‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 28 sur 169 · LES CRIMES INDUSTRIELS · texte numérisé non relu

LES CRIMES INDUSTRIELS

A^r se conformeront au génie de leur siècle ; ils feront une affaire. Mallieureusement, ce n'est pas une petite affaire que celle-ci : il y faudra des avances considérables, une suite de combinaisons profondes, une dépense de génie peu commune , et plusieurs mois de préparatifs , d'observations, de voyages, de marches et de contre-marches. Les lingots d*or sont transportés dans des coffres de fer : comment approcher de ces coffres, non pour les emporter, ce serait impossible, mais pour les ouvrir ? Il y a des clefs : cx)mment savoir h qui elles 5ont confiées, où on les place et le moyen de les avoir juste le temps nécessaire pour en prendre rapidement Tempreinte sur de la cire ? A supposer qu'on obtienne ce premier succès, comment fabriquer les clefs d'après l'empreinte, sans trahir ce dangereux secret, et de telle sorte que les defs fabriquées ouvrent à coup sûr les portes du jardin des Hespérides? Ce problème résolu, à qui demander par quel convoi aura lieu le transport d*une masse d'or qui vaille la peine d'être volée ? Ce renseignement obtenu , par quel procédé s'introduire dans le compartiment où les coffres sont déposés, en échappant à tous les regards? Les coffres vidés, où mettre l'or qu'on en aura retiré , et en vertu de quel infaillible calcul le remplacer par un poids équivalent, de manière à déjouer, au moment de l'arrivée du train, la scabreuse mesure du pesage? Comment enfin sortir du compartiment, théâtre invisible de ces prodiges, sans avoir attiré la moindre attention, encouru le moindre soupçon , et s'en aller tranquillement, chargé de ces lourdes dépouilles opimes? Eh bien, voilà ce qui a été entrepris et l'on ne peut plus heureusement accompli. C'est tout un roman, qui, pendant près d'une année, s'est développé avec les péripéties voulues par l'art. La toison d'or enlevée était de 12,000 liv. st. L'expédition des Argonautes ne fut pas, j'en suis bien sûr, récom-

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pensée aussi richement. Et notez bien que les auteurs de cet étonnant fait d'industrie n'auraient jamais été découverts, si Agar, emprisonné pour quelque autre exploit, n'eût commis à la garde de Pierce sa part du butin et sa maîtresse, et si Pierce, en abusant de la confiance de son associé, n'eût amené des révélations vengeresses. Les deux spéculateurs, parvenant à gagner l'employé du chemin de fer qui pouvait leur faciliter l'acquisition momentanée des clefs, et celui qui pouvait les introduire dans le compartiment habité par les coffres; puis allant s'établir des semaines àFolkestone, y épiant l'arrivée de chaque train, s'initiant aux habitudes d^ chaque employé, réussissant à savoir dans quel bureau et dans quelle armoire de ce bureau reposaient les clefs denrées, réussissant h les saisir, à les imiter; changeant de demeure, se déguisant, cachant des cheveux blonds sous des perruques noires; faisant voyager du billon à eux, pour àe mettre au fait ; bref, remportant cette mémorable victoire f ... Tel est le spectacle que donnait, il y a quatre mois h peine» un procès que ce pays n'oubliera pas de si vite !

Et vers le même temps, à beaucoup moins de frais, san$ se déranger, un gentleman du nom de Léopold Redpath volait h la Compagnie du grand chemin du Nord, par une méthode à lui d'opérer les transferts, une somme de 40,000 livres st., produit de plusieurs années de travail et d'une suite non interrompue de fraudes qu'il ne prenait pas la peine de varier. Il va sans dire que, quoique simple employé d'un chemin de fer, M. Redpath fréquentait et recevait le beau monde, vivait en grand seigneur, admettait à l'honneur de son amitié des personnages de marque, et, attachant des prix fabuleux h des objets de fantaisie , achetait des Pradier qui avaient paru coûter trop cher a de puissantes majestés.

Voilà, monsieur, où va le siècle, depuis qu'il est convenu

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que les aspirations généreuses, les nobles sentiments, la satisfaction du devoir accompli , la poursuite d'un grand but intellectuel ou moral, sont la chimère des esprits faibles; depuis que t gagner de l'argent d est devenu la préoccupation suprême de la vie; depuis que l'invention de la vapeur, rétablissement des chemins de fer, Tapplicatioii du télé* graphe, les développements du génie industriel, Tintelligence du capital — toutes choses admirables en soi -^ n'ont plus servi qu'aux dévorantes conquêtes de la cupidité et au triomphe d'un orgueil qui a son siège dans le ventre, au lieu de l'avoir dans la tête et dans le cœur !

Je sais bien qu'à toutes les époques il y a eu des vilenies et des crimes; mais ce qu'on n'avait pas encore vu-, c'était des voleurs de la plus basse espèce figurant , comme un de ceox que je viens de dire, au plus haut de l'^chielle sociale, el d*autres, comme Paul et Straham, comme Pierce et Agar, ayant leur raison de commerce, agissant à l'aide de capitaux considérables, appliquant à une œuvre de spoliation la division du travail et les purs principes de Téconomie politique, et soumettant aux règles d'une arithmétique irréprochable, en ce qui les concerne, la distribution de leurs dégradants profits. Eh quoi ! ce serait donc à revêtir le mal d'une nouvelle armure qu'auraient abouti les merveilleuses découvertes do génie moderne et les progrès faits dans la science d'être heureux ! Ah I monsieur, c'est là une de ces monstruosités contre lesquelles, toutes les fois que l'occasion s'en présente, lésâmes saines doivent s'élever. Il en est temps, il en est temps ! Car vous pensez bien que des faits tels que ceux qui précèdent sont, lorsqu'ils se succèdent si rapidement, les sjnoDptômes d'une situation cadavéreuse. Ce n'est pas h ce qo'ik sont qu'il faut regarder seulement, c'est à ce qu'ils indiquent. La liberté de la presse en Angleterre fait con-

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naitre beaucoup de choses : fait-elle tout connaître? Que d^abimes cachés , mais entrevus!

juillet.

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Il y a quelques années, le bruit courut que lord Brougham était mort. Aussitôt ce fut un déluge de commentaires sur ce que Harry Brougham avait été et sur ce qu il avait fait. Vives furent les attaques. On a si bon marché d*un mort ! Mais voilà qu*un beau matin lord Brougham se trouva être en vie et assez bien portant pour enterrer Tun après l'autre tous ceux qui lui avaient fait d'aussi belles oraisons funèbres, — très-semblable eu cela au polichinelle du spectacle des marionnettes, qui, après avoir été assommé sur place, se relève tout à coup plus frais, plus ingambe et plus batailleur que jamais. On soupçonna que le faux bruit de sa mort n'avait été répandu que pour escompter les jugements de la postérité.

Eu serait-il de même, par hasard, de la nouvelle qui nous montre lord John Russell sur le point d'être élevé à la pairie! Je crains que non. Bien que, chez lord John, la flamme de l'esprit brûle encore sous- les cendres, on ne peut nier que la fatigue du corps et le poids de l'âge n'aient apparu en lui, depuis quelque temps, d'une manière frappante. Quand il

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