‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 29 sur 169 · LORD JOHN RUSSELL · texte numérisé non relu

LORD JOHN RUSSELL

parlait à la Chambre des Communes, son aspect, dans ces dernières années, présentait quelque chose de si languissant! Son élocution était si hachée, sa voix si faible! Ses discours étaient le désespoir des faiseurs de comptes rendus, et le : c Plus haut ! plus haut ! — Speak up ! p semblait avoir été inventé pour lui. Quelle différence lorsque, après lui, lordPalmerston, son grand rival, se levait! Et comme l'air robuste du premier ministre, sa vigoureuse organisation et l'éloquence, toujours jeune, de sa verte vieillesse mettaient vivement en relief Ténervement physique du pauvre lord John, réduit h émettre des sons qu'on n'entendait guère plus que le silence!

Si, comme on l'assure, il s'est décidé i\ quitter la Chambre des Communes parce que le bill de réforuKî qu'il y personnifiait en quelque sorte a été écarté par le cabinet, rien as* sûrement n'est plus honorable que sa retraite.

C'est là un fait auquel les Anglais attachent une importance politique, quelque peu exagérée selon moi, mais qui témoigne de la haute position que lord John Russell a su conquérir dans ce pays.

Comment oublier, en effet, qu'il combattit le combat de la liberté, à une époque où le libéralisme était fort mal eu cour; et qu'il se posa comme réformateur dans un temps où l'on croyait voir se dresser derrière toute réforme le spectre de la révolution; et qu'il plaida courageusement la cause de la liberté religieuse, alors que, contre dissidents et catholiques, l'opinion publique était si forte, qu'essayer de nager contre le courant, c'était s'exposer à être englouti? Que de batailles livrées par lui au génie de la routine, depuis son entrée au Parlement comme représentant du bourg whig de Tavistock? Son opposition aux lords Liverpool et Castlereagh, son empressement à adopter le principe de la réforme parle-

114 LETTRES SUR l\nGLËT£RRR (1861)

roentaire et son invincible ardeur à le soutenir : voilà de nol)Ies souvenirs dans la vie d'un homme politique, et qui doivent lui faire un bon oreiller quand vient, pour lui, le moment de s*endoriiiir à jamais.

Et nul, certes, n*eul à gagner plus laborieusement ses chevrons que lord John Russell ; car ce fui seulement en 1830, sous lord Grey, après dLx-septans de service parlementaires, qu il fut admis, en qualité de payeur des forces^ dans les régions du pouvoir. Les amis du progrès garderont toujours la mémoire de l'appui qu'il prêta à Tadministration de lord Grey. Ce fut lui qui, avec lord Durham, sir James Graliam et lord Dimcannon, introduisit dans les débats de la Chambre des Communes lebill de reforme; ce fut lui qui en démontra la nécessité, lui qui en prépara le triomphe. Quelles journées orageuses que celles d'alors! Le vent des passions soufflait de partout. Qui ne sait qu'il fallut dissoudre le Parlement, et que le bill, adopté par la nouvelle Chambre des Communes, fut rejeté par la Chambre des Lords? Dans cette lutte, nul ne vil lord John fléchir ou hésiter. Il fut intrépide, parce qu'il était sincère; et la popularité, qui fut en ce temps-là sa récompense, ne l'a jamais entièrement abandonné depuis.

Où il parut hésiter, ce fut dans la célèbre, j'allais dire la tragique question des céréales. Pendant quelque temps il sembla reculer devant le rappel de la loi; et l'établissement d'un droit fixe trouva en lui un avocat. Hais, en 1845, la lumière se fit dans son cœur au moins autant que dans son esprit — il s'agissait du pain du peuple, — et, noble déserteur d'une cause par lui reconnue mauvaise, il passa dans le camp du rappel avec armes et bagages.

