UN PEUPLE EX QUETE D CX UOI
répée coulre le Turc. Si leur enlliousiasine à Tégard d*uii prince qu'ils ne connaissaient pas, que personne ne connaît, qui ne se connaît pas encore hii-inêrae, prince imberbe, prince qui n*est pas de la religion grecque; si leur enthousiasme, dis-je, avait eu des motifs d'un caractère platoni([ue, c'eût été un des élans les plus inexplicables dont l'histoire ait jamais fait mention.
C'est merveille, en vérité, que le sans-gêne des grandes puissances h l'égard de ces pauvres Grecs. « Ne nommez pas un prince italien » , leur crie l'Autriche, « ou il vous en cuira. » € Souvenez-vous », leur crie la Russie, « que c'est un roi appartenant h la religion grec(|ue qu'il vous faut. Ceci est de rigueur. » t N'attendez rien de moi », leur crie l'Angleterre, « si vous avez le mauvais goûl de vous constituer en républi(|ue, au lieu de prendre mon ours. » De sorte, que les puissances en question s'accordent on ne saurait mieux, elles qui sont en désaccord sur tant de choses, îi traiter la Grèce comme une nation en tutelle.
Encore un coup, de quel droit? Chercherons-nous leur titre à ce haut patronage, qui est quelque peu arrogant et pourrait devenir fort tracassier, dans le traité de Londres du 6 juillet 1837? ou dans le protocole du 22 mars 1829? ou dans celui du 3 février 1830? ou dans la convention du 9 mai 1832? Aucun de ces documents diplomatiques n'implique l'abdication par la Grèce de sa personnalité comme nation. Loin de là.
Le traité du 6 juillet 1827, tel que le signèrent la France, l'Angleterre et la Russie, propose, comme moyen de mettre fin aux querelles de la Grèce et de la Turquie, une sorte de régime mixte d'après lequel les Grecs auraient élu euxmêmes les autorités, sauf une certaine part laissée au sultan dans les nominations.
380 LETTBES 8UR L*AMGLBT^R^E (1863)
Le jrefiis des Turcs d'accepter cel arrangement, auquel se prêtaient les Grecs, eut pour résultat la bataille de Navarin; et cette bataille, en ébranlant les bases de rempire ottonuB, conduisit au protocole du 22 mars 1829. Mais que nous apprend ce protocole? Que les .trois pouvoirs s*efforceroit d'obtenir pour les Grecs un gouvernement séparé et distinct, sous un chef héréditaire, k la condition par eux de reconnaître la suzeraineté du sultan et de lui payer un tribut annuel. C^était laisser la Grèce sous la dépendance du sultan, mais ce n'était point la placer sons r^Ue des trois puissances alliées.
Cette fois encore, les Turcs résistèrent. La Russie leur fit la guerre pour son propre compte. Ils furent vaincus; et, leur situation n'ayant fait qu'empirer, ils se virent enfin forcés de subir des conditions bien autrement dures qae celles dont ils n'avaient voulu ni en 1827 ni en 1829. Le protocole du 3 février 1830 leur fut imposé, et la Grèce exista comme État séparé de la Turquie. Mais ce protocole créa-t-il k la Grèce un nouveau genre de dépendance? Ce qu'elle gagnait du côté des Turcs, consentit-elle h le perdre (lu côté de l'Europe? Pas du tout. Car la première stipulation du protocole du 3 février 1830 est celle-ci : « La Grèce sera un État indépendant, et jouira de tous les droits politiques, administratifs et commerciaux qui résultent d*uDe indépendance absolue. » Qu'imaginer de plus clair, je vous prie?
Reste la convention du 9 mai 1832, en vertu de laquelle une couronne fut mise sur la tête d'Othon; et il est trèsvrai que ce fut des mains des trois puissances alliées qu'il h reçut. Mais il ne faut pas perdre de vue qu*en cette occasion elles agirent comme autorisées par un acte solennel de la nation grecque.
UN PKUPLE EX QUÊTE d'uX ROI ;18Î
C'est donc avec infiniment de raison que, se fondant sur ce cliapilre de Thistoire diplomaliciuc moderne, l'auteur d'une lettre récemment insérée dans le Morning-Post s'élève contre toute prétention des puissances à faire aux Grecs leurs destinées. La Grèce est un État indépendant, aussi indépendant que la Russie, que la France, que l'Angleterre, et si elle était condamnée h être vassale de la diplomatie, il est douteux qu'elle eût gagné beaucoup à la rupture violente des liens qui l'unissaient a la Turquie.
