LE CHAHP DE BATAILLE DU TRAVAIL
Cela étant, que faire ?
Gourmander le peuple? lui reprocher son ignorance? lui recommander de suivre des cours d'économie politique et de se mettre à étudier sérieusement la loi scientifique de l'offre et de la demande? Certes, si cela suffisait, il y a longtemps que la question n*en serait plus une; car, Dieu merci, les sermons n*ont pas manqué. Par malheur, il aurait fallu, pour qu'ils eussent quelque autorité, que les donneurs de conseils eussent indiqué au peuple un moyen d'améliorer sa condition quand elle lui pèse, et de protéger ses intérêts quand il les croit menacés. Voilà justement ce qu'ils oublient toujours de faire.
Pendant ce temps, le mal empire; les appels aveugles à la force d'inertie se multiplient; les travailleurs s'obstinent dans ce qu'on pourrait définir la guerre des bras croisés, et d'étranges paroles se font entendre. Comment vous dire sans tristesse, monsieur, que, dans ce c mouvement des neuf heures, » les maçons ont été prévenus que, s'ils persistaient, on prendrait peut-être le parti d'appeler en Angleterre des ouvriers étrangers, de les installer h la place des ou\Tiers nationaux qui refusent de céder, et auxquels de la sorte on casserait les bras? De cette menace les maçons n'ont paru tenir aucun compte ; mais si d'aventure elle était sérieuse et se réalisait, est-on bien sûr que les nouveaux venus, une fois en possession du domaine de leurs prédécesseurs, ne seraient jamais conduits à les imiter? Et tant de pauvres gens qu'on aurait réduits au désespoir, est-on bien sûr qu'ils se résigneraient jusqu'au bout? Qu'arriverait-il alors?...
Quant à défendre, par une loi, et les coalitions d'ouvriers et les coalitions de màitres, l'Angleterre ne saurait en venir
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là sans donner un démenti formel «vresprit de ses institutions, sans abdiquer toutes ses croyances politiques et économiques.
7 junkt.
Liberté des eoalteions.
Monsieur, la grande lutte des ouvriers maçons contre les entrepreneurs, à Londres, est une épopée qui vaut, hélas ! qu'on en suive, d'une âme inquiète, les diverses péripéties. Quelle histoire pourrait-on raconter qui, pour des esprits sérieux, fût d'une importance plus émouvante et plus féconde eu enseignements ? Le domaine du travail transformé en champ de bataille! Quel sujet imaginer qui touche de plus près aux racines mêmes des sociétés modernes ?
Dans deux lettres précédentes, je vous ai dit comme quoi les ouvriers en bâtiment, à Londres, ont demandé que la journée de travail fût réduite de dix à neuf heures, sans diminution proportionnelle de salaire, et comme quoi les entrepreneurs, non contents de repousser cette demande, lui ont opposé une proposition ayant pour but de mettre d'avance et à jamais un terme à toute agitation concernant la darée de la journée de travail. Le nouveau système mis en avinC par les entrepreneurs consiste, je l'ai expliqué, dans
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le payement par heure substitué au payement par jour.
Là-dessus , formation de deux camps hostiles , grève des ouvriers, stagnation des travaux, et tout ce qu'une situation semblable implique de douleurs , de ruines et de menaces.
Le dénoûmeni n*est pas encore arrivé, et voici où en sont les choses.
Le S2 du mois dernier, les maçons de Londres et des environs tinrent un c meeting > dans lequel ils résolurent de soumettre la querelle, avec Tassentiment des entrepreneurs, à Tarbitrage du Conseil de l'Institut des architectes britanniques, de manière à en venir à un compromis fondé sur un examen impartial de la question débattue.
Un mémoire exprimant ce vœu fut en conséquence adressé par les ouvriers au Conseil des architectes.
Malheureusement, les entrepreneurs déclinèrent toute juridiction amiable, soit qu'ils cédassent en cela à un sentiment d'irritation, soit qu'ils comptassent, pour leur prochain triomphe, sur l'esprit de division dont ils croyaient apercevoir le germe parmi les ouvriers; et, le lendemain même, ils décidèrent, de leur côté, dans un meeting où les principaux établissements étaient représentés, qu'à partir du 1®' juillet le système de payement par heure serait adopté par tous les entrepreneurs comme règle définitive.
C'était lundi dernier qu'expirait le délai fatal; et ce jour, comme bien vous pensez, était attendu avec anxiété, nonseulement parles ouvriers que le bâtiment emploie, mais par Funiversalité des travailleurs.
Si je suis exactement informé, le nombre des établissements qui ont mis à exécution la résolution prise dans le meeting du 23 juin se réduit à vingt et un, les plus importants de tous, il est vrai.