En 1841, au plus fort de l'agitation populaire prodnitc par la question des céréales, il avait été élu < membre poor

LOBA lOtiS RUSSEiiL 115

la cilé de Londres » , qu*il n a cessé, depais lors, de représenterdans h Cli^inibre des Communes. Nomnié premier ministre, lorsque ces iiautes fondions devinrenl; vacantes par la chiUe de sir Robert Peel, il eut sous lui lord PalmerstOD, qui occupa dans ce cabinet le poste de winistne des allalres étrangères; et je n'ai pas besoin de rappeler que si ce dernier dut se retirer, ce fut à cause de l'approbation qu'il donna au coup d'État de décembre, approbation que lord John Russell ne partageait pas.

Il était président du conseil lorsqu'en 1854 il présenta uo nouveau bill de réforme, que la guerre de Crimée fit écarter. Mais sou nom se trouvait si indissolublement lié au principe de la réforme parlementaire, que, Tannée dernière eocore, il s'engageait à cel égard, par un acte public, envers son parti et envers Topinion.

En somme, de toutes les grandes mesures qui, dans les trente dernières années, ont marqué en Angleterre les étapes dn progrès, il n'en est pas une à laquelle il n'ait plus ou moins concouru.

Maintenant quels peavent être,, et pour lui et pour son pays, les résultats de son élévation ix la pairie ? On dit qu'il restera ministre des affaires étrangères, et, sous ce rapport da moins, ceux qui ont confiance en lui n'auront rien à re- {[netter. Aussi longtemps qu'il sera chargé de parler à l'Europe au nom de l'Angleterre, on peut regarder comme certain que la voix de la liberté ne sera pas sans éveiller dans le iBonde de puissants échos. Mais que deviendra, dans la Chambre des Communes, lui absent, cette question de la réforme parlementaire qu'on s'était accoutumé h attendre de son initiative, et à Laquelle nul mieux que lui ne paraissait capable de donner une solution à la fois satisfaisante et pratique? Que s'il est donné à un autre de tenir élevé le drapeau

116 LETTRKS SUR L* ANGLETERRE (I86I)

qu*on s^était plu jusqu'ici à voir flotter entre ses mains, sa gloire souffrira : comment en douter? Car* il aura laissé sa tâche inachevée; il n'aura pas rempli jusqu'au bout les engagements de sa vie entière, surtout si, en allant s'enterrer dans la Chambre des Lords, il continue à faire partie d*un ministère qui a mis obstacle à l'accomplissement de ses pensées les plus chères et au sein duquel son rôle désormais serait celui d'un homme battu et content. Voilh ce dont ses amis se préoccupent, et ce qui leur fait trouver peu enviables pour lui l'honneur de siéger sur les bancs de la Chambre haute, et la décoration en expectative de la Jarretière.

D'un autre côté, en sortant de cette Chambre des Communes qu'il dirigeait avec tant d'expérience et d'autorité, lord John s'efface, et pour toujours, devant lord Palmerston, comme aspirant à la place de premier ministre. Lord Wellington avait bien raison, quand il disait que le poste de premier ministre ne saurait être rempli que par un membre de la Chambre des Communes. C'est là effectivement la règle, et les exceptions qu'on peut citer l'ébranlent moins qu'elles ne la confirment. Lord Melbourne, lord Aberdeen, lord Derby, ont sans doute joui tour à tour des privilèges du < premiership )»; mais, au tond, ils ont tous été des ministres honoraires plutôt que des ministres effectifs; ils ont orné plutôt que soutenu l'édifice. L'élévation de lord John Kussell à la pairie met donc définitivement un terme à sa longue rivalité avec lord Palmerston, qu'elle laisse maître de la Chambre des Communes, ou, en d'autres termes, du champ de bataille.

Est-ce un bien? Est-ce un mal?