Aujourd'hui, en effet, que nous ne sommes plus complètement sous l'empire de renlhousiasme classique qui salua la victoire navale de Navarin comme un épisode digne de faire suite aux antiques merveilles du siège de Troie, il est peut-être permis d'avouer, pour être simplement vrai, que la domination des Turcs se distingua toujours par un singulier caractère de tolérance. Sous le gouvernement des Turcs, non-seulement les Grecs jouirent d'une liberté de commerce inconnue h plusieurs peuples de l'Europe, mais ils eurent sur le payement des impôts un droit de contrôle qu'auraient pres([ue pu leur envier les États-Unis, TAuglelerre et la Suisse. M. Stratford Canning, depuis lord Stratford de Redcliffe, ne déclarait-il pas formellement, dans les conférences de Poros, qu'il serait h la fois injuste et dangereux de dépouiller les Grecs « des privilèges municipaux et des droits représentatifs dont ils avaient joui sous les Turcs? » M. Parislï, dans son Histoire diplômaliqtie de la monarchie en Grèce^ fait honneur aux Turcs d'avoir scrupuleusement respecté les libertés municipales des Grecs. Il dit, en parlant du Péloponèse : « Aucune taxe, de quelque nature qu elle fût, n'y pouvait être levée sans le consentement exprès du conseil provincial, et sans celui des maires des villes, bourgs et villages. » C'était aux maires qu'était
382 LETTRES SLA l'aNGLETEERE (iSCS)
confié le soin de répartir les impôts entre les familles.
Est-ce à dire que les Grecs aient eu tort de revendiquer leur autonomie, même par les armes, et de combattre pour avoir une patrie? Cette conclusion ne sera jamais celle des amis de la liberté, de la justice; et c*est précisément parée que cette conclusion n'est pas la mienne, que je gémirais de voir les Grecs, après tant d'efforts héroïques pour arriver à être indépendants, tomber d'un vasselage dans un autre, se laisser imposer la forme de gouvernement qui lonvieût h telle ou telle puissance, à tel ou tel conclave secret de puissances liguées, et passer sous les fourches caudines de la diplomatie.
Il est certain qu'à être elle-même elle court moins de danger qu'à se faire anglaise ou russe. Si elle s'enchaine à la politique de l'Angleterre, comme il semblerait que c'est sou intention, à en juger par l'élection du prince Alfred, elle risque de s aliéner la Russie, qui, seule, est fortement intéressée au démembrement de Tempire turc. Si elle s'enchaîne à la politique des Russes, elle risque de n'être appuyée par eux dans ses desseins contre la Turquie que pour être, ])his tard, dévorée à son tour.
Mais la Grèce peut-elle ce qu'elle veut, à supposer qu'elle ait une intuition bien claire de ce qu'elle devrait vouloir? El <|uel espoir d'obtenir la parole, là où la force parle?
Si celle question m'était posée à propos de la Grèce, je répondrais : la division (|ui règne entre les forts, voilà U force di's faibles.
L ANCLBTERRB GOURMANDEE PAR U. BRIGHT 3S3
10 janvier.
l^'Anglctcrre gourmandée par M» Brl^ht.
Ce que jadmire dans M. Brighl, plus encore que la trempe de sou éloquence, c'est le caractère indomptable de son courage.
Les tribuns, quelquefois, ne sont que jdes courtisans i^mx teint : lui est bien vérilablemenl un tribun, dans le sens élevé du mot. Il ne flatle aucun genre de royauté. Ses détracteurs Taccusent d'ambition. Étrange ambition que celle d'un homme qui ne dit pas un mot qui ne tende à le rendre impossible comme ministre, et pas un mot qui ne soit de nature à le rendre impopulaire! U faut voir avec quel mépris hautain il traite Topinion publique, dans un pays où Topinion publique tient le sceptre! U faut voir avec quelle sorte de jouissance orgueilleuse il contredit, lui Anglais, toutes les tendances anglaises !
L'Angleterre, sans être d'humeur querelleuse, croit pro* fondement à l'efficacité des procédés de la force : M. Bright soutient que le meilleur moyen de déconcerter Fattaque est de ne jamais songer h se défendre.
