‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 21 sur 169 · LE CHAMP DE BATAILLE DU TRAVAIL S · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE BATAILLE DU TRAVAIL S

ce que cet interdit ait son plein eflfet. Il en résulte que ceux qui sont surpris travaillant, lorsque la suspension des travaux se trouve avoir été décidée, courent risque d'être insultés ou maltraités. Tristes désordres, qui, bien que partiels, ont cela de fâcheux^ que les détracteurs du peuple, après les avoir exagérés outre mesure, en prennent avantage pour crier à la violation de la liberté individuelll^ et à Toppression ! Que voulez-vous , tel est le sentiment d* antagonisme nourri par l'opposition des intérêts, que les ouvriers (l*une même profession, quand ils se coalisent contre les entrepreneurs, se considèrent comme une armée, et se croient en droit d'appliquer à ceux de leur classe qui se séparent de la cause commune, le principe qui, dans une armée, autorise la violation de la liberté individuelle des déserteurs.

Quoi qu*il en soit, comme ces violences ne sont, après tout, qu'accidentelles et rares ; comme elles n'ont lieu que sous l'empire de circonstances exceptionnelles, et dans une sphère d'intérêts en apparence particuliers, elles ne semblent pas suffisantes pour faire sortir le public anglais, ou le gouvernement qui le représente, de son r^le d'abstention en matière de grèves. On suit donc de l'œil les péripéties de la lutte ; on recherche de quel côté sont les torts ; on prend parti en paroles pour les uns ou pour les autres ; on traite la chose comme un tournoi dans lequel le public est juge du camp, rien de plus.

Vainement les grèves viennent-elles périodiquement avertir l'opinion qu'il y a là quelque chose de sérieux à approfondir ; vainement les esprits méditatifs remarquent-ils avec inquiétude que ces crises deviennent de plus en plus fréquentes , il semble qu'on aime mieux subir le mal que se préoccuper de la possibilité d'un remède.

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Que dis-je? H est certains optimistes qui vont jusqu'à prétendre que les grèves, après tout, ont de bons côtés, qui doivent nous consoler un peu des calamités dont elles sont la source. Ne dénotent-elles pas chez l'ouvrier des aspirations fières? Ne prouvent-elles pas son aptitude à se concerter avec ses semblables? Ne le montrent-elles pas pénétré du sentiment de sa dignité d'homme? En lui demandant de souffrir pour une cause qui est celle de ses compagnons de travail autant que la sienne propre; en le portant à sacrifier les tentations de l'heure présente à la conquête d'un avenif meilleur, son bien-être actuel à l'élévation éventuelle de ceux de sa classe, et l'orgueil de son jugement individuel h la nécessité d'agir en commun, ne le plient-elles pas il la dure mais fortifiante discipline du dévouement?

Tout cela, pour mon compte, je suis prêt à le reconnaître. Mais il faut bien reconnaître aussi que les grèves sont un appel h laNémésis populaire; qu'elles assombrissent terriblement les âmes et alimentent les animosités de classe à classe; qu'elles décorent du beau nom de droit, et du nom encore plus beau de devoir, ce qui n'est quelquefois qu'une obstination vindicative et aveugle; qu'elles accoutument le pauvre à se roidir avec un stoïcisme farouche contre des souflVances qu'accusent, non pas seulement ses insomnies, mais les pleurs de ses enfants et la pâleur de leur mère; qu'elles développent enfin des qualités qui conviennent à la guerre, non à la paix.

Et dans quel espoir?

S'il est un fait certain au monde, c'est que, presque toujours, les grèves aboutissent à un résultat contraire à leur but. En Angleterre, c'est à peine si, depuis 1836 jusqu'en 1 861 , c'est-à-dire dans une période de vingt-cinq ans, on pourrait citer six exemples de grandes grèves qui aient réussi . Celle

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