et un quart de pinte de rhum toutes les fois qu'ils ont été employés à quelque travail rebutant. A Dartmoor, où Tadministration de la prison occupe en même temps, pour les travaux extérieurs, et les criminels qui dépendent d'elle, et des ouvriers qu'elle paye, on peut juger de la différence scandaleuse qui existe entre le sort des premiers et le sort des seconds. Pendant que ceux-ci s'exténuent, ceux-là jouent au travail, et, le soir venu, ceux-ci travaillent encore lorsque depuis longtemps déjà ceux-là ont soupe et sont au lit.

Ai-je besoin d'indiquer les résultats d'un pareil système pénal, dans un pays que ronge le cancer du paupérisme? Ce serait merveille si le crime n'était pas encouragé puissamment, là où la prison se fait préférer à l'atelier. Et quelle terreur la loi peut-elle inspirer au coupable, quand elle permet que le châtiment se change presque en récompense? Depuis l'introduction des tickets ofleave^ le juge a cessé do pouvoir mesurer la force et la portée de l'arme qu'il a dans les mains; il n'y a plus, à proprement parler, de condamnations à vie; il n'y a plus, quelle que soit la teneur des

376 LRTTRES SUR L*ANGLCTERRB (I868)

jugements, de condamnations pour telle ou telle épo<iuc déterminée. 11 dépend du criminel lui-même — et il le sait bien — de casser en partie la sentence qui le frappe : il n'aura pour cela qu'à rendre facile, par une résignation bien jouée, la tâche du gouverneur de la prison, et qu'à flatter l'amour-propre du chapelain, en ayant l'air de prêter une oreille charmée à ses sermons. Un des élrangleurs qui furent jugés l'autre jour, à la cour centrale criminelle, par le baron Branwell, avait été converti jusqu'à quinze fois, et je ne sais combien de chapelains avaient répondu de la sincérité de son repentir.

Est-ce à dire qu'il n'y ait que folie dans le désir de réformer le criminel et de faire de la peine même un moyen d'éducation? Elle est de Diderot, si je ne me trompe, cette définition hardie : « le méchant est un malade » ; devonsnous croire que ce sont là les paroles d'un insensé? Déclarerons-nous absolument inconciliables la nécessité de punir et l'espoir de guérir? Oublierons-nous qu'il est tel scélérat qui aurait été un honnête homme, si son libre arbitre n'avait pas été, dès le berceau, perverli par les circonstances environnantes ; s'il n'avait pas sucé pour ainsi dire le venin du vice dans la pauvreté; s'il n'avait pas grandi au milieu d'images et de tentations corruptrices; si, en un mot, il n'avait pas été victime, dès son entrée dans la vie, de cette tyrannie des choses qui se compose de l'ignorance, de la faim, deJ'abandon, des mauvais exemples, de tout ce qni obscurcit rintelligence, de tout ce qui empoisonne rame?

A Dieu ne plaise que cette conclusion soit la mienne! mais je ne saurais taire et j'avoue avec douleur que c'est celle qui semble prévaloir ici, sous Tempire des scènes nocturnes de violence dont Londres a été dernièrement le théâtre. La philanthrophie, qui avait eu son heure, n'ose plus élever la

QLE JhAIRE DES CRIMINELS 3*77

voix; c'est la sévérité, sous ses formes les plus rudes, qui est à rordre du jour : la parole est h la colère. 11 faudrait bien peu de choses, pour qu*à Tégard des criminels, cm nepassâtde l'excès de l'indulgence à l'excès contraire. C'est rélernelle histoire des réactions. Revenir à la peine de mort pour les délits graves qui ont cessé d'être du domaine du bourreau, on ne l'oserait : voilà tout.

Cependant, que faire? Il faut, ou nourrir les criminels, ou les tuer, ou être exposé à être tué par eux, ou les transporter au delà des mers, loin, bien loin, assez loin pour qu'on soit séparé d'eux par tous les flots de l'Océan.

Les transporter! C'est ce qu on voudrait. Mais où? Les colonies les repoussent. Créer pour eux des colonies pénales aux extrémités du monde, en dehors du contact des autres hommes, on le pourrait peut-être, à la condition de dépenser des sommes énormes pour rendre de nouveau possibles des abominations dont le seul souvenir épouvante. Et puis, exiler la peste est un pauvre expédient, quand on garde chez soi le foyer de pestilence. Voyez à détruire la misère, si vous pouvez : vous n'aurez pas besoin de cordons sanitaires contre le crime.

Je parlais de Noël, en commençant; — de Noël! Il y a bien longtemps que saint Augustin a dit : « Réjouissez-vous, hommes de bien, voici le jour de naissance du Justicier; réjouissez-vous, vous qui êtes faibles et malades, voici le jour de naissance du Rédempteur; réjouissez-vous, esclaves, voici le jour de naissance du Libérateur; réjouissez- vou^, hommes libres, voici le jour de naissance du Seigneur; réjouissez-vous, chrétiens, voici le jour de naissance du Christ. » Et il y a plus longtemps encore, il y a deux mille ans, que le Rédempteur est venu : quand donc viendra la Rédemption?

3*78 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

12 jaoTier.

Un peuple en qnéte d'mn rei.

Que Diogène ait eu besoin dune lanterne pour trouver un homme, passe encore : les hommes sont rares ; mais que h's Grecs aient besoin d'une lanterne pour trouver un roi, cela est-il coTicevable ? Les rois ! il semble que cela devrait foisonner. Des rois? jen ai tant vu de rois! disait la vieille femme de la chanson de Béranger. Cependant, beaucoup prétendent que, par suite du refus du i>rince Alfred d'accepter la couronne d*un pays moins peuplé, assurent des Anglais de ma connaissance, que la paroisse de Marylebone à Londres, la Grèce est dans l'embarras, tant un roitelet pour elle est un trésor difficile à découvrir.

(jiiaiità moi, je crois, en dépit des a])parences et des ondit, (pie le pays qui a produit Miltiade, Théniistocle, Lénnidas et tous les héros républicains admirés |)ar nous quand nous étions au collège, et même depuis, se résignerait fori bien à ne pas payer de liste civile, si on le laissait agir à sa tête. Non (pie je mette en doute la spontanéité des suffrages (|ui ont appelé le prince Alfred au trône des Hellènes; mais qui no sent combien cette spontanéité était étrangère au culte de la forme monarchiijue? Les Grecs brûlaient de se Viiir restituer les lies Ioniennes; ils reconnaissaient la nécessité d'un ])atronage puissant; ils désiraient désarmer rhoslilité prévue de l'Angleterre pour le moment où ils tireraient

Page 1