L'Angleterre est tellement imbue du sentiment aristocratique, qu'on retrouve ce sectiment partout, chez le pauvre qui marche courbé sous son fardeau comme chez le lord dont les chevaiîx Téclaboussent en passant : M. Bright ne laisse
384 KETTRKS SUR l' ANGLETERRE (l863)
échapper aucune occasion de viser l'aristocratie à la lêie.
L'Angleterre réclame droit de propriété sur l'Océan : M. Bright ne voit dans la mer que le grand chemin des nations.
L'Angleterre se vante de sa manière de gouverner les pays lointains sur lesquels sa domination s'est étendue : M. Bright dénonce le gouvernement des Indes comme un gouvernement spoliateur et oppressif.
L'Angleterre tient à ce qu'on ne mette pas en doute la légitimité de ses conquêtes : M. Bright lui reproche de s'être injustement emparée de Gibraltar, de le garder injustement, et lui conseille de le restituer bien vite à l'Espagne.
L'Angleterre, dans la guerre civile qui désole le nouveau monde, sympathise en général avec les Américains du Sud : M. Bright met une ardeur passionnée à plaider la cause des Américains du Nord.
L'Angleterre craint le rétablissement de TUnion comme pouvant faire revivre, plus vigoureuse que jamais, une puissance dont le développement rapide et prodigieux Talarmait depuis longtemps : M. Bright appelle de tons ses vœux la formation d'une républicjne des Étals-Unis assez forte, assez prospère, pour être adoptée par le nouveau monde et servir d'i^xemple à l'ancien.
L'antagonisnio, à coup sur, no saurait être plus accentué; il ne saurait porter sur des questions plus nombreuses, plu> importantes. Et cependant, chose curieuse, et qui imprime à celte lutte de la pensée d'un homme contre la pensée d'un peuple un saisissant caractère de grandeur, M. Bright peut jouer ce rôle extraordinaire, non-seulement sans s'annuler, mais sans s'user et s'amoindrir. Il soulève l'orage autour de lui, et restfî debout dans l'orage. L'opinion publique, dont il est si difficile de braver ici le despotisme, et dont le pou-
L* ANGLETERRE GOURMANOéB PAR M. BRIGHT 885
voir excessif est la maladie des peuples libres, Topinion publique le repousse en le respectant, et par cela même, loin de Taccabler, lui fait une position aussi originale qu'éclatante. C'est à s y maintenir que son ambition pourrait consister, si sa parole ne respirait une sorte de fanatisme contagieux qui répond de son désintéressement moral et proclame sa sincérité.
Jamais, peut-être, la position de M. Bright ne s'est plus nettement dessinée sous Vaspect indiqué ici que dans le banquet donné aux représentants ' de Birmingham par la Chambre de commerce de cette ville. Tout ce qu'il était possible de direen opposition au sentiment anglais, M. Bright J'a dit, et Ta dit avec la rude franchise du quaker, avec la véhémence du tribun.
11 n'a pas craint d'affirmer que si, lors de la guerre de Crimée, lord Clarendon avait consenti à l'adoption du principe « le pavillon couvre la marchandise » et mis sa signature au bas du traité de Paris, c'était par peur de l'Amérique, qu'une application rigoureuse du droit de visite aurait infailliblement armée contre l'Angleterre dans un moment critique.
Il a blâmé le traité de Paris comme n'affranchissant pas rOcéan d'une manière encore assez complète; et rappelant avec quel orgueil l'Angleterre aimait h s'appeler la « mattresse des mers », il s'est élevé contre cette « insolence ».^
il a sommé l'Angleterre de se souvenir que, durant la guerre de Crimée, elle n'avait pu bloquer les côtes de la Russie, parce que les marchandises dont les Russes avaient besoin leur arrivaient par la Prusse; et remarquant que, dans ce siècle des chemins de fer, le droit de blocus maritime ne saurait cMrc effectif contre une nation qu'a la condition d'être exerce contre toutes, il a conclu h ce qu'on T. ir. ss
38C LETTRES SUR l'aNCLETERRE (18€3)
brisât enfiQ ce qui fut pendaRt si longtemps, aiix mains de» Anglais, le trident du vieux Neptune.
A propos de l'affiaire du Trent, rappelée avec beavcoup d'aigreur, il a protesté contre remploi des procédés qui, selon lui, font descendre les peuples civilisés au niveau des sauvages indiens.
