‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 38 sur 169 · UNE CATASTROPHE EXCÈS DE DÉCENTRALISATION IT^J · texte numérisé non relu

UNE CATASTROPHE EXCÈS DE DÉCENTRALISATION IT^J

L'homme des signaux, trompé par la réponse rassurante qu'il vient de recevoir, fait signe qu'on peut passer, et le troisième convoi, se précipitant 5 son tour dans le tunnel, Ta s'y heurter, au milieu des ténèbres, contre le second qui reculait.

Ce qui s'en est suivi, vous le devinez ! La locomotive du troisième convoi, enfonçant le dernier wagon du convoi qui précède, le fait voler en éclats. Et ce wagon se composait de quatre compartiments, dont chacun renfermait dix voyageurs ! Des cris déchirants s'élèvent de toutes parts du sein de la nuit environnante, cris de la vie qui se débat contre la mort, et cris plus terribles encore que pousse, non la chair, mais le cœur : c 0 mon pèrel 6 ma mère! ô mon enfant ! > Et si de nouveaux convois venaient à passer sous cette Voûte sombre et maudite, achevant de tout broyer? Voilh ce que les survivants eurent à se demander, dans l'agonie d'une inexprimable terreur, pendant quelques minutes, pendant plusieurs siècles. Quand le télégraphe eut fait parvenir à Brigh ton la sinistre nouvelle, et qu'avec les secours furent venus les flambeaux, ce fut un spectacle terrible, épouvantable, une scène del'enfer. Les uns avaient la tête broyée; les autres, les bras ou les jambes détachés du corps ; d'autres étaient brûlés jusqu'aux os par l'eau bouillante de la chaudière renversée ; beaucoup gisaient ensevelis sous les débris des wagons mis en pièces. Parmi tant de victimes qui poussaient des gémi.<sements lamentables, vingt-deux gardaient le silence; ceuxlà étaient morts.

Voilà, monsieur, ce qui se passait le 25 août; et, par une fatalité inconcevable, Inndi dernier, à une semaine d'inter- Talle, quand les âmes saignaient encore de ce coup inattendu, une seconde catastrophe, plus effroyable que la première, venait consterner le public. Cette fois, c'est sur la ligne qui

17t LCmES SIR l'aSCLETCBBC (iMl)

meut de Lbndrvs aux magmitiqoes jardins de Kew, eu passant par les quartiers de c Cambden-Town et KeDtisli-Towi 9, qu*a eu lieu b reucoulre homicide. S'il existait hb Dioi du mal, comme le supposaîeiït les manicbéeDs, ce serait à croirt' vraiment que ce nouveau désastre est, de sa pari, Teffet de quelque sanglante ironie. L'excursion qui s*est fer* Bâinée d*une manière si lugubre avait été, en effet, imaginée dan» le butde grossir un fonds dei^tiné à secourir ceux des employés du chemin de fer du Nord de Londres qui pourraient avoir à souffrir des accidents de chemin de fer! Cda ne ressemble-t-il pas ii une cruelle raillerie du sort ?

Donc, lundi dernier, les visiteurs de kew, après une journée joyeuse, revenaient en ville psirïeur train de plaisir^ lorsque, non loin de la station de c Kenlish-Town », entre sept et huit heures du soir, ce train se heurta contre dixneuf wagons chargés de sable, au moment même où il passait de la voie du retour sur celle du départ. La ren* contre ayant eu lieu sur un pw* au-dessous duquel court un chemin qui mène de k.i. .^j de « Carlton » à celle de c Kentish-Town *, la locomotivd pulvérisa Tobstacle, s*élança iiors des rails, avec une sorte de mugissement qu*on entendit il une distance d*un demi-mille, et, sautant par dessus le pont, roula le long du talus dans les champs, suivie, dans sa chute, de quatre wagons, dont les uns allèrent s'aplatir sur le sol, tandis que les autres restaient comme suspendus audessus des premiers.