Pour moi, j'avoue que c'est du côté de lord John Russell qu'ont toujours penché mes sympathies. Lord Palmerston est un brillant esprit, doué de toutes les qualités qui en-

LORD JOHN nUSSELL 117

traînent et séduisent; mais ceux qui le connaissent savent jusqu*à quel point sa réputation de libéralisme en Europe est usurpée. Qu'il soit tory dans Tâme, tory jusqu'à la moelle àeÀ os, cela doit naturellement paraître extraordinaire à ceux qui, le contemplant de loin, l'aperçoivent à -la tête d'un ministère libéral. Rien de plus vrai pourtant. Au dehors, lord Palmerston n'a jamais servi la cause du constitutionalisme pour le constitutionalisme lui-même, mais à un point de vue absolument et étroitement anglais.

L'Europe s'y est trompée, et l'on a été bien près de le regarder comme un brouillon, lui, un conservatiste pur sang. Au dedans, on aurait bien de la peine à citer une réforme que lord Palmerston ait voulue. Mais, je le répète, il est Au- ^is, Anglais avant tout. Anglais... avant d'être homme, avant d'être juste. Aussi a-l-il été et restera-t-il populaire quand même dans ce pays. Quelle victoire que la sienne, lors des premiers démêlés de l'Angleterre avec la Chine! C'était au nom du droit, de l'humanité, de la justice, que des hommes tels que HH. Gladstone, Bright, Cobden, Milner Gibson, avaient eu l'imprudence de l'attaquer, lui qui, dans cette occasion, parlait au nom de l'intérêt de l'Angleterre. Qii*arriva-t-il? Que la Chambre des Communes lui ayant par mégarde donné tort, il déclara le Parlement dissous et en appela au pays,. qui se hâta de lui donner raison. Tous ses adversaires, comme je vous l'ai déjà raconté, demeurèrent sur le carreau. Jamais, dans l'arène électorale, il D'y eut «exécution plus meurtrière et plus complète. La ville de Manchester elle-même conspua et foula aux pieds tous ses dieux.

Lord John Russell, lui, n'.i pas — qu'il en remercie le ciel — à se féliciter de semblables succès. 11 n'a certes ni la souplesse, ni l'éclat, ni la grâce de lord Palmerston; mais

118 LETTRES SUR L*A!IGL£TERIIE (I86I)

il a des prioeipes; sa réputation, quelle qu'elle soit, est bieir ceHe qu'il mérite; sa popularité ne s'est jamais trompée d'adresse, et il n'a jamais rusé arec la gloire.

Non que la critique ait à mettre bas les armes devant lai. S'il a servi le progrès, il Ta servi, il faut le dire, sans y croire assez. Il s'est dit : c Beaucoup pour le peuple ; » mais le fond de sa pensée est, j'en ai peur : c Rien par le peuple. » Il s'est montré, en toutes choses, aussi effrayé d'avoir ii finir qu'ardent h commencer; d'où ce surnom de c Findily Jack », qu'avait trouvé pour lui la joviale sagacité de John Bull.

En réalité, il n'a été qu'un whig, c'est-à-dire qu'un Kbëral doublé d'un aristocrate ; mais cela, du moins, il Ta été honnêtement et sincèrement. Aujourd'hui que cette vieîBe distinction entre les whigs et les tories a feti place à une distinction phis large, plus compréhensive^ celle qui sépare les consenafistes et Tes libéraux, lord John Russell n'en a qu'une physionomie phis accentuée. En hii disparaîtra le dernier des whigs.

2ftji:iiiPf.

Il se passe en Angleterre une chose qui, en France, pandlraft fort extraordinaire, et qni paraît ici toute simple, tant ces deux grands pays diffèrent. Mais dans la quesrioi»

L OPINION PUBLIQUE COMME TRIBUiNAL DE CASSATION 119

qui ODe sugp^ère cette remarque, eu faveur de laquelle des deux DatîoDS plaide le contraste? Vous allez en juger.