Il n^a félicité le gouvernemont de la cession des îles Ioniennes que pour s'étonner qu'on n'eût pas déjà restitué à TEspagne le roclier de Gibraltar, c monument », a-t-il dit sans détour, c d'une guerre folle et d'une paix déshonorante.
Il a vivement attaqué le Times^ et le comte Russell, et M. Cilailstone, pour avoir prédit le succès des Américains du Sud dans leur lutte sanglante contre les Américains de Nord.
Bref, il n'a rien oublié de co qui était de nature h irriter Torgucil, offenser les croyances politiques ou heurter les préjugés nationaux de son pays!
Et il a été applaudi avec transport.
Les journaux tories ont uiio étninp;^ f.içon d'expliquer c«* sucrés ornioire, (|ni les étonne et les Messe. Affectant un ton léger et des airs d'indifférence, i's assurent que M. Bright sert son pays à la façon de T ilote que les Spartiates montr:n<Mit ivre à leurs eiifiints pour les dégoûter de l'ivresse; ((u'il est lieiirciix de le voir représent(T la démocratie si»us des formes assez répulsives pour ôter h jamais aux Anglais l'envie de |>acliser avec elle; que, du reste, son éloquence a du bon ; qu'elle nmuse; (pie sa saveur est comme celle des théories de l'ahbé Berkelev niant l'existence de la matière, on de sir Thomas Browne soutenant que leslionnnes feraient bien (îe se passer tout à fait des femmes. Ainsi parle le ilcruing Herald; et, à l'en croire, ceux qui s'oublient à
L*A!fGLETERRE GOL'RMÀ.\DK£ PAR M. BRIGHT 367
écouter M. Bright res:»eiiibleDt eu cela aux eofauts, lesquels ouvrent de grands youx et restent des heures entières bouche béante lorsqu'on leur raconte Thisloire de Gulliver.
Pour rhonneur des Anglais, je repousse cette explication. Dans la popularité dont jouit M. Bright, en dépit de ses efforts pour la perdre, j*aiine mieux voir le viril hommage que, seul, un peuple élevé à Técole de la liberté est capable de rendre à un esprit honnête et fier. C*est une grande nation que celle qui a si peu besoin d*étre flattée, et c*est un beau spectacle que celui de la dignité humaine s*affirmant dans les applaudissements mêmes décernés par une assemblée d'hommes libres à Thonime libre qui les gourmande.
Les Anglais, d'ailleurs, ne sont pas sans comprendre que, sur certains points, en tout cas, M. Briglit a raison contre eux. J*ai eu bien souvent déjà occasion de v(ms signaler, — et je ne Tai jamais fait qu'avec une profonde tristesse, — la force des sympathies qui, de ce côté du détroit, se sont déclarées en faveur du Sjd, dans la gigantesque querelle qui dévaste le nouveau monde. Le fait n'est que trop certain : l'Angleterre, qui a aboli l'esclavage dans se^ colonies, est, généralement parlant, pour las possesseurs d'esclaves. Mais il est du moins consolant de penser qu'elle ne l'avoue pas, et qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même. Ce sentiment de pudeur est ce qu'il y a de plus remanjuable dans une leUre que l'archevêque de Dublin vient d'écrire en réponse aux plaintes, bien légitimes, de mistress Harriett Beecher Stowe. Pauvre femme! Lorsque l'Angleterre se montrait presque prête à la porter en triomphe pour son roman de Cncle Toms Cabin, qui lui aurait jamais dit qu'un jour viendrait où elle aurait h rappeler amèrement aux Anglais ce qu'ils pensaient et ce qu'ils sentaient alors ! GettA* protestation contre l'esclavage, que signèrent à cette époque
■^nt iie nobles feamuâ^ ftp«)i]seâ »H luères, Tont-eiles donc ')iibiii^ ? Et miâires Siiiwe 3-l-t^lle tort «ie leur crier : ' Soiiv^nei-voiLs ? >
Ibis v«)tri v^nir r.in!hevéqiie lie Dnbiîn, ({ui répond de la piir^^tii ties :seuiiait^aLs du TAii^eterre. !m Too y penche a peu tn>p 'téditemenc pour le StiiU c*est d* abord paire que k principe rf^prés^atê par le Sud est celui du c dmit sacré de révi>(ti^ > i^arid riqfu of reçoit) ; c'est ensuite parce qoe tes hrava«les ries .Vmêrxaîas liu !lord ont fini par indigner ks plus patients; c'est endn parce que le Xord^ an lien de s'armer p«)ur Tiliolinoa tle Tesclavage^ n'a pris les armes dt* son propre aveu ipie pour le réta&fisfiement de l'Union.
