‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 19 sur 169 · BESOIN I)*KM0TION · texte numérisé non relu

BESOIN I)*KM0TION

ai^areil de cuisine, et ne s* est-il pas assis sur celte corde — à une hauteur de 1 50 pieds, n'oubliez pas ceci — pour faire une omelette, opération qu'il a menée à bonue fin, à Iravers tous les procédés requis ? £t vous figurez-vous un homme capable d'exécuter sur la corde le saut périlleux, avec un abime béant au-dessous de lui, et monté sur des éehasses ? Quel prodige de précision mathématique peut le sauver de la mort, lorsque, entre la mort et lui Jl y a moins que l'épaisseur d'un cheveu ? Mystère !

Le succès qu'il a eu en Angleterre, vous le devinez. Exprimé en chiffres, il revient à ceci : Blohdin a été engagé au «Cristal-Palace » pour douze représentations, et les actionnaires se trouvent avoir conclu un excellent marché, en ne hii offrant comme salaire que... 30,000 fr. Tout récemment, à Bradford, deux exhibitions de ses hauLs faits gymnastiques lui ont valu 6,250 fr. Jugez du reste !

Une singulière querelle s'est élevée, à Bradford, entre lui elle comité du parc, qui l'avait engagé. Le comité, par des motifs de sagesse financière aisés à comprendre, ne voulant pas qu'on pût jouir du spectacle sans payer le droit d'entrée, avait fait placer la corde à une hauteur calculée de manière à ce qu'elle n'exccdàt pas celle des murs d'enceinte. Blondin arrive. Et comment rendre son indignation h la vue d'une corde qui n'était guère qu'à cent pieds du sol ! On a eu toutes les peines du monde à le consoler. Nul doute cependant qu'une hauteur de cent pieds ne fût tout ce qu'il lui était permis d'exiger raisonnablement pour se rompre le cou.

Ofi avait fait courir le bruit que Blondin offrait 2,500 fr. (iOO liv. st.) à quiconque consentirait à être porté par lui, d»s ses promenades sur la corde. Ce bruit est sans fonde-* meut. Ce qui est vrai, et ce qui a été par lui-même raconté à UB demes amis, c'est qu'un beau jour il a reçu une lettre ainsi

conçue : c Monsieur, on assure que vous offrez 100 liv. st. c h quiconque se laissera porter dans vos bras. Je suis à votre a disposition, et me contenterai même de 50 liv. st., à con- < dition toutefois que si, par impossible, vous veniez à com^ « mettre quelque erreur, — amislake, — la somme serait a remise a ma mère. » A Bradford, on m'affirme qu'un gentleman s'est proposé pour rien, par pur amour de l'art ! Ceci est h ajouter au chapitre des excentricités anglaises. Un fait assez amusant à constater est celui-ci* : Au temps de la guerre de Crimée, et, plus tard, pendant la guerre d'Italie, lorsqu'il n'était bruit en Europe que des exploits de nos zouaves, nombre d'Anglais tenaient absolument à ce que les zouaves fussent des Arabes : eh bien, le même sentiment pousse nombre d'Anglais à prétendre que Blondin est un Canadien. Il a beau être de Saint-Omer; il a beau n'avoir rien de commun avec le Canada, que d'y avoît fait un voyage, je connais des Anglais qui refuseront à Blondin le privilège d'être de son pays, jusqu'à ce qu'il leur ait montré son acte de naissance. Et même alors, je ne suis pas bien sûr qu'ils se rendent.