Je vous ai raconté, il vous en souvient peut-être, qu*un jour, à Londres, dans Northumberland street, Strand, on arrêta un offider, nommé Murray, qui venait de sauter par la fenêtre, et qui était blessé à la nuque d'un coup de pislokl. La police ayant pénétré dans la chambre d'où cet homme s'était échappé, elle y trouva un autre homme étendu, près-* que sans vie, sur le carreau, et mutilé, meurtri, défiguré à faire peur, h faire horreur. Une lutte épouvantable avait évidemment eu lieu ; tout l'attestait : le sang qui saturait le tapb, soiBllail les murs, tachait les portes ; l'affreuse confusioB qui régnait dans l'appartement; les meubles renversés; des morceaux de pincettes brisées parmi des débris de bouteitles; des pistolets déchargés, sur la table; d'autres par terre ; un revolver. . . Le démon du meartre avait passé par là.

Il y avait deux victimes : laquelle des deux était un assa»ài ? Rien de plus mystérieux que les traces de cette tragédie; rien de plus obscur que ses indices. La porte de Tappartement avait été trouvée fermée, et bien fermée. Des deux pièces qui la composaient^ l'une était remplie d'objets divers et curieux, enterrés dans la poussière, et de papiers épars dans le sang. On voyait tout autour du foyer plusieurs enpreintes de balles, comnte si quelqu'un se fût depuis longtemps exercé au tir à huis clos; et c'était effectivement le cas, les voisins déclarant qu'ils avaient coutume d'entendre des coups de pistolet tirés dans cet étrange lieu, qui ressenUait à la fois et à une caverne d'usurier et à un repaire d'assassin.

Que s'était-il passé entre T officier Murray et l'escompteur Roberts qui eût pu les amener à se livrer un combat de bétes buves ? Le second, déjà sous la main de la mort, pouvait à

120 LETTRES SCR L*A\GLETERRE (I86I)

peine parler. Le premier, blessé moins grièvement, le pouvait; mais que disait-il? Que ce Roberts l'avait accosté dans la rue sous le nom de Gray, lui avait parlé d*un emprunt, Tavait engagé à le suivre dans sa maison, ce que, lui Murray, avait fait aussitôt, quoiqu'il ne connût ni de nom ni de vue Tauteur d*une proposition aussi extraordinaire, et qu'une fois dans Tantre de l'étranger, il avait dû le tuer à coups de pincettes, pour n'être pas tué lui-même à coups de pistolet. D'une tentative de vol, pas un mut ; et tout ceci avait eu lieu en plein jour, dans un quartier fréquenté ! Quel roman fut jamais h ce point invraisemblable? « Vous ne connaissez aucunement celui que vous dénoncez comme votre menttrier? » a-t-on demandé à Tofticier: à quoi il a répondu: « Non. » — € Et savez- vous pourquoi il a voulu vous tuer? — Pas davantage. » Quant à l'escompteur, on lui a posé quelques questions auxquelles il n'a presque rien répondu : il était mourant; et on ne Tinterrogera plus : il est mort.

Cependant, parmi les papiers saisis sur le diamp de bataille, un agent de police se trouvait avoir ramassé une feuille de papier brouillard, qui, présentée au jour, laissait voir ces mots: € M"Murray, Elm-Lodge, Tollenliam. » Ce chiffon de papier a été, dans l'enquête du coroner, la pièce révélatrice. Mistress Murray, appelée devant le jury, a dû faire sa déposition, et les faits que cette déposition constate sont ceux-ci ;

Mistress Murray s'appelle en réalité miss Moody. Maîtresse du major, elle vivait avec lui à l'adresse susindiquée. Quoicjue le major en usât généreusement avec elle, elle eut un beau jour grand besoin d'argent ; et, comme elle craignait d'abuser de la libéralité de son amant, elle imagina d'avoir recours à l'escompteur Roberts, dont on lui avait parlé. Ce dernier lui prêta ce qu'elle voulut, devint amoureux d'elle, le lui dit, et des relations d'une intimité dangereuse s'établirent

l'opinion publique comme tribunal de cassation 121

entre eux... Relations d'amour? Elle le nie; mais ce qu'elle 06 nie pas^ c'est une correspondance qu'on a produite, et dont voici quelques passages :