Telles sont les eip(ii*adons données par l'archevêque de bubiio. Il en est d'antres qu1l évite soigneusement de donner, et ({ne je p;)s^, attendu qu^elles se trouvent suffisanuneit d'^veloppées dans quelques-unes de mes lettres précédentes.
Comme vons vayez, farchevéque du Dublin, en cette i«casioo, jfrfte sur l'Angleterre le pieux manteau dont les fils de Xoé couvrirent la nmlité de leur père endormi dans I ivrr'>.">e. II ilemariii»: au nioode de croire tjue c'est précise- »ri»:rit en li;iinf; An l'e-clavai^e que l'Angleterre accurde>on ;i|»pui ïfioral aux possesseurs d'esclaves! Étrani^e thèse, qui, fji <Ieljors de cette ile, n'a aucune chance de faire t'orturir!
Il CM tr«;>-vrai que le gouvernement de Wasliingion a eu lorl, an déliut de la guerre, de n'écrire sur son drapeau que le mot rViiVm, et il est très-vrai qu'aujourd'hui encore il s^'Hihle faire \m expédient de ce qui est un principe, en maintenant positivement l'esclavage dans les Etats fidèles, et en ne. le déclarant aboli que dans les États rebelles. Oui, cela est malheureusement vrai. Mais est-ce donc une rais<»n pour vouloir avec une sorte de fureur la victoire du Sud?
l'Angleterre gourmandes par m. bright âs^
Quoi ! parce que le Nord n*a pas porté a Tesclavage d*assez rudes roups, il faut désirer que Tesclavage reste maître du champ de bataille! Quoi! parce que le Nord n'a pas embrassé avec assez de résolution et de zèle la cause de l'humanité et de la justice, il faut désirer que cette cause sainte soit définitivement foulée aux pieds ! Qui donc ne voit que le résultat nécessaire de la lutte, si le Nord l'emporte, est l'abolition de l'esclavage, tandis que cette lutte a pour conséquence forcée, si le Sud triomphe, non-seulement le maintien de l'esclavage, mais son extension? que dis-je, sa consécration, si c'est aux applaudissements de l'Europe civilisée que le Sud triomphe? Le point à décider est là. Il s'agit bien desavoir si le Nord a fait contre l'esclavage tout ce qu'il aurait pu ou dû faire ! Ce qu'il s'agit de savoir, c'est ce que deviendra une partie de la race humaine, dans le cas où les planteurs arriveraient, à force de coups de canon et de coups d'épée, à conserver leurs troupeaux d'hommes. Que les partisans du Sud répondent à cette question, s'ils le peuvent : s'il ne le peuvent pas, qu'ils se tai^ sent.
390 LETTRES SVW l' ANGLETERRE (l863)
cxvm
i9 janvier.
Régffme de la pablieilé appliqué à la blenftUsaaee.
Une chose a beaucoup frappé ks Anglais : c'est rinsafisancc des secours dont Toffre a été provoquée, en France, par la détresse des ouvriers de Rouen. Qu'est-ce, en effet, qu'une somme de 430,000 francs, montant actuel des souscriptions, pour arracher à la faim 260,000 travailleurs, précipités par la crise dans l'abime de l'extrême misère? Est-ce assez d*nne goutte d*eau, suivant l'expression de M. Charles Dollfus, pour éteindre un vaste incendie?
En Anglelerre, quelle différence ! A peine la cloche d'alarme avail-elle retenti en faveur des affamés du Lancashire, que les dons volontaires affluaient de toutes parts. Treize millions cinq cent mille francs^ voilà ee qu'ont produit, presque en un clin d'œil, les premiers .•q)pels faits, en Angleterre, ii Tesprit de charité. Lord Derby souscrivant, à lui tout seul, pour la somme énorme de 250,000 fr., quel exemple ! Quelle leçon ! quel reproche !