Le choc avait été formidable, et là, comme sur le chemÎB de fer de Urighlon, ce fut une scène d'horreur. Je vous en épargne les détails : ils ne se peignent que trop fidèlement à rimagination. Qu'il me suFfise de vpus dire que, si le nombre des morts a été un peu moindre que dans la première catastrophe, le nombre des blessés paraît avoir été encore plus

UNE CATJhSTROPHB, EXCÈS DE OÉCERTaALlSATION Vt^

considérable. Dans le seul hôpilal de t Uoivcrsîty Collège », on a porté trente-cinq victimes, dont sept cadavres.

Depuis longtemps, à ce qu on assure, le désastre était prévu, parce que, sur la ligne qui en a été le théâtre, les travaux de transport des matériaux étaient poursuivis journellement sans ^rd au nomt>re, quel qu*il fût, des convois de passagers. Le soir même de la catastrophe, beaucoup de persttBnes qui se promenaient dans lesclàaiiipa circonvoisins, avaient jugé la rencontre inévitable, peu dinstants avant qu'elle causai tant de funérailles.

• Jugez maintenant de Témotion publique! eUe est indicible. Les enquêtes ont commencé ; mais, eussent-elles pour résultat de fournir une analyse exacte des causes qui, à si peu de jours d*intervalle, ont amené deux calamités de ce genre, cela ne guérirait pas les blessés, ne ressusciterait pas les morts et ne sécherait pas les larmes des mères.

Ce qui est certain, c'est qu'en Angleterre les accidents de diemin de fer se multiplient à faire frémir. Et pourquoi? Est-ce parce que le personnel des employés inférieurs, étant payé insufGsamment, est mal composé? Est-ce parce que la loi, en ce qui concerne les homicides par négligence, n'est pas assez sévère ou assez sévèrement exécutée ?^ Il esta re- Barquer que la concurrence effrénée des compagnies, anînées par l'ardeur du gain et Timpatience de vaincre, a été s^alée comme une des causes principales, que dis* je? fNnuie la cause de ces désastres répétés, par les deux orgales les plus accrédités de la doctrine du laisser faire : le rtmes et la Saturday-Revieto. Cette dernière feuille se pbiflt, non sans véhémence, de ce qu'on demande aux chemins de fer, ici, plus qu'ils ne peuvent donner, et elle en trouve la raison dans les abus du la concurrence. Il y a du vrai dans cette appréciation ; et ce qui est vrai

aussi, c'est qifen matière de voies de communication surtout, TadministratioD centrale ne saurait abdiquer sans péril pour la chose publique.

Cest avec beaucoup de sympathie, monsieur, que j*ai vu le Temps attaquer cet excès de^^entralisation qui, en France, est une des plaies de la situation et y paralyse la liberté. Moi-même j'ai écrit, il y a longtemps de cela :

Que si Tunité politique est la force, la centralisation administrative est le despotisme;

Qu'il y a danger suprême à ce que l'engrenage des intérêts soit combiné de telle façon que, le moteur une fois arrêté, tout reste suspendu;

Qu'il est absurde de laisser les extrémités du corps froides pour faire refluer violemment le sang qui les doit animer, là où sa compression risque de produire un étouflement;

Que celui-lh serait un étrange laboureur qui, au lieu d'eisemencer un champ dans toute son étendue, s'aviserait d'entasser la semence en un seul point, où son entassement même l'empêcherait de germer;

Que ce champ est la France, et ce point Paris;

Que c'est à l'excès de la centralisation qu'il faut s'adresser, si Ton veut savoir : d'une part, pourquoi, dans nos campagnes, l'ignorance trône; pourquoi l'atelier y vit aux dépens de l'école; pourquoi, de tant de communes, jadis puissantes et glorieuses, il en est si peu qui connaissant l'histoire de leur beflTroi ; et, d'autre part, pourquoi Paris est, en même temps qu'un phare immense allumé pour le compte de l'univers, le tumultueux rendez-vous de toutes les ambitions intrigantes, le théâtre de la civilisation épuisant ses mensonges comme ses prodiges, et une meurtrière enceinte où chacun cherche à marcher sur le corps de son

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