Pour compléter ces détails, j^aurais à vous représenter l'incomparable acrobate poussant devant lui, sur la corde roide, sa propre fille, assise dans une brouette; et l'enfant — car ce n'est qu'une enfant — faisant pleuvoir sur le public, du haut de son trône mobile, une pluie de fleurs lancées çii etUi avec une grâce à vous faire dresser les cheveux sur la tête, et la mère, là, en face, assistant à ce formidable spectacle, d'un air parfaitement rassuré ; et la Chambre des Communes finissant par dire : « Ah ! pour le coup, c'est trop fort ! » Hais cette circonstance, vous l'avez déjà mentionnée vous-' même, et elle a donné lieu, de votre part, à un court commentaire auquel je m'associe du fond du cœur. C'est peu ;

BESOIN d'Émotion si

s*il faut TOUS dire toute ma pensée, je trouve immoral qu'on laisse ainsi un homme faire profession de jouer publiquement avec la mort, pour le plus ^and amusement des désœuvrés, des hommes blasés et des petilcs-maitresses auxquelles il faut des émotions fortes. C*est une horrible éducation donnée au public que celle de ces jouissances féroces. Il est trèsintéressant, j*en conviens, de voir jusqu'à quel point l'organisation physique du corps de l'homme est merveilleuse, et il ne Test pas moins de pouvoir juger de la puissance illimitée de l'habitude j dont on a coutume de dire que c c'est une seconde nature > , et dont il serait plus juste de dire, que c c'est la première » . Par malheur, là n'est point la vraie source de l'intérêt qui s'attache à ces sortes de spectacles. Le danger que court l'acteur, voilà ce qui en constitue, pour le plus grand nombre, le charme affreux. S'il en était autrement, quelle nécessité de placer la corde à 200 pieds du sol? Or, que devient, avec de semblables exhibitions, ce respect de la vie humaine, qui est une des plus essentielles vertus de l'homme civilisé? Il y a en ce moment, à Londres, un autre de nos compatriotes, nommé Léotard, dont les exercices gymnastiques sont aussi une merveille ; mais loi vous endiante, sans vous donner le frisson ; on peut admirer sa prodigieuse souplesse, sans que la pâleur vous monte au visage. Hélas ! j'ai bien peur qu'à cause de cela même, Léotard ne soit moins couru que Blondin.

Au reste, le goût des Anglais pour les spectacles violents est une des taches de leur caractère national. Je n'oublierai de ma vie qu'un soir, en passant dans Leicester square, je vis la place inondée d'une foule dont la physionomie générale trahissait une indescriptible émotion. On se parlait Tun à l'autre d'un air animé ; on faisait des gestes menaçants ; l'é^ clair du triomphe et du défi étincelait dans les regards. Je

tremblai qu'il ne fût arrivé du continent quelque nouvelle redoutable. 0 mon Dieu! la guerre serait-elle déclarée par hasard entre la France et l'Angleterre ? De quel élonnement je fus saisi quand on m'informa que la cause de cette trépidation populaire était le résultat, enGn connu, d'une lutte à coups de poing entre le boxeur anglais Sayers et le boxeur américain Heenan. Heenan avait passé les mers pour soutenir, à coups de poing, l'honneur de son pays, contre Tom Sayers, personnification de l'honneur du siei>. Et le résultat était cpie, quoique Sayers ne fût à Heenan que ce qu'était David à Goliath, Sayers, après avoir perdu dès le commencement de la lutte Tusage d'un de ses bras, était resté, sinon vainqueur, du moins invaincu. Il est vrai que Heenan avait été au moment de l'étrangler en lui pressant le cou contre la corde tendue autoiu'de l'arène; mais, en revanche, Heenan avait quitté le champ de bataille dans un état de cécité complète. Donc l'honneur de l'Angleterre était sauvé !

Et le nombre des spectateurs? Immense. Il y avait là, pêleméle avec l'écume des « public houses » et des mauvais lieux, des lords, des membres de la Chambre haute, des membres de laChambr<e basse, et le croiriez- vous, monsieur? des membres du clergé ! Mais boxer est défendu par la loi. — D'accord ; et qu'importe, si l'opinion publique en ceci est plus forte mille fois que les lois, très-volontiers violées d'ailleurs, sur ce point, par ceux-là mêmes qui .les font ? Aussi la polire no mr^nque-t-elle jamais d'arriver trop lard.

Et c*esl précisément ce qui a eu lieu, cette semaine encore, à propos ifunc nouvelle rencontre de boxeurs. L'un des deux champions était un homme petit , comparativement faible, mais effroyablement habile et agile. L'autre était un géant taillé à faire frémir. Le géant, nommé Hurst, a été

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