Ce qui en esl résulté, c*est qu*à peu d'exceptions près les maçons en briques ont sur-le-chaonp abandonné leurs travaux.
En même t^mps leur comité publiai! un manifeste, où il était dit : <c Nous voici arrivés au moment critique de la lutte: il nous faut vaincre, ou nous résignera être vaincus. » Vous vous rappelez, monsieur, le fameux mot de Nelson à Trafalgar : a England expects every man toill do his dufy (f Angleterre compte que chaque homme fera son devoir). » Le comité des matons en briques ne parle pas autrement à ceux qu*il dirige : « Que chaque homme fasse son devoir, et dans quinze jours nous aurons triomphé. » Tant il est vrai que c'est d'une bataille qu'il s'agit!
Ce qui est certain, cest que sur 1,000 membres dont la société des maçons en pierre se compose à Londres, il y en a 700 qui font grève ; et parmi les maçons en briques associés, dont le nombre s'élève à 1,800, il n'y en a pas plus de 150 qui se soient soumis au système du payement par heure ; 130 travaillent sous Tempire d'un compromis; 700 font grève; le reste est employé aux anciennes conditions.
Quant aux charpentiers, dont la profession se lie à l'industrie du bâtiment, ils forment comme le corps de réserve de l'armée en campagne. Eux ont consenti, tout en protestant, à subir le système du payement par heure ; mais cela ne les empêche pas d'appuyer le mouvement de leurs camarades, en faveur desquels chacun d'eux prélève 1 shelling par semaine sur son salaire.
Telle est la situation. Comment se dénouera-t-elle?Le public attend, en se croisant les bras comme les maçons, et le gouvernement n'a garde d'intenenir.
L'autre jour, dans la Chambre des Communes, M. Ayrtoo demandait la seconde lecture d'un bill tendant à la foroia*
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tion d*uue espèce de tribuDal de conciliatioD, semblable à ce qu'on appelle en France le Conseil des prud'hommes. Rien ne paraissait plus impérieusement commandé par la circonstance. Croiriez-vous que c'est h peine si une motion aussi sage a eu les honneurs d'un débat? Le bill a été combattu par le secrétaire d'État, par le « solicitor général », et rejeté sans plus de façon, M. Hardy, un des membres, ayant déclaré d'une manière péremptoire que, pour les ouvriers, le mieux était de laisser au principe de V offre et de la demande le soin de les nourrir.
Ne vous étonnez pas trop de cette abstention de la société en présence d'un fait aussi grave, aussi tragique, et qui tient de si près au bien-être et à la sécurité de tous.
Ce qu'avec nos idées françaises nous pourrions prendre pour une indifférence aveugle s'explique d'abord par ce respect, en quelque sorte religieux, de la liberté de Tindividu, qui est le pivot de la société anglaise. C'est là le grand côté.
Mais il est au phénomène que je signale une autre explication, celle-ci purement économique, et qui ouvre carrière à de bien sérieuses objections.
En Angleterre, le travail est considéré tout simplement comme une marchandise, et soumis , à ce titre, aux mêmes lois qui régissent la vente d'un chapeau, par exemple, ou d'une paire de bottes.
Lors de la grève de Preston, l'organe le plus accrédité de l'économie politique, telle qu'on la comprend de ce côté de la Manche, donnait d'une grève la définition qui suit; elle est caractéristique :
« Une grève est en soi une transaction fort simple. Vous voyez une table chez un brocanteur, elle vous fait envie, vous en demandez le prix ; si vous le trouvez trop élevé , vous laissez là l'objet convoité, et vous sortez de la boutique.
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Supposons que vous offriez une livre de moins , et que le brocanteur refuse poliment, voilà une grève. Vous faites grève contre lui, et il fait grève contre vous.
€ En ceci, les beaux raisonnements, les tirades éloquentes^ les inveclives réciproques, n'ont vraiment rien à faire. Vous n^entreprenez pas de prouver compendieusement au brocanteur que ses exigences sont injustes ; vous n*cn appelez point h ses sentiments en faveur de votre famille, dont le confort réclame une jolie table à bon marché ; vous ne dites pas au brocanteur récalcitrant qu*il est un homme sans entrailles, et qu'il ne se fait pas faute d'avoir pour son propre usage de beaux meubles, qu'il se procure aux dépens de ses pratiques.