Et notez que les résultats signalés ici sont déjà vieux de quelques jours. Depuis, la générosité anglaise a trouvé moyen d'augmenter considérablement son budget des dépenses, et les Anglais remarquent, avec le sourire du dédain sur les lèvres, que le total des sommes souscrites en France |K)ur
RLGIME DE LA PUBLICITE APPUQUE A LA BIBIIFAISANCE 391
les ouvriers de la Seine-Inférieure cgile à peine ce que les ouvriers do Lancashire reçoivent jMtrjiour de la bienfaisance publique, et ce que les Aniéricains oui réuni, dans Tespâce de vingt-quatre heures, quand il s'est agi de panser la grande plaie ouverte aux flancs de 1* Union par la guerre civile.
Serait-ce donc que, devant les douleurs humaines, le cœur de la Fraiu^ reste sans battement? Condamucroiisnous comme insensible aux souffrances dont le spoclacle est sous ses yeux, dont le drame se déroule dans son prepre sein, un pays qui a donné naissance à tant de philanthropes iliostres, depuis ceux qui ont représenté la charité chrétienne jusqu'à ceux qui ont fait bénir la philosophie; depuis le fondaleur des hospices d'enfants trouvés jusqu*au veugeur de Calas: depuis saint Vincent de Paul jusqu'à Voltaire?
Cette conclusion, grâce au ciel, n'est point celle que les Anglais tirent d'une comparaison qui n'est que trop de nature à flatter leui* orgueil; mais, ainsi qu'ils en ont le droit, ils s'en autorisent pour vanter la supériorité de leurs institutions.
Et d'abord, il ne pouvait leur échapper qu'une des causes du peu d'empressement de leurs voisins d'oulre^Manclie ii -combattre la crise était dans les obstacles mêmes mis, en France, à tente esi^èce de publicité utile. De fait, que s'estil passé? Pendant que la détresse du Lancashire donnait lieu, dans la presse anglaise, à toutes sortes de )»laiutes dimloureuses; pendant que des comités de secours se formaient ici partout où il en était besoin ; pendant que ceux-là écrivaient aux journaux lettres sur lettres qui avaient, relativenR'nt à la crise ou à sts effets, soit un fait saisissant à publier, soit un remède à fournir, Li nuit et le silence coitînuaient de régner de l'autre coté du détroit. ït il n'a certes
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rien, la nation, qui après tout se compose dindividus, cesse InentAt d'être quelque chose.
Aussi es^ce ici Topinion de tous les hommes qui pensent, que, si la centralisation en France devenait plus absorbante ou môme n'arrivait pas à l'être moins; la société française ne tarderait pas à tomber -de la paralysie dans la mort. Les enfants peuvent, sans que leur croissance en soit arrêtée, se laisser conduire avec des lisières; mais il n'en va pas ainsi dés peuples.
Malheur aux nations qui ne comprennent pas cela, ou qui, rayant une fois compris, en viennent à l'oublier!
25 janvier.
lie droit de propriété en Angleterre.
Un fait étrange vient de se passer ici.
Au sein d un quartier populeux, plein de mouvement, plein de vie, dans Stamford street, près de Blackfriards- Road, il y a deux rangées de maisons qui n'ont eu depuis longues années d'autres habitants qu'une vieille demoiselle et le mystère.
Ces maisons sont amples , spacieuses, bien construites ; mais on sent tout de suite, à les voir, que la lourde main du
;i94 LETTRES S^JR L* ANGLETERRE (186$)
temps s*esi aj^pesantie sur elles, saos que personne en ait pris souci. Les murs sont lézardés; ks portes ne joigoent pas bien ; les fenêtres semblent u être Ui que peur téuuiigiier de Tabseoce des carreaux. On assure — sais on D*a pu savoir cela que depuis peu — qu*i Fiutérieur tout est désolation. Tables boiteuses, tapisseries en laoikbeaux, glaces brisées, meubles enterrés sous une montagne de poussière, tel est Taspect que présentent ces appartements si« nistres.