< Comment vous exprimer ma reconnaissance pour le plaisir que m'a fait votre lettre? Je pourrais remplir de mon amour pour vous plusieurs feuilles de papier; mais un je ne sais quoi semble en ce moment arrêter mes pensées. Tout ce que je désire, c'est d'aller reposer ma têie sur votre épaule et pleurer de joie (non sans quelque mélange de tristesse) au souvenir de tant de jours heureux que nous avons passés ensemble. »

Dans une autre lettre, écrite d'un style ému, elle remercie avec effusion l'escompteur de lui avoir envoyé, pour son enfant, les plus charmants cadeaux, et elle termine en disant : € Puissiez-vous vivre heureux, et compter autant d'années que nous avons passé de jours ensemble ! ]>

Interrogée sur la portée de ces effusions, elle a expliqué qu'elle n'éprouvait aucun des sentiments exprimés dans ces leUres; qu'elles n'étaient de sa part qu'une ruse pour échapper aux suites redoutées d'une protection lyrannique; qu'elle aimait Murray, qu'elle détestait Roberts; mais qu'elle se royait contrainte de ménager ce dernier, maître d'un secret qu'elle voulait à tout prix dérober à la connaissance de lautre.

L'amour, la jalousie, le désir effréné de se débarrasser d'un rival, voilà donc ce qui donnerait la clef du mystère qui a tant piqué la curiosité publique, surtout s'il est vrai, comme miss Moody l'a déclaré, que l'escompteur, qui n'était point connu de l'ofGcier, le connaissait, le savait l'amant de celle qu'il aimait, et épiait leurs promenades, leurs démarches, leurs mouvements, avec une sorte de vigilance farouche.

in LETTBES SLR l'aXCLETERRE (|861)

Aussi est-ce à cette courlusion que le janr est arriré, et UD verdict d'homicide justifiable a été rendu en faveur di major Murra}% à la grande satisfaction des assistants, qne Taltitude et la déposition de sa maîtresse avaient, parait-41, vivement touchés.

Maintenant., si ce procès avait eu lieu en France, je n* ai pas besoin de vous dire que la presse se serait abstenue de tout commentaire. Res judicaia pro verilaie habetur. Id, rien de semblable. C'est à qui jugera la chose jug^. Je jelle les yeux sur certains journaux; et, quoique Roberts soîl mort sans qu'on ait pu l'entendre ou le défendre, quoique sai femme et son fils soient là, je lis dans ces journaux une dénonciation véhémente de la scélératesse du défunt; c'était l'âme d'un usurier dans le corps d'une béte fauve h visage d'homme, c'était un monstre.

Et pendant ce temps, voilà que d'autres journaux, prenant à partie le jury, Taccusent d'inintelligence, lui reprochent sa précipitation, le raillent, le bafouent, le condanuient et traînent devant leur tribunal, à eux, le major acquitté. Qie de questions après coupi Que de commentaires... j'albis dire posthumes; mais, par bonheur pour lui, Murray est vivant I Pourquoi, se trouvant en face d'un assassin, n*a-t*i) pas une seule fois crié au secours? Était-ce la voix qui M manquait, à lui qui, avec une balle dans la nuque, a su fake de ses bras un usage si meurtrier ? Et lorsque son ennemi n'a plus guère été qu'un cadavre, pourquoi s'est-il élancé dans la cour au risque de se tuer, au lieu d'ouvrir la fenêtre s'il ne pouvait sortir par la porte, et de crier au meurtre ï Au moins n'aurait-il pas dû s'enfuir de l'air d'un malfaiteur qui craint d'être arrêté, en sautant par-dessus un mur! Et la déposition de sa maîtresse, est-elle donc de nature à être tenue pour article de foi? Qu on sympathise avec elle, soit;