« Non : vous sortez, vous oubliez le brocanteur, et il vous oublie. Vous avez demandé ce qui vous convenait; c'est ee qu'il a f;ût de son côté. Vous n'êtes pas tombés d'accord. Et puis, chacun n'est-il pas le meilleur juge de ce qui le concerne? Ceci posé, en quoi, je vous prie, les rapports de l'ouvrier avec son patron difi%rent-ils de ceux du brocanteur avec ses pratiques? »
Tel est, monsieur, le point de vue généralement adopté, et si vous ajoutez à cela que, selon les idées reçues, ce qu'on est libre de faire a un on est libre de le faire à deux, à vingt, i\ mille, à vingt mille, les Anglais respectant dans le fait de s'associer une application de la liberté individuelle, vous n'aurez pas de peine à deviner la conclusion à laquelle conduisent ces prémisses. Puisque le travail est une simple marchandise, que les uns peuvent s'associer pour vendre et les autres s'associer pour aclieier, les coalitions d'ouvriers sont très-légitimes; très-légitimes aussi sont les contre-coalitions de maîtres, et, en dehors des deux parties intéressées, personne n'a rien à y voir. Voilà la théorie anglaise.
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Et la pratique y répondrait de point en point, n'étaient les âpres censures que les divers organes de Topinion publique fulminent en ces occasions : ceux-ci contre les ouvriers, ceux-là contre les patrons, chacun suivant ses prédilections particulières et sa manière d'apprécier les circonstances de la lutte.
Vous le voyez, monsieur, ceci est une inconséquence; car enfin, s'il est vrai que les rapports entre l'ouvrier et le patron ne diffèrent en aucune sorte de ceux qui existent entre le vendeur et racheleur, pourquoi ceux qui sont étrangers «IX deux parties, ou se regardent comme tels, interviendraient-ils dans la querelle, même par voie de critique, de conseil ou d'invective? Est-ce que les organes de Topinion publique s'arrogent jamais le droit de chapitrer ou de dénoncer le brocanteur comme demandant trop, ou sa pratique comme n'offrant pas assez ?
La logique exigerait donc que le public abdiquât jusqu'à son rdie de juge du camp devant un de ces débats qui transforment les deux grandes agences de la production en deux années ennemies, devant un de ces débats terribles dont les résultats sont d'affamer, comme dans la grève de Preston, dix-sept raille pères de famille, et leurs femmes et leurs enfants; de pousser les entrepreneurs à la banqueroute; d'appauvrir les pauvres, et, chose bien autrement funeste, de semer dans les cœurs ces haines collectives d'où sortent, à un jour donné, les guerres sociales ou les guerres serviles ! Oui, la logique exigerait que le public, par ses organes, ne se mêlât pas plus de cette a/faire qu'il ne se mêle de l'achat d'un babit ou de la vente d'une paire de bottes !
Ai-je besoin de vous signaler, monsieur, le vice et les dangers d'une semblable doctrine (
L'ouvrier vend son travail, soit ; mais cette vente n'a-
t-elle donc rien qui la distingue de celle d'une table ou d*uo joujou? Que vend l'ouvrier en vendant son travail, sinon tout son temps, Tensemble de ses facultés, sa personne, sa vie? Est-ce un objet inerte que ce travailleur qui a uneilme? Est-ce un marché ordinaire que celui d*oii peut sortir, s^il ne se conclut pas, un arrêt de mort?
Et sous combien d'autres rapports ce marché dififère de ceux auxquels on Tassimile d*une façon si étrange!
Entre Thomme qui met une table en vente et Thomme q^t veut Tacheter, il n'existe aucun lien résultant d'une asso* dation de ressources et d'eflforts : s'ils ne s'accordent pas, il n'y a pas de raison pour que l'un on l'autre se juge lésé ; l'un attendra patiemment qu'un nouvel acheteur se présente, et l'autre, sans se plaindre, cherchera un autre vendeur, ou se passera pour le moment de l'objet désiré. Dans les rapports de Tentrepreneur et de l'ouvrier, au contraire, il entre un élément de permanence et d'association qui leur imprime un caractère tout à fait distinctif . Ils sont unis pour produire, et c'est cette circonstance qui rend quelquefois leur position si animée, et fait dégénérer leurs rapports en antagonisme, lorsqu'il s'agit de déterminer quelle part doit revenir, dans les résultats de l'œuvre produite, au capital sous forme de profits, au travail sous forme de salaire.
Et, malheureusement, on ne saurait attendre ici des deux contractants qu'ils jugent d'après les mêmes règles la ques* tion qui les divise. Il est naturel, en effet, que l'entrepreneur, comme tel, ne voie dans le travail manuel qu'un moyen d'accomplir, avec l'aide de l'homme, ce qu'il ne peut ac-* complir avec l'aide des animaux ou des machines. Mais il est bien plus naturel encore que, dans le travail manuel, l'ouvrier voie l'application des forces et des facultés d'un être qui