U y a quelque trente ans, ils étaient occupés par des familles très-préoccupées du soin de leur comforl. Hais il advint, — ainsi s'exprime la légende, — qu'un beau jour le propriétaire disparut. Pourquoi? Comment? Ce secret, nul ne Ta jamais pénétré. Ce qui est sûr, c'est que le propriétaire dont il s'agit était parti pour des régions d'où on ne le vit point revenir, peut-être pour ces régions sombres dont parle Haralet, qui gardent éternellement les voyageurs qui les visitent. •
Quoi (ju'il en soit, les années s'écoulèrent, et deux dames, se donnant pour les sœurs du défunt, se présentèrent, réclamant nn droit (|ui ne leur fut point disjmlé. Elles prirent donc possession des maisons sans maître, s'installèrent dans une, firent la solitude dans les autres, et tout fut dit. Avezvous lu le beau roman de Jane Eyre? et, dans ce cas, vous ra])pelez-vous cette terrible chambre rouge, où l'implacable mistrcss Reed fit un soir enfeimersa pauvre petite nièce, celte chambre si vaste, si froide, si sépulcrale, où M. Heed était mort, et où personne n entrait jamais, si ce n'est sa veuve qui, à tle certaines époques, allait y examiner le conieiiu d'un tiroir mvslérieux? Eh bien! les mais^msde Stamford stieet ne continrent plus que des cliambres de cette espèce depuis l'arrivée des deux sœurs, et la mort de Tune
LE DROIT DE PRePRŒTË EN ANGLETERRE 395
d'elles De ebangea rien à cet état des choses. Chaque nnit^ la sitrviyante, partant de la maison numéro 3â, qu'elle occupait, allait faire sa ronde dans les maisons numéros 1,3, 3, 8, 19, 20 et 33, visitait les coins et recoins, fermait soigneusement chaque porte après l'avoir ouverte, et ne laissait jamais sortir les clefis de sa poche. Que se passait-il donc là? Quel drame silencieux se jouait donc dans cet intérieur désolé? Ces maisons, depuis si longtemps vides, et qu'on abandonnait à ce délabrement continu, qui est la mort lente des objets inanimés, étaient-elles fréquentées pendant la nuit par un revenant? A cet égard, l'imagination du peuple, dans le quartier, se livrait à tontes sortes de noires conjectures.
D'un autre coté, poun]uoi tant de maisons vides, là où tant de malheureux sont en peine d'un gite? La logique populaire et l'imagination populaire faisant alliance, il en résulta que le quartier finit par s'émouvoir.
Or donc, lundi dernier, comme miss Cordelia Angelica Read, — c'est le nom de l'héroïne de cette histoire, héroïne qui se trouve avoir aujourd'hui l'âge d'une des sorcières de Macbeth; — comme, dis-je, miss Cordelia Angelica Read se rendait à la maison numéro 1, elle fut fort étonnée d'apercevoir, se pressant contre la porte, un rassemblement considérable d'hommes au visage rude, à la voix forte, au geste menaçant. En ce moment même, un vrai cyclope, tenant d'une main un énorme marteau et de l'autre une pesante barre de ferre, était en train de forcer l'entrée. Près de lui, le visage animé, l'œil ardent, se tenait une dame qui commandait évidemment l'expédition et possédait, non moins évidemment, les sympathies de la foule grondante, amoncelée derrière elle. Quoique fermée à double tour, la porte, que le cyclope frappait à coup redoublés, ne tarda pas à ce-
der; et, avec la force d'un torrent qui n'est plus arrêté par ses digues, h multitude se précipita, remplissant Tair de cris sauvages.
Cependant la dame à qui la maison appartenait avait trouvé moyen d'entrer, elle aussi; mais h peine avait-elle invoqué son droit que, se tournant vers elle d'un air impérieux, le général femelle de l'armée envahissante lui criait : c Montrez vos titres! i
11 va sans dire que miss Cordelia AngeUca Read n'avait point là ses titres. D'ailleurs, eût-elle été en position de les exhiber, le moment n'était pas favorable pour un examen de pièces. Miss Cordelia ne songea qu'à s'évader, et s'évada comme elle put. Mais le soir, à six heures, apprenant que la foule était dispersée, elle revint, accompagnée d'un serrurier et d'un charpentier. Sur la porte était collé un placard, portant ces mots : « Quiconque pre'tend (xvoir plus de droit que moi à la possession de cette maison na quà se présenter chez mistress Mac^-Cormick^ numéro 41, Hatfield slreet *. Le serrurier et le charpentier aidant, la vieille demoiselle pénétra dans la tragique enceinte. Éphémère triomphe, hélas! Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que déjà le cri d'alarme avait retenti dans le quartier, et la foule revenait en hurlant. Un assaut furieux fut livré de nouveau à la maison maudite; de nouveau la porte fut enfoncée; de nouveau miss Cordelia Angelica Read eut h s'enfuir; et, cette fois, par les toits, tant le cas était urgent! Il n'y avait pas de raison pour qu'une fois en goût de victoires la multitude se modérât. Le lendemain, trois autres maisons, condamnés pour le même motif, furent envahies de la même manière.
Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous? Vous seriez-vou> jamais figuré que de telles choses pussent se passer à Lon-
dres, de nos jours? Celte histoire n'a-l-elle pas une forte saveur de moyen âge?
Et n*allez pas croire que ce soit là un fait absolument isolé. Tandis que, dans Starofordstreet, le droit de propriélé était traité de la façon cavalière que je viens de décrire, dans le quartier de Belgravia, une certaine miss Robinson se mettait bravement à la tête d'une trentaine de vigoureux compères, marchait droit à une maison qu'elle prétendait lui appartenir, en l'absence de la personne par qui cette maison était occupée, formait le siège de la place, en chassait les défenseurs (en d'autres termes les domestiques), et s'y installait triomphalement.
Vous me demanderez où était la loi pendant ce temps, ce qu'elle faisait, et si la police était alitée. TouX ce qu'il m'est possible de vous dire, en réponse à cette question, c'est : d'abord, que la police arrive toujours trop tard ; et ensuite, que la justice, appelée à se prononcer, n'a pas caché qu'elle se trouvait fort embarrassée. Dans le prenïier cas, ce n'est qu'après quelque hésitation, et avec un sentiment de doute sur l'étendue de ses pouvoirs, que le magistrat a ordonné la mise en jugement de l'aventureuse mistress Mac-Corniick. Dans le second cas, le magistrat n'a su que décider, et il a fallu que la police prit sur elle de trancher le nœud gordien, en se déclarant, ;i tout hasard, contre les préteniions de l'énergique miss Robinson.
Que conclure de là? Serait-ce qu'ici chacun est admis à se faire justice h soi-même, et proclamerons-nous usurpée la réputation dont l'Angleterre jouit, sur le continent, de savoir concilier mieux qu'aucun peuple du monde le respect de la loi avec le sentiment de la liberté? Non, certes. La loi règne en Angleterre avec une puissance souveraine, cela est incontestable, et rien n'y égale la majesté de la loi, une fois bien
398 LETTRES SUR l'a!(GLBTERRE (iSCS)
couniic. C'est merveille dW voir une foule en déîire reculer devant un homme en frac bleu, armé d*un court bâton doDl il u*use presque jamais, et qui, d'ordinaire, porte une laoterne en guise d'épée. Hais cet homme est le policcman, on le sait, et cela suffit. Lorsqu'il y a quelques mois, la plèhe irlandaise, arborant les couleurs du pape; alla se mer, dans flyde-Park, sur les partisans de Garibaldi, je me rap|>elle avoir vu, en cette occasion, une \inglaine de policemen s'élancer au milieu de la mé!ée, saisir au collet les plus furieux et les emmener sans que personne fit seulement mine de résister. En France, une armée n'eût pas été de trcip.
Comment donc expliquer les faits singuliers d(uU celte lettre vous offre le tableau? L'explication est, je crois, dans l'insiiflisance et les défecluosités de la loi anglaise en ce qui touche la c(mstalati(m du droit de propriété. C'est ici une espèce d'axiome légal <fne, sur dix points dans la loi, neuf sont ac([uLs à la possession.
La grande aff;iire, pour quiconque prétend droit de propriété sur un immeuble, est conséquemment de mettre «le son coté l'autorité qui s'attache à la possession, de manière l\ pouvoir ensuite débattre la question* des titres avec phi> d'avaîitage. Ajoutez à cela qu'il y a tendance, de la |»art des tribunaux, à favoriser ceux qui, dans la revendication de lenr droit ou de ce (pi'ils juî^cnt tel, ne reculent pas devant les ris(|uos d'un énergic|ue effort.
r/est une conséquence de l'énorme part qui est faite, en Ani^leierre, à l'initiative individuelle, et il faut bien avouer ({\u\ poussé jusque-là, le principe a quelquefids des inconvénients qui ne sont pas sans rappeler les époques de barbarie. Heureusement, le mal porte avec lui son correctif, dans un pays où rien ne s'oppose h l'éducation des esprits par la presse, et o:i l'obsiurité ne se répand nulle part sans qu'aussi-