LOPIMOK HJILIQUE COMME TRIBUNAL DE CASSATION 12S

à condition pourtant qu'on ne croira pas sans réserre h tout oe que dit une femme qui, de son propre aveu, trompait à la ittft et son amant et le rival de son amant : le premier, en lui Cillant ce qu'il aurait di connaître; le second, en lui écrivant de» lettres pleines d'une tendresse jouée et que le cœur

Je n'en finirais pas, s il me fallait vous dire de combien de manières la presse a recommencé ici un procès auquel, en France, le verdict du jury aurait mis fin. Il n'est pas jusqu'à la précision des réponses de Murray qui, au dire dai quelques-uns, n'ouvre carrière aux soupçons, et ils ne seraient pas loin de le condamner sur ce grave motif, qu'il a méthodiquement emporté son parapluie, en sautant par la fenêtre, — ce qui, du reste, est un trait de mœurs d'une physionomie tout anglaise.

Vous le voyez, monsieur, les Anglais n'entendent pas comoie nous, il s'en faut, le respect de la chose jugée. Estce à dire qu'ils la respectent moins que nous? Non certes ; ■aïs l'hommage qu'ils lui rendent est celui d'un peuple intelligent et libre, qui ne place rien, absolument rien an-dessus de la souveraineté de la raison. Sachant les juges et les jurés faillibles, l'Angleterre leur refuse les privilèges de l'infailli- Uilé, que supposent si volontiers dans leurs maîtres les lations qui veident être menées avec des lisières. Sachaut jasqu'à quel point la justice hunoaine est sujette i erreur, les Anglais estiment indigne d'eux d'en faire un mystère.

J'ai lu quelque part, dans les voyages de Bourgoiog, si j'ai bonne mémoire, l'anecdote que voici :

il y avait à Sévilie, du temps de Pierre III, un chanoine qtti,en fait d'habillement et de chaussure, était impossible à contenter, et qui, de plus, était fort irascible. Un jour, des souliers qu'il ne trouvait pas] à son goût lui ayant été pré-

sentes, il s'emporta contre le cordonnier jusqu'à lui donner un coup qui le tua. Le chapitre de Séville, pour toute punition, flt défense au meurtrier de paraître dans le chœur pendant un an. A quelque temps de là, le fils de la victime ayant rencontré le chanoine, le frappa d'un coup de poignard ; sur quoi le tribunal ecclésiastique ne manqua pas de condamner ce fils, qui avait voulu venger son père, à être écartelé. Pierre III, informé de cette décision, cassa tout simplement la sentence du clergé, et faisant appeler l'homme devant §lui, il lui demanda quelle était sa profession, c — Je suis cordonnier comme mon père, » répondit le malheureux. — « Eh &t>n, dit le roi, je vous condamne à ne pas faire de souliers pendant un an. »

Les Anglais, tout en laissant à la couronne ce sublime privilège : le droit de grâce, se sont réservés d'en éclairer et d'en diriger l'exercice par la voie de la presse. Je n'hésite pas à dire que c'est là un des grands aspects de leur caractère national et de leur histoire. Leur tribunal de cassation» à eux, c'est l'opinion publique parlant à voix haute. Toute âme virile les en félicitera.

Il faut l'avouer cependant : lorsque c'est contre un acquittement que s'élèvent les protestations, ce droit absolu de contrôle a quelque chose de singulièrement dur, et même d'inhumain, car on conçoit qu'il n'y ait pas un grand péril pour la société à laisser échapper un coupable, tandis qu*à frapper un innocent le péril est immense, parce qu'il n'est pas un honnête homme dont un pareil coup n'ébranle la sécurité. 11 serait donc désirable que le droit de contrôle public, à l'égard de la chose jugée, fût maintenu seulement dans les cas de condamnation. Mais l'abus même que Ton fait de ce droit dans un pays où d'ailleurs les gaianties assurées à l'accusé sont si nombreuses, si prévoyantes et si in-